CHAPITRE XXXI
Comment les Gantois à grant puissance saillirent de la ville de Gand pour venir combattre le duc de Bourgongne leur seigneur, et comment il leur en vint.
Or faut revenir à parler des Gantois et comment ils se mirent aux champs en g-rant ordonnance de bannières et enseignes à merveilles grant nombre. Et faisoient mener après eux charroy chargé d'artillerie de ribaudequins et petits canons, les autres de vivres et beuvrages. Et ainsi cheminèrent et marchèrent plus de deux grandes lieues et demye de Flandres, en approchant le siège du duc qui tantost fut advertis de la venue des Gantois et comment ils venoient pour le combattre. Sy fut par tout l'ost cryé: alarme ! et tantost un chacun fut prest. L'avant-garde se mit devant en assez belle place, selon le pays, et avoient devant eux environ quatre-vingts lances de bien vaillans hommes, c'est assavoir le seigneur d'Espiry et le seigneur de Beaucamp, qui gardoient que les Gantois ne vissent Testât de l'avant-garde, laquelle estoit en belle et bonne
ordonnance, c'est assavoir le plus de lances à cheval et les gens de trait à piet et conduits par vaillans hommes. Et sur une esle de l'avant-garde, au costé senestre, estoit messire Jacques de Luxembourg atout sa compagnie qui estoit de cent lances et les archiers, et sy avoit encore avec lui les gens de feu messire Jacques de Lalaing.
Or advint que le mareschal de Bourgongne qui estoit l'un des chiefs de l' avant-garde, cuida que messire Jacques de Luxembourg fust allé en la place oii il estoit, sans ordonnance, par quoy il le reprit et luy dit plusieurs paroles dont messire Jacques ne fut pas content, mais estoient si près de leurs ennemis qu'il n'estoit pas heure de respondre. Et toutefois messire Jacques de Luxembourg n'y estoit pas allé sans ordonnance, car il en avoit demandé congié au duc, et la cause sy estoit pour ce que entre l'avantgarde et l'arrière-garde avoit un petit bois, par lequel les Gantois pou voient aller sur le logis du duc, sans ce que on les eust pu appercevoir, où ils eussent pu faire grand dommage et déshonneur au duc, c'est assavoir sur sa grosse et menue artillerie et sur tentes et pavillons et autres choses du logis.
Et quant au duc, il estoit en très-belle et large place. Sy le faisoit beau voir de sa personne, et certes en toute sa compagnie n'avoit point si bel homme armé qu'il estoit. Et pour parler un peu comment il estoit monté et armé, vray est qu'il estoit si bien armé de son corps que jamais homme ne pouvoit mieux estre ; et pareillement de sa teste, et de dessus son harnas de teste avoit une très-belle houppe à fachon de fleur de lys faite et ouvrée de plumes et d'orphèvrie, tant richement que belle chose estoit à voir. Or faut parler de son cheval. Le cheval estoit un gros double ronchin d'Allemagne et à merveilles puissant, et
bien le monstra ce jour. Armé estoit de beau cbamfraiu et d'une barde pour le cheval très-bien faite. Et à voirie mestre et le cheval aiusy armé, on pou voit bien juger qu'il estoit le prince et maistre de toute l'armée, et aussy à la vérité, ce fut celuy, pour le jour, qui mieux se monstra chevalereux et vaillant ' .
En sa bataille avoit grant noblesse et grant nombre de bannières, entre lesquelles estoient le comte de Charolois, le comte d'Estampes, messire Adolphe de Clèves, Jehan monsieur de Coimbres, le bastard de Bourgongne et plusieurs autres seigneurs, qui cy-après sont escrits et aussy le nom des nouveaux chevaliers et nouveaux bannerets. Et ainsy que le duc estoit en très-belle ordonnance et en icelle belle place, vint Toison-d'Or et dit au duc comment le mareschal de Bourgongne, les seigneurs de Chimay et de Montagu et messire Simon de Lalaing l'envoyoient devers luy, pour luy dire qu'il ne se bougeast de la place où il estoit, car entre luy et son avant-garde avoit un bien estroit passage, et que s'il se faisoit que l'avant-garde reculast pour la puissance des Gantois, que phis tost seroit passée son avant-garde devers lui, qu'il ne seroit vers sa bataille, vu qu'il avoit en sa compagnie beaucoup plus de gens qu'il n'y avoit en sa dite avant-garde.
Lors le duc lui demanda [ce] qu'il luy en sembloit, et lors Thoison luy respondit que, à son ad vis, il valoit mieux que luy et sa bataille marchassent avant contre ses ennemis, en baillant courage, aide et confort à son avantgarde, que ce que il faulsist que avant-garde reculast
» Et alloit le duc en cliascune bataille donner cœur et hardyment, en leur disant qu'ils se combatissent tiardyment contre les Gantois et qu';i l'ayde de Dieu, ains que le soleil se couchast, ils seroient tous riches. (J. Duclcrcq, II, 53.)
en retournant devers lui ; car de reculer, ne prendre nouvelle place ne pouvoit nul bien venir.
Lors le duc sachant qu'il disoit vérité, très-désirant de ce faire, sans autre délibération de conseil et sans plus attendre, fit appeler messire Jehan le bastard de Rentj^ lors capitaine des archers , et luy commanda que tost et diligemment il fîst passer tous ses archers l'estroit passage, tirant vers l'avant-garde, qui fut ainsy fait.
Le duc, avant que tous ses archers fussent passés, il passa iceluy passage, qui ne sambloit pas estre mauvais. Et à la vérité il n'est à croire que oncques si grant nombre de gens fussent passés un tel passage et destroit; en si peu d'heures que le duc et sa bataille passèrent.
Le duc avoit fait bailler aux archers de son host arcs et flesches à ceux qui en avoient mestier, et que plus est, furent arcs et flesches de l'artillerie du duc abandonnés à tous ceux qui prendre en vouloient.
Le duc avoit fait tirer envers ses ennemys plusieurs ribaudequins qui peu servirent. Prestement que le duc et sa bataille furent passés l'estroit passage, les Gantois cuidèrent prendre nouvelle place et plus forte qu'ils ne avoient, mais ils furent si près hastés, tant des quatre-vingts lances qui devant eux estoient de messire Jacques de Luxembourg et de ses gens, et aussy s'y gouvernèrent grandement le seigneur d'Espiry et messire Guillaume Rolin, seigneur de Beau camp, et tellement que Gantois se mirent en désaroy et fuite ; et là furent maints Gantois morts et desconfits, car peu ou riens se deffendirent Gantois à celle heure et ne contpndoient que à eux sauver. Mais voyant que ne pou voient fuir, ne eschapper, pour ce que le duc et ceux de sa bataille (quant aux hommes d'armes), estoient à cheval, avisèrent un grant clos fermé de trois
parts ou plus de la rivière de l'Escaut , car icelle rivière couroit autour à façon de fer de cheval, et l'autre fermeté estoit de fossés, de hauts arhres et de hayes, et n'y avoit que une entrée hien estroite.
Dedens ledit clos estoient tous la plupart des riches et notables hommes de Gand, hien armés et embastonnés, et sy y avoit culevriniers et gens de trait ; et à la vérité dire, ils estoient bien gens à redoubter au lieu où ils estoient.
Plusieurs nobles hommes et vaillans sieuvoient et chassoient y ceux Gantois, accompagnés de maintes bannières, que vaillans chevaliers et escuyers eslus à ce portoient; mais quant ce vint qu'ils furent arrivés devant ledit clos où les Gantois estoient, voyans l'ordre qu'ils tenoient pour combattre et le fort lieu où ils estoient, furent conseilliés d'attendre la venue du duc et pour cause. Et quand le duc fut venus, sans espargner son corps, ne son cheval, se frappa dedans les Gantois où il reçut sur son corps maints coups de picques et d'autres bastons, et son cheval qui tant bien armé estoit, fut navré en neuf ou dix lieux '.
» En laquelle chasse, fortune le mist en plus grant dangier qu'il ne fut à Bruges, car lui, accompaignéd'ung homme seullement, qui estoit Bertrandon, son premier escuyer trenchant, et qui portoit son pennon, se vint bouter contre huyt cens ou mille combatans de ses ennemys, qui se estoient retrais en ung pré fermé de trois parts de bonnes haies vives et du quart lez de la rivière de l'Escault, auquel pré n'avoit que une entrée, il se fourra dedans par l'ardeur de son hault couraige, luy deuxième, comme dit est. Ses enncmys luy tollurent l'entrée, affin qu'il ne peust retourner, et moult vigoureusement le assaillirent de toutes pars, combien qu'ils ne sçavoient adonc qu'il estoit, et tellement fut enclos de tous lez, frappant sur ses ennemis et euls sur luy, que Bertrandon, doubtant le péril que il veoit devant luy, coucha sa lance à laquelle pendoit le pennon, et, contraignant le cheval des espérons, frappa ses ennemys, criant à haultc voix : « Traistres, traistres! tuc- « rez-vous vostre prince? » A cette voix, fut en plus grand danger, car ceulx qui cuy doyen tbesongner à ung simple chevalier, oyant que ce estoit leur prince, dirent : « C'est ce que nous quérons. « Et à ceste
on CHRONIQUE
Et toutefois ne furent les Gantois rompus de la première entrée que le duc fist sur eux, mais il avoit si grand désir de les mettre à desconfîture que de rechief par deux ou trois il frappa dedans. Et là fut le duc sieuvy de maints vaillans chevaliers et escuyers qui Ijien et vaillamment se gouvernèrent. Ce jour, messire Jelian, le Lastardde Saint- Pol, seigneur de Haubourdin, porta la bannière du duc, Bertrandon de la Broquière ' portoit le pennon, et Hervé de Mériadec l'estendart, lequel.il mit hors de la lance et le mit autour de son col et combattit ce jour vaillamment avec les autres. Et quant Gantois virent la grant vaillance du duc, je crois qu'ils le recognurent et se mirent à genoux en luy cryant mercy à haute voix, disant tous : « Helas ! nous nous rendons. » Mais la chose estoit si avant allée que à grant peine les eust pu le duc sauver, et en peu d'espace y eut piteuse boucherie, car tous furent mis à mort et par glaive ou par eau ; car quand ils virent la desconfîture et que nuls n'estoient pris à rançon, ils se mirent à saillir en la rivière qui tant estoit parfonde que ceux qui y saillirent, furent tous noyés. Là y eut grant nombre à merveilles de tués et noyés \
lieure se doubla leur couraige, car ils àvoient en main et à leur advantage celluy par qui pouvoit finer la guerre à leur désir ; mais le magnanime prince, pour chose qu'il voie, ne se mue et se tient ferme et se combat si longuement comme près d'une heure. Finablement fut ouy le cry des ennemys , fut veu le pennon par aucun de ses gens qui tirèrent cette part et amenèrent archiers qui par leur traict contraignirent les ennemys à saillir en la rivière (Guillaume Pilastre, EisL de la Toison d'or).
» Bertrandon de la Broquière s'est illustré à un autre titre par son voyage en Orient. [Mss. 10264, bibl. impér. de Paris ; bibl. de Bourgogne, 7250, 7251.) En 1445, il était capitaine de Rupelmonde ; en 1453 le duc de Bourgogne lui donna les oost-dunes de Flandre.
2 Terra Flandrise suorum et hostium sanguine velut ad vomitum satiata. (But, Chr.man.)
Or n'est nul mal dont bien ne viengne, car par la deffense qui fut en iceluy clos où fut la desconfîture, fut la ville de Gand sauvée d'estre destruite; car à la vérité, qui tout droit fust allé, chassant et tuant les Gantois qui jusquesen leur ville, sans deffense nulle, se laissoient tuer, par ainsy nulle fermeté ne s'y fust trouvée ; car ils furent tant épouvantés en la ville de Gand de icelle bataille et de la perte de leurs gens , que courag-e, ne hardement n'eussent eu de savoir fermer leurs portes, ains eussent abandonné la ville et leurs biens pour eux enfuir à l'opposite de la porte où le duc et ses gens fussent entrés, ainsy que depuis ceux de Gand le confessèrent après la paix faite; mais Dieu ne le voulut pas, car en une telle ville qu'est Gand, nepouvoit qu'il n'y eust des bonnes gens qu'il voùlust garder. Et qu'il soit vray, après la grande desconfîture qui fut dedens le clos, le duc demanda guide pour le mener devant la ville de Gand tout droit, car bien luy sembloit que pesle-mesle avec les fuyans, ils entreroient dedens la ville que tant avoit prise en hayne pour l'heure , qui est à penser que, si par force il y fust entré, ainsi que de légier ilpouvoit faire, il l'eust fait de tous points destruire; mais le guide qui le menoit et qui devant la bataille et les bannières chevauchoit, le mena tout le contraire et le ramena vers son logis de Gavres. Et quand le duc vit son logis, il s'arresta et dit : « Et comment je entendois que « on me menast droit à Gand, et on m'amène en mon « logis ! » Et lors demanda le guide, mais on ne le scut trouver. Et puis demanda s'il y avoit nuls qui chassassent les Gantois, et on lui dit que la pluspart de ceux de l'avant-garde chassoient ; de laquelle chose le duc fut moult joyeux. Vray est que plusieurs des gens du duc chassoient les Gantois, où maints en y eut de tués, mais la chasse ne
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se fit pas jusques à la ville de Gand, pour laquelle cause plusieurs Gantois furent sauvés, tant es bois, buissons que autrement.
Quant le duc fut arresté, comme dessus est dit, en une assez belle place, là attendit nouvelles de ses gens qui les Gantois cliassoient, et pour les aider et conforter, si besoing eust esté, mais nul besoing n'en estoit, car les Gantois estoient si espouventés que dix en eussent tué mille en y celle place. Et devant y eut plusieurs chevaliers bachelers qui furent par le duc coupés la queue de leurs pennons (ils furent par le duc faits banerets), c'est assavoir, le seigneur d'Estembourg, le seigneur de Cobem, le seigneur de Condé, le seigneur de Ville , le seigneur de Miraumont et messire Jacques de Harchies, Chevaliers faits à ycelle bataille : premiers, messire Jacques de Luxembourg, messire Tbiebault de Neufcbastel, maréchal de Bourgongne , le comte de Petite-Pierre , le seigneur de Ligne, le seigneur de Ribaupierre, le seigneur de Rougemont, le seigneur de Brienne, le seigneur de Gruthuse, le seigneur de Prit, messire Jehan de Befroimont, messire Guillaume de Chandeniers , messire Philippe de Maldeghem, messire Jehan de Drinquan, le seigneur de Thaleme, messire Jehan de Hames, messire Charles de Flandres, messire Tristan de Toulongeon, messire Jehan de Viefville, messire Liénart Mouchet, messire Colart de Neufville, le seigneur de Chasteler, messire Anthoine de Rey, messire Guillaume de Rey, messire Josse Trist, messire François de Menchon , messire Jaques de Montmartin, messire Jehan Ermenier, messire Jacques de Norquermes , messire Jehan de Norquermes , messire Jehan de Valine, messire Adrien de Chierhoult, messire Hiemont de Grisperre, messire Guillaume de Breule,
messire Jehan de Strome, messire Gallehault de Villequeval, messire Mathieu de Eobecque, messire Sohier de Gavre, messire Philippe Vilain, messire Jehan d'Ongny, messire Ferry de Crusance, messire Porins de Leaue, messire Philippe de Cohem , messire Lyon de la Hovardrie, messire Christophle de Hardenthun, messire Charles de Noyelle, messire Aubert de Beaumont, le seigneur de Thoulou, messire Jehan de Vasiers, le Besgue de Eausecourt, messire Jacques de Montigny, messire Eohert de Gouy, messire Bauduin de Cuvilliers, messire Simon d'Escormont, messire Glande de la Guiche, messire Colart Ango, messire Henry d'Estienbecque , messire Thirem d'Eptingnie, messire Quieret de Eumelon, messire Piètre Zulle, messire Loys de Hellemestre, messire Tirot de Wettedich, messire Henri Bussenet , messire de Hérines, messire Bernard de Malero, le seigneur de Bellain, le seigneur de Goux, messire Guy de Grantmont, messire Guillaume de Wallengin, messire Gilles de Proisy, messire Eegnault d'Esplattelles, messire Jehan Peron, messire Hoste de Fosseux et messire Adrien de Havesquerque ' .
