II
L'une fait les armées instruites et disciplinées, l'autre les armées nomljreuses. Mais cela n'est pas tellement général qu'on n'y puisse trouver des exceptions. Elles résultent des grandes variétés d'espèces qui se rencontrent dans chacun de ces modes principaux.
En général, il semble que le despotisme ne puisse exister que par la troupe réglée et mercenaire, et quoique les despotes fassent usage de la conscription, cette force dont ils se servent est ordinairement sul^ordonnée et maintenue par une force plus dépendante. Ainsi c'est par les janissaires que le grand turc s'assure de ses tributaires ; c'est par la troupe de ligne que les rois d'Europe s'assurent de ce qu'on appelle les milices , et quelques-uns ont même été jusqu'à s'assurer de leurs mercenaires nationaux par une certaine dose de mercenaires étrangers. On ne voit presque que les rois d'Angleterre qui, pendant trois ou quatre règnes, ont joui d'une puissance absolue , sans être soutenus d'un corps de troupes mercenaires. Aussi cela a-t-il peu duré, et cette cause est peut-être la principale de celles qui ont rendu à l'Angleterre sa liberté, au milieu de l'esclavage général de tous les peuples de l'Europe. Dans les monarchies, il n'a pas été question des troupes réglées tant qu'a duré l'énergie du règne féodal.
Elles sont nées en même temps que l'impôl avec la puissance royale, aidée et soutenue de l'influence naissante des communes. — Pendant quelque temps, elles ont été rassemblées en temps de guerre et licenciées à la paix.
En Italie , où la féodalité était faiblement établie et où cet usage des troupes mercenaires avait, comme toutes les autres institutions modernes, commencé plus tôt que dans le reste de l'Europe ; en Italie , le métier de chef mercenaire , allant otfrir de l'un à l'autre ses services et celui de sa troupe, et servant indifféremment sous la puissance qui lui offrait les plus grands avantages, était très célèbre et connu sous le nom de condotlieri.
En France, et peut-être en Europe , Charles VII fut le premier roi qui conserva, en temps de paix , un corps de troupes réglées sous le nom de francs archers. Il fut porté sous son règne au nombre de 25,000, tant cavaliers que fantassins. Cette époque est une des plus importantes tant pour le gouvernement intérieur que pour les rapports intérieurs des monarchies de l'Europe. Il paraît que dans les premiers temps ces troupes mercenaires , surtout celles qui étaient licenciées a la paix, étaient payées fort chèrement. C'était une espèce d'état d'aventurier où le profit compensait le danger, et dont l'esprit de
vait un peu lessembler k celui des cojsaires de mer.
Depuis, les troupes réglées ont toujours été en progression croissante pour le nombre, et décroissante pour la paie.
Ce qui peut donner une idée des profits de ces soldats, c'est que, dans les premiers temps, