‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 73 sur 86 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De la course qui se fit devant la ville de Gand, de laquelle course estoit clief le duc de Clèves, et de ce qui s'y fit.

Quand ce vint le lendemain , le duc se délogea de Draghenen , et s'en alla loger aux champs sur la rivière de l'Escaut au plus près d'un village nommé Wettre \ séant sur icelle rivière, entre Gand et Tenremonde, qui est aune lieue et demie de Gand ou environ ; et là le duc et tout son ost furent logés en tentes, pavillons et logis faits pareillement qu'on feroit en un siège. A icelui logis de Wettre revinrent les ambassadeurs du roi, lesquels s'estoient tenus à Tenremonde pendant le temps que le duc avoit esté au pays des Quatre-Métiers et de Was. Et illec de rechef requirent au duc , qu'il lui plust à entendre à traité de paix , laquelle paix ne se pouvoit bonnement faire sans trêves. A laquelle chose le duc ne vouloit entendre , disant que les Gantois ne prétendoient qu'à rompre son armée ; ils firent tant de belles remonstrances au duc , comme ils purent , et bien le savoient faire : mais pour l'heure le duc ne s'y voulut accorder, et s'en retournèrent les ambassadeurs en la ville de Tenremonde. Et le dixième jour dudit mois de juillet ensuivant, le duc ordonna que le duc de Clèves iroit courre devant la ville de Gand , et lui fut baillé en gouvernement l'estendard du duc ; et pour l'accompagner lui furent baillés la plupart des chevaliers et escuyers du duc de Bourgongne, et y fut messire Jehan de Croy, qui fit ce jour l'avant-garde , et le seigneur de Rubempré avoit la charge des coureurs, et au regard des

« Wetteren.

gens du comte d'Estampes, ils y furent en grand nombre. Tant clievauclièrent ensemble en bonne ordonnance, qu'ils se trouvèrent devant la porte de Saint-Bavon de Gand, là où il y avoit une petite maison droit devant le tape-cul*, laquelle fut arse ; barrières furent coupées et soyées % et leur fit-on fermer la porte bien en liaste.

L'alarme et l'effroi fut grand en la ville de Gand ; sy encommencèrent les Gantois à tirer sur les gens du duc, d'arbalètes, de canons et de couleuvrines ; et y eut un arcber qui estoit sur la barrière de la porte Saint-Bavon, qui fut féru en la cuisse du trait d'une arbalète , dont il mourut.

Tantost après les Gantois s'assemblèrent en très-grand nombre et issirent bors de leur ville : mais le gentil chevalier de Eubempré les rebouta par trois fois dedans leurs barrières si rudement , qu'au rentrer dedans la ville , ils cbéoient et trébucboient les uns sur les autres. Les e^carmoucbes durèrent longuement : et issirent Anglois, de trente à quarante, de cheval et de pied, hors de la ville : car les Gantois avoient des Anglois avec eux, lesquels tinrent l'escarmouche'. Mais tantost après qu'on chargeoit sur eux, ils se retraioient dedans le trait de leurs gens ;

• Tappe-ml, pont-levis.

^ Soyées, sciées.

3 Les Comptes de la ville de Gand établissent que, dès le 11 juin, quelques Anglais étaient arrivés à Gand, et ils se trouvèrent, le 21, au combat de Moerbeke. Ils étaient au nombre d'environ cinquante; mais il paraît qu'on en attendait un plus grand nombre, puisque les ambassadeurs français écrivaient, le 22 juin, à Charles Vil : « Etdist-on « qu'il doit venir des Anglais à Gand. » Le 10 juillet, les trois membres de la ville furent convoqués pour statuer sur les moyens que l'on emploierait pour payer les archers anglais. « Tune temporis ex Anglia « certi nuntii supervenerunt pressentantes subsidium vi aut vu" « Anglicorum et de tanto numéro vix quingenti supervenerunt qui « rapinis et cœdibus intenti, nulla digna relatu peregerunt. » (But, Chron. manusc.) On trouve, en 1450, un mandement de Henri YI en

par quoy s'il y eut plusieurs hommes et chevaux navrés des gens du duc, ce ne fut pas merveille, car je crois que ce jour y eut trois estendards plus près de la ville de Gand en fait de guerre, qu'il n'y avoit oncques eu du temps d'empereur, de roi, ni de prince. Le premier des trois et le plus près, ce fut l'estendard du seigneur de Rubempré; car il fut par trois ou quatre fois jusques aux barrières de Saint-Bavon de Gand. Le second, ce fut l'estendard de messire Jehan de Croy, lequel avoit grant puissance sous lui, et eut la charge de l'avant-garde pour celui jour, et aussi en toutes besognes avoit-il eu avec lui le comte de Saint-Pol. Le troisième estendard fut celui du duc de Bourgongne, que le duc de Clèves avoit en garde; sy le fit porter si près, que, si celui qui le portoit, ne se boutoit dedans le trait des canons, il ne pouvoit plus près. Là. fut le duc de Clèves et toute la puissance du duc bien par l'espace de deux heures , et véritablement là y avoient de vaillants chevaliers et escuyers toujours escarmouchant, en les cuidant toujours tirer arrière de leur ville et hors du trait : mais les Gantois ne s'eslongeoient point, pour quoi il s'en fallut revenir, et à leur départir, ils firent bouter le feu en un moulin à veut qui estoit assez près de leur porte : et sy fut bouté le feu en un moult bel hostel qui estoit à un nommé Jacques de Satre ' et en plusieurs autres maisons. Grant foison de bestes à laine furent gagnées ce jour, et ainsi s'en revint-on au logis.