En celle bataille avoit de grans seigneurs, tant de l'ordre de la Toison d'or que d'autres, qui tous se conduisirent bien ce jour. Et là y eut maintes bannières et plusieurs princes et grans seigneurs.
En icelle bataille y eut bien, que morts, que noyés, de la partie des Gantois de xx à xxx"", et de la partie du duc en furent morts de nobles hommes que cinq, et dont l'un fut
» Le copiste auquel nous devons le ms. 16881 étant très-inexact dans sa transcription, il en résulte que pour l'orthographe des noms propres, il y a beaucoup d'erreurs à redresser. En ce qui touche ceux qui appartiennent ù la Flandre, lisez au lieu de Trist, Chierhoult, Drinquan ; Triest, Claerhout, Drinckham.
mort devant la place dès le matin, et les quatre autres moururent à la bataille ; et estoient iceux cinq gentilshommes, les trois de Bourgongne et les deux autres de Hainau : c'est assavoir de Bourgongne, Jehan de Poligny, Jehan de Belleverue et Pierre de Bieaufort, et les deux hennuyers Olivier de Launais et Jehan de la Gilesoulle. Aucuns parlent de sorts, quant on voit devant luy traverser bestes et oiseaux. Toutefois s'il estoit vray ce que on dit des Gantois, par luy en eut par aventure de ceux de la ville de Gand qui en furent heureux ; car on dit que, devant la bataille des Gantois, par deux fois deux lièvres traversèrent , dont aucuns Gantois s'en effréèrent tellement que aucuns d'eux s'en retournèrent en la ville de Gand, dont ils furent bien conseilliés ' . Et les autres dirent que devant l'avant-garde du duc, sailly aussy un lièvre qui tout droit se frappa dedens la bataille des Gantois et passa oultre sans estre mort, atteint, ne pris. Or est sage qui le sc^t, et fol qui s'y fie : toutefois ceux qui par celle cause s'en retournèrent à Gand, en furent heureux , comme devant est dit.
Le duc. fut longuement attendant que ses gens fussent retournés de la chasse qu'ils avoient faite après les Gantois où ils avoient esté lassés de tuer et peu de prisonniers prendre. Et après ce que les enseignes furent revenues et tous retournés, le duc se retray en son logis et n'avoit bu, ne mengié de tout le jour. Quant il fut descendu de son cheval, il se fit désarmer par Mériadec et un sien premier valletde chambre, nommé Jehan Coustain, et Toisond'Or qui lui dit, après ce qu'il fut désarmé, que le seigneur de Créquy , qui avoit eu le pied percé à ladite
' Cf. livre II, chap. XXXYII, p. 127.
bataille , l'envoyoit devers lui pour lui ramener à mémoire comme il estoit bien tenu de remercyer nostre benoît Créateur de la journée que de sa bonté et grâce luy avoit envoyée à l'encontre des Gantois, en luy exhortant, que de tant plus luy faisoit Dieu de grâce , et de tant plus de voit-il avoir le cœur piteux et plein de miséricorde, et sembloit audit seigneur de Créquy que le duc devoit faire sommer et remonstrer aux Gantois que non obstant que Dieu luy avoit donné la victoire sur eux et que bien estoit en luy de les corriger et punir moyennant sa grâce s'il luy plaisoit, toutesfois pour soy tousjours mettre en son devoir , encore de rechief il leur faisoit savoir que s'ils se vouloient eux retourner envers luy, il estoit prest de les recevoir et pardonner leurs fautes. Le duc ouy voulentiers les remonstrances que lui fist faire le seigneur de Créquy par Toison-d'Or, j)uis alla disner; car comme devant il est dit, il ne avoit bu, ne mengié de tout le jour. Et quand le duc eut disné, il manda son grant conseil, où il y eut princes et seigneurs en grant nombre, et quant le conseil fut assemblé, le duc parla luy-mesme des Gantois en remonstrant les grans grâces que Dieu lui avoit faites durant la guerre, et mesmement ce propre jour l'avoit fait victorieux à l'encontre d'eux, dont il rendoit grâces et louenges à nostre benoît Créateur. Et pour soy mettre en son devoir et pour éviter l'effusion de sang et avoir Dieu de sa part, les avoit mandés pour cause de ce que il lui sembloit bon de envoyer devers les Gantois pour les sommer de venir à paix, en leur offrant grâce , et mesmement le traitié qu'il leur fit offrir en la ville de Lille ; et s'il sembloit bon, estoit prest de ce faire, en cas que ce scroit leur advys et conseil. Sy furent tous ceux qui là estoient, moult joyeux de la grâce et bouté de leur
prince, qui le virent ainsy piteux et plein de miséricorde, entendu qu'il estoit bien en luy de mettre les Gantois à destruction et vu la grant hayne qu'il avoit sur eux. Et lorsqu'il les veoit du tout desconfis et en désespoir, il en avoit pitié, et là fut la première fois qu'il en avoit eu pitié'.
Tous ceux du conseil furent de l'opinion du duc et moult louèrent sa grant bonté et clémence, en disant que son opinion estoit bonne et sainte, et que bien seroit d'envoyer devers eux unes belles lettres de remonstrances et sommation, laquelle chose fut ainsy conclue, et furent ordonnées les lettres telles qui s'ensieuvent :
« A tous nos subjets inbabitans en nostre ville de « Gand, qui vous estes constitués voulontairement nos « ennemis rebelles et désobéissans en faisant guerre « ouverte avec nos subjets et pays, sans avoir cause, ne « action de ce faire, attendu et considéré que, dès. le « commencement que sommes venus à la seigneurie de « Flandres, nous avons eu nostre ville de Gand en espé- « ciale et singulière recommandation avant toutes autres « nos villes, de quelque pays et seignourie que ayons, en « donnant et eslargissant à icelle nostre ville de Gand « plusieurs libertés, droits et franchises, et en vous ence tretenant au surplus en vos privilèges à vous octroyés « tant par nous que par nos prédécesseurs comtes de Flan- « dres, et en vous administrant bonne raison et justice; « vous signifions que jà-soit-ce que à l'aide de nostre
• Après ceste victoire par laquelle il pouvoit entrer à Gand par puissance et le destruire et démolir, comment aucuns luy conseilloient, il leur respondit : « Ceux ae Gand sont mon peuj^e. La ville est mienne : laquelle destruite, je ne sçay vivant qui en feist une pareille. » (Guillaume Pilastre, Hist. de la Toison d'or.)
« benoît Créateur, qui par sa grâce nous a fait victorieux « contre voue en toutes batailles et journées entreprises '< de vostre part, et mesmement à la journée d'hier devant « Gavres, ainsy que chacun scet, dont rendons à iceluy « nostre Créateur loenge, grâce et merchy, néantmoins « nous qui voulons éviter l'effusion du sang humain et « qui désirons vous nos subjets qui estes desvoiés et mau- « vaisement conduits et séduits, réduire à bonne voye, à « l'obéissance de nous que sommes vostre prince et natu- « rel seigneur, affin que puissions venir à bonne paix, « union et transquillité, ainsy que avez fait du temps que « sommes venus à la seigneurie de Flandres; et sans « avoir regard à vostre obstination et à ce que avez dé- « servi punition de corps et de biens, nous sommes tousj ours « rendus enclins à toutes les journées qui ont esté tenues « pour le traité de paix, et encore sommes voulentaires « à vous faire grâce, en préférant miséricorde à rigueur « de justice, pour parvenir à la pacification de ceste pré- « sente guerre par vous mise sus , et mesmement à la « darraine journée nagaires en nostre ville de Lille en la « présence de nostre très-chière et très-aymée compagne « la ducesse, de nostre très-chier et très-aymé fils le comte « de Charolois et de nostre très-chier et très-aymé le comte « d'Estampes et autres de nostre conseil, à laquelle journée « ont esté avecques vos députés, avisés certains articles « pour éviter à la persévération de ceste présente guerre, « par lesquelles partyes vous imparty de nostre grâce, sans « en riens toucher aux privilèges à vous octroyés, comme « dit est , ainchois avoit esté ad visé que la loy de nostre « ville de Gand seroit renouvellée au lieu d'icelle nostre « ville selon la teneur de vos privilèges, affin que justice « pust estre administrée aux povres tout ainsy que aux
« riches, et sans avoir regard , ne séparation des personnes, « et ainsy avoit esté advisé que les édits, statuts et ban- « nissemens seroient faits, présens nostre baillif et con- « sentans, selon la forme desdits privilèges ; et touchant « la cognoissance de vos bourgeois et de ceux qui meiïe- « ront à rencontre d'eux, en sera fait ainsy qu'il est dé- « claré en iceux articles et en ensieuvant la teneur de « iceux privilèges , et seulement que au regard de la « bourgeoisie foraine tant pour l'acquérir que pour la « garder, ainsy qu'il est contenu en certains privilèges de « feu le comte Guy jadis comte de Flandres ; et en outre « jà-soit-ce ainsy que par iceux articles , en tant que « les villes que prétendez estre de vostre chastellenie , « lesquelles selon raison doivent demourer exemptées à « tousjours d'icelle vostre chastellenie, ait esté dit que « sans y autrement ordonner, la question demourroit en « Testât et surséance jusques à demy-an, et que en la « fin dudit terme il en seroit appointé amiablement ou « par voye de justice, du consentement de vous et de « nous ; et combien aussy que au surplus par iceux arti- « clés n'ait esté advisé fors que aux points servans au « bien de vous et de la police de nostre dite ville de Gand, « et aussy pour partie de la réparation et amende hon- « nourable et prouffitable par la grâce et rémission de la « confiscation de vos corps et biens qui vous seroit re- « mise ; néantmoins ainsy que entendu avons et dessoubs « ombre de ce que au départir de nostre ville de Lille l'on « vous a donné à entendre que par iceux articles nous ne « contendons que à vous oster et abolyr vos privilèges, « ce que nous ne pensâmes oncques faire, vous avez à « ceste occasion refusé nostre grâce, dont nous nous don- « nons merveilles: ce > non obstant, désirant pour l'hon-
« neur de nostre benoît Créateur, acteur de paix, traiter « vous et tous nos subjets, envoyons par devers. vous ce « présent nostre officier d'armes, porteur de ces présen- « tes lettres, par lesquelles nous vous sommons que préce sentement vous veuilliez venir et vous réduire à nostre « obéissance et nous faire ainsy que bons léaux subjets « doivent faire à leur prince et naturel seigneur. Nous « sommes et serons prests à vous y recevoir et de vous « pardonner vos fautes, offenses et grandes mesprentures « envers nous et contre nostre hauteur et seignourie « commises, moyennant et parmy ce que de vostre part « vous veuilliez accomplir lesdits articles et ce qui est en « iceux contenu, consenti et advisé à la journée tenue à « Lille, la nostre dite ville, desquels articles la copie a « esté bailliée à vos députés. Et encore vous offrons que « si d'iceux voulez avoir avision et sur ce avoir langage « et communication avec nous ou nos gens, donrons bon « et léal sauf-conduit à aucuns de vous que voudrez préce sentement envoyer devers nous, pour vous monstrer le « contenu d'iceux articles, et [sur] le contenu d'iceux arti- « clés et autres choses que voudrez dire à la fin de paix, a vous oyr et y faire tellement que à nous n'aura tenu que c< bonne conclusion ne soit mise au fait de ceste présente « guerre, laquelle nous desplaist pour les causes et consi- « dérations dessusdites.
« En tesmoing de ce , nous avons fait j^laquer nostre « scel de secret à ces présentes ou aux semblables.
m Donné aux champs en nostre host le mardi xxiv jour c( de juillet l'an mil IIIPLIII. »
Lesquelles lettres furent portées par le roy d'armes de Flandres, et le lendemain qui fut le xxv' jour du mois dessusdit, celuy jour, le duc fist ordonner ses gens pour
aller devant icelle ville de Gand , et furent les ordonnances faites des courrenrs pour l'avant-garde, la bataille et l'arrière-garde'.
» Avant de quitter Gavre, le duc de Bourgogne adressa la lettre suivante au roi de France :
« A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le roi. Mon très-redoubté seigneur, tant et si très-humblement comme je puis, je me recommande à vous, et vous plaise sçavoir, mon très-redoubté seigneur, que pour prendre et avoir en mon obéissance trois places et forteresses, l'une appelée Pouques, assise à quatre lieues de mes villes de Gand, de Bruges et de Courtray, entre la mer et le Lis, et les autres deux nommées Gavre et Scbendelbeque, assises deçà l'Escault, en mon conté d'Alost, lesquelles trois places, qui estoient fortes, mes ennemis rebelles et désobéissans de madite ville de Gand tenoient et occupoient, et par icelles avoient fait et faisoient plusieurs grans dommaiges en mes pays, et aussi en entention de réduire mes dits ennemis en mon obéissance, je, dès le su' jour de juing dernier passé, me suis mis sur les champs atout mon armée et ay mis siège devant lesdites trois places : c'est à sçavoir premièrement devant ladite place de Scbendelbeque, prouchaine à mes pays de Brabant et de Haynnau et à quatre lieues de ma dite ville de Gand, laquelle j'ay fait battre d'engins et tellement y ai besongnié qu'elle a esté réduite à mon obéissance et ceulx de dedens exécutés criminelement, ainsi que bien desservy Tavoient, et ladite place rasée et abatue avec certaines aultres places qu'occupoient mes dits ennemis près dudit Scbendelbeque ; et de là , pour ce qu'il cstoit nouvelles que mes ennemis dévoient partir de ma dite ville de Gand à grand puissance pour garder ladite place de Pouques, je repassay lesdites rivières de l'Escault et du Lis, et atout madite armée vins mettre le siège devant ladite place de Pouques, laquelle, après qu'elle a esté battue d'engins, a semblablement esté réduite à mon obéissance et rasée, et autres places voisines démolies comme dessus, et ceulx qui les tenoient exécutés ; et ce fait, pour ce que semblablement lesdits de Gand firent courir voix et renommée partout qu'ils me viendroient combattre si je venois devant ladite place de Gavre, je disposay de venir mettre siège devant icelle place de Gavre, combien toutevoies que je fusse averti que par autre manière je povois plus adomaiger mesdits ennemis du costé dudit Pouques que de assiéger ladite place, laquelle est celle desdites trois places par quoy l'on a fait en mes dits pays le moins de dommaiges, pour ce qu'elle est assez loingtaine de mes dits pays de Brabant et de Haynnau et à deux lieues et demie près dudit Gand ; et après que ce dit siège a par moi esté mis devant ladite place de Gavre, elle a tenu par aucuns jours pour ce qu'elle est très-forte de murailles et aussi qu'elle estoit