‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 5)Chapitre 78 sur 86 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

Comment le duc de Bourgongne se party de la ville dé Courtray et se mist aux champs à grant puissance pour subjuguer les Gantois.

Or est vérité que le duc de Bourgongne se partit de la ville de Courtray le vingt-quatrième jour ensuivant dudit mois, et alla au giste à Audenarde; puis se partit d'Audenarde, et s'en alla mettre le siège devant Scenderbecque %

' Cette phrase, qui renvoie à un autre passage de la Chronique gén^'rale, a été effacée dans la Chronique de Jacques de Lalaing. =* Schendelbeke.

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une forteresse ainsi nommée , que les Gantois occupoient et tenoient, où il y avoit gens qui moult de maux faisoient au pays de Hainaut et ailleurs es marches et pays du duc. L'artillerie fut assise et afustée et la place tant battue de canons et de bombardes , que iceux Gantois eurent les cœurs faillis, tellement qu'ils se rendirent à la volonté du duc, qui fut telle qu'ils furent tous pendus et estranglés. Et fut icelle reddition faite le xxvii^ jour de juin. Le duc demeura trois jours en son logis depuis la place rendue, et le troisième jour après, qui fut le dernier jour du mois de juin, se délogea le duc de devant la place de Scenderbecque, et se tira à Audenarde, où il ne demeura qu'une nuit ; et le lendemain, qui fut le premier jour de juillet audit an LUI, le duc alla au giste à Courtray, jusques au troisième jour après qu'il se délogea et s'en alla mettre le siège devant la forteresse de Poucques, où les Gantois avoient mis de leurs gens de guerre, qui moult de maux faisoient par le pays d'environ, et couroient tout jusques à Bruges et à Roulers et en plusieurs autres lieux du pays. Au partement que fit le duc de devant la place de Scenderbecque, il ordonna à messire Jacques de Lalaing qu'il allast devant la forteresse de Audenove' que les Gantois tenoient, et aussi tenoient un fort moustier au lieu nommé Vellesicq\ Cette place de Audenove estoit enclose d'eau, de fossés, de muraille et de ponts-levis et barrières, mais des plus fortes n'estoit pas. Toutesfois les Gantois la tenoient et faisoient des maux assez au pays d'environ. Sy fut avisé que le vaillant chevalier messire Jacques de Lalaing, atout sa charge de cent lances et ses archers, iroit devant icelle place pour y enclore lesdits Gantois, et

' Audenlio-ve, au sud de Velsicque.

* Velsicque.

DE CHASTELIAIN. 359

garder qu'ils n'ississent de la forteresse, tant que plus grant puissance de gens du duc y fipst arrivée pour les prendre d'assaut ou autrement. Messire Jacques de Lalaing emprit la charge que le duc lui avoit ordonné à faire, et pour la mettre à exécution, se mit en chemin, lui et ses gens , et y alla de nuit. Et assez loin de la place, messire Jacques fit descendre de ses gens à pied , et illec laisser leurs chevaux, afin que ceux de la place n'ouïssent le bruit des chevaux. Et environ le point du jour il se trouva droit devant la place ; et lui , voyant qu'il estoit jour, fit par l'un de ses gens crier le guet; mais nul ne respondit, dont messire Jacques et ses gens s'esbahirent assez, et cuidoient que les Gantois le fissent par malice, et qu'ils eussent sçu leur venue, par quoi ils eussent préparé leur artillerie pour les grever; mais autrement estoit, car les Gantois s'en estoient fuis et avoient fermé portes et barrières et levé le pont, et à le voir, il sembloit qu'il y eust gens dedans la place. Lors messire Jacques de Lalaing fit dépouiller de ses gens , qui passèrent l'eau des fossés et allèrent avaler le pont et ouvrir la porte et barrières, et sy entra messire Jacques de Lalaing et ses gens dedans icelle place où ils trouvèrent la plupart des meubles des Gantois, lesquels, de haste qu'ils eurent de fuir, laissèrent. Quand messire Jacques de Lalaing eut la place par la manière que vous avez ouï, il envoya devers le duc pour savoir quelle chose il lui plairoit qu'il en fist. Vray est que le duc fut conseillé de la faire démolir et ardoir, et ainsi le manda à messire Jacques , qui très-envis et à grand regret accomplit le commandement du duc, car jamais de feu bouter ne vouloit-il estre consentant.

Après ce qu'icelle place fut arse et démolie, messire Jacques de Lalaing s'en retourna devers le duc son souve-

rain rfeig'neur, qui tenoit le siège devant la forteresse de Poucques; et fut te iir jour de juillet au soir que le bon clievalier arriva au siège de Poucques , et le lendemain matin il alla ouïr trois messes sans bouger, en la tente du duc, et parla à un notable docteur de l'ordre des frèresprêcheurs, nommé maître Guy de Donzy ', en confession; car il faisoit conscience du feu qu'il avoit par l'ordonnance du duc fait bouter en la forteresse de Audenove.

Après icelles messes dites et célébrées, messire Jacques monta à cheval, pour ce qu'il estoit un peu blessé en une jambe, et alla voir une bombarde que le duc faisoit jeter pour abattre et démolir la muraille d'icelui chastel de Poucques, c'est à savoir entre la porte et une tour, qui estoit très-forte, et aussi d'autres engins à poudre, tant mortiers et autres veuglaires comme de petite canons. Le seigneur de Saveuses et autres avoient fait faire des tranchées et approches en plusieurs lieux, et estoit la place fort approchée et battue. Messire Jacques de Lalaing regardoit ces besognes. Et là trouva Toison-d'Or, de qui il estoit moult accointé , et bien avoit raison , car messire Jacques de Lalaing avoit fait armes douze fois en champ clos devant iceluy Toison, son juge commis de par le duc ; et dit tout en souriant à Toison-d'Or, ainsi comme par farce et esbattement , la manière et comment il avoit pris la forteresse de Audenove; et puis quand messire Jacques eut vu les approches, et benne espace soi devisé à Toison-d'Or, icelui Toison lui dit : « Messire Jacques, il « est temps d'aller reposer votre jambe, car maistre Jehan « Caudet, le chirurgien de monseigneur le duc, dit

' En 1460 le duc de Bourgogne payait une pension à Gui de Donzy, docteur en théologie, « pour soy aidier à entretenir aux estudes à Paris.»

« qu'elle veut le repos. » Lors messire Jacques resjDondit qu'il s'en alloit disner , et à l'après-disher ne se bougeroit de son logis pour le repos de sa jambe, en laquelle, comme dessus est dit, avoit esté un peu blessé. Mais la perverse et maudite fortune ne le voulut souffrir, car quand ce vint environ quatre heures après midi, ledit messire Jacques monta à cheval et s'en retourna voir les approches , où il trouva de rechef Toison-d'Or au lieu et place où le matin il l'avoit trouvé. Et s'estoit mis icelui messire Jacques tout à cheval à couvert d'un gros arbre, et là regardoit l'abatture qu'avoit fait la bombarde dedans la muraille de ladite forteresse de Poucques. Lors Toison-d'Or s'approcha d'icelui messire Jacques, et se prit à deviser à lui, et lui dit : « Monseigneur , comment ! vous deviez reposer votre « jambe, et ne deviez point partir de votre logis cet « après-disner ! » Le bon chevalier regarda Toison-d'Or en souriant, et lui dit qu'il lui commençoit à ennuyer d'avoir esté si grand espace en son logis.

Or advint, ainsi comme messire Jacques de Lalaing faisoit ces devises à Toison-d'Or ', alla venir messire Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestain, lequel tout droit s'en alla grant allure soy bouter tout droit dessous le manteau d'une bombarde, pour le doute du trait de ceux de la forteresse; après lui venoit le bastarddeBourgongne, vestu d'un paletot d'un très-riche drap d'or cramoisi , et portoit sous son bras un crennequin, et avoit ceint un carquois garni de traits. Lors, quand messire Jacques de Lalaing vit les deux seigneurs dessus nommés, lesquels s'estoient mis dessous le manteau de la bombarde, descendit de son cheval et s'en alla deviser avec lesdits seigneurs de Ra-

' Lcfcbvre Saint-Rcmv.

vestain et le bastard de Boiirgongne ; et estoit Toison-d'Or assez près.

Or est vray que communément on fait aux deux costés d'une Lombarde et du manteau tranchées et fossés pour estre à couvert, tant pour aviser l'abatture que la bombarde fait, comme aussi pour le canonnier prendre sa visée; mais à icelle bombarde n'estoient encore faits les tranchées et fossés, et y a voit à deux costés du manteau quatre pavais ', c'est-à-savoir à chacun costé deux.

Le seigneur de Eavestain, le bastard de Bourgongne et messire Jacques de Lalaing- se prirent à regarder l'abatture que faisoit la bombarde contre ladite muraille de la forteresse de Poucques et tous trois cuidoient bien estre tandés" contre le trait de la place; mais messire Jacques de Lalaing estoit dehors le manteau de la bombarde, au couvert d'un pavais regardant la place. Sy advint à celte heure qu'un canonnier estant dedans l'une des tours de ladite forteresse avoit affusté un veuglaire pour battre le manteau de la bombarde, qui d'aventure à celle maie heure avoit son veuglaire chargé ; sy y bouta le feu, et férit la pierre dudit veuglaire le pavais derrière lequel estoit messire Jacques de Lalaing ; et là fut féru en la teste de l'éclat d'une pièce de bois, qui estoit au-devant du pavais au dextre costé, et au-dessus de l'oreille, tellement qu'il eut le coin de la teste emporté et partie de la cervelle, et chut à la renverse tout estendu par terre, sans que oncques il remuast pied, ni jambe. Alors un frère carme alla à lui, et moult dévotement lui ramenoit et mettoit en mémoire Dieu et la glorieuse Vierge Marie. Et quand

' Le pavais était un grand bouclier qui protégeait les canonniers. Voyez Ducange, au mot : pavesium.

2 Tandés, ù couvert.

messire Jacques de Lalaing ouït jDarler de Dieu et de la Vierge Marie , que tant avoit aimée que pour l'amour d'elle il avoit pris le mot et devise de la nonpareille, il tourna son entendement devers ledit carme, cuidant parler; mais il estoit si oppressé de la mort qu'il ne pouvoit former parole par manière qu'on le pust entendre. Toutesfois il joindoit les mains, et mettoit peine à parler et avoit entendement, comme disoit le dit carme, et ne demeura guère que le bon clievalier fîna ses jours : qui fut grant dommage, car plus vaillant que luy n' avoit en toute l'armée et n'avoit d'eage que environ trente-deux ans.

Devant que l'âme partit du corps dudit messire Jacques de Lalaing, lequel portoit l'ordre de la Toison d'or à son col pendue à un las de soie noir, Toison-d'Or luy leva ladite ordre du col, en couvrant sa face de grosses larmes, en faisant si grant deuil que homme du monde pouvoit faire, car tant le aimoit et plus que son propre frère. Tantost le bruit et la voix alla courant parmy l'ost du vaillant chevalier, et tant que son bon prince le duc le sceut, qui moult grand deuil en fist, et si grant deuil que de ses yeux en yssoient les grosses larmes, et avoit le cœur si estraint que un seul mot de sa bouche ne pouvoit yssir.

Le deuil fut si grant par tout l'ost, qu'il sambloit que un chacun eust perdu l'un de ses meilleurs amis ; et qu'il soit vray, quant un grant host est assamblé, on ot le bruit et le son de ceux de l'ost d'une lieue et plus , c'est assavoir chevaux hennir, bruits d'hommes et de femmes, trompettes, tamburins et fleutes sonner, dont le bruit est grant , mais pour l'amour du bon chevalier, il fut plus d'une heure que tous ceux de l'ost furent sy acoisiés ' , que

' Acoisiés, silencieux, en repos.

de un tret d'arc arrière on n'eust homme, ne femme oy, pour le deuil que un chacun en faisoit.

Hélas ! et que dira-on du deuil que le père et la mère, les frères et sœurs et les deux vaillants chevaliers , le seigneur de Créquy et le seigneur de Montigny, ses oncles, firent d'avoir perdu une telle fleur de chevalerie, et si grant perte qu'ils ont faite ! Un resconfort y a pour eux, c'est que tant que les livres dureront, sa bonne renommée ne faulra.

Le bon chevalier messire Jacques de Lalaing, après sa mort, fut emporté à Lalaing où son corps gist. Dieu en ait l'âme !

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