Or nous convient dire pourquoi, ni à quelle cause, cette course fut faite devant la ville de Gand à ce jour , et à quelle intention elle se faisoit. Vérité est qu'on avoit dit

faveur des Flamands qui lui sont restés fidèles malgré la trahison du duc de Bourgogne. (Delpit, Doc. inddits, 1. 1", p. 265.) * Jacques de Sagliere, d'après les chroniques flamandes.

OU rapporté au duc que s'il énvoyoit courre devant G and, que les Gantois issiroient hors de la ville et combattroient et livreroient bataille ; et afin d'avoir la bataille, avoit le duc envoyé son neveu le duc de Clèves, ainsi accompagné comme vous avez ouï, devant la ville, pensant qu'iceux Gantois dussent issir pour combattre, et au cas qu'ils ississent, que le duc de Clèves et toute sa puissance reculassent tout bellement; car le duc de Bourgongne, après le partement du duc de Clèves son neveu et des autres qui allèrent courre devant ladite ville , avoit fait dire secrètement , sans sonner trompettes , de logis en logis de tous ceux qui estoient demeurés en l'ost , que chacun eust sa selle mise et fussent prests de monter, si besoin estoit. Et avoit ordonné le duc qu'on lui fist savoir la conduite des Gantois à tue-cbeval; et par spécial, s'ils issoient à puissance pour combattre, afin que lui et tout son ost fusf à la bataille à l'aide et secours de son neveu le duc de Clèves. Et afin qu'il n'y eust faute que le duc ne sçust des nouvelles sur nouvelles, au cas que les Gantois voudr oient combattre , il ordonna à Toison-d'Or qu'il menast avec lui à cette course tous les rois d'armes , hérauts et poursuivants de sa cour, pour lui faire savoir des nouvelles de Testât d'iceux Gantois, laquelle chose fut ainsi faite: mais les Gantois n'issirent point pour combattre. Et n'y eut autre chose faite pour celui jour, et s'en retourna chacun au logis , auquel le duc estoit logé sur la rivière de l'Escaut, comme dit est : et y fut, depuis le septième jour du mois de juillet jusques au jour de la Magdeleine ', qui fut le vingt-deuxième jour dudit mois. Et là venoient les

• Le duc était le 29 juillet à Terraonde, et ce fut de là qu'il écrivit au roi de France ce qui suit :

« A mon très-redoubté seigneur , monseigneur le roy. Mon très-

ambassadeurs du roi de France bien souvent pour faire la paix. Toutesfois en conclusion, firent tant iceux ambassadeurs, qu'ils obtinrent du duc une trêve durant six semaines, laquelle fut publiée le vingt-deuxième de juillet. Et rompit le duc tout son armée : mais il laissa gens d'armes et de traits dedans les villes de Courtray, Audenarde , Alost , Tenremonde et Biervliet. Sy fut ordonné

redoubté seigneur, tant et si très-humblement que faire puis, je me recommande à votre bonne grâce. Mon très-redoubté seigneur, plaisir vous soit de sçavoir que pour aucuns mes grans affaires j'ay entention et propos d'envoyer bien briefment par devers vous de mes gens et ambassadeurs notables, lesquels auront aussi charge de vous parler entre autres choses du fait de ma ville de Gand, dont autrefois je vous ay escript par mes lettres et aussy faict parler de bouche plus au long. Et pour ce, mon très-redoubté seigneur, que j'ay entendu et suy advcrty que ceulx de ma dite ville de Gand ont jà envoyé ou doivent très-prouchainement envoyer vers vous, pour obtenir de vous aucuns mandemens ou provisions à rencontre de moi et au préjudice de ma haulteur et seigneurie en icelle ma ville, j'escrips par devers vous et vous en avertis en toute humilité, vous suppliant, ainsi que aulcune fois vous ay aussi supplié par mes lettres et fait supplier par mes gens qui de bouche vous ont parlé de par moy de ceste matière, que audit cas que lesdits de ma ville de Gand auroient jà envoyé ou envoyeroient ou feroient faire poursuite vers vous, pour avoir et obtenir de vous provisions à rencontre de moy et au préjudice de ma dite seignourie, ne leur veuilliez octroyer ou donner aucune que je sois oy préalablement en mes raisons et en mon bon droit, comme de votre grâce de ce m'avez donné vray espoir, et à tout le moins faire surseoir la chose jusques à la prochaine venue de mes dits gens et ambassadeurs vers vous, qui sera très-brief, au plaisir Nostre-Seigneur, par lesquels vous feray informer bien au long et au vray de tout le démené de ceste dite matière et de mon bon droit et du grant intérest que j'ay et prétens en ceste partie, et mesmement des estranges manières que lesdits de ma ville de Gand ont tenues et tiennent envers moy. Et en ce faisant, mon très-redoubté seigneur, vous ferez œuvre de justice, et à moy grant honneur et parfait plaisir, dont je me repputeray de plus en plus tenu et obligié envers vous. Mon très-redoubté seigneur, plaise vous tousjours moy avoir et tenir en votre bonne grâce, et moy mander et commander vos bons plaisirs et vouloirs, lesquels je suy etseray tousjours prest de faire et accomplir à mon povoir, de bien humble cuer ot très-volentiers, comme raison est et tenu y suy, priant le benoistflls

que les ambassadeurs du roi, le conseil et députés du duc et commis de la ville de Gand seroient en la ville de Lille, le vingt-neuvième jour dudit mois de juillet, pour avoir avis et besogner au bien de la paix. Et au partir du log'is, le duc s'en alla à Brouxelles , où estoit la duchesse sa femme , et ainsi se partit du beau logis de Wettre , séant sur la rivière de l'Escaut.

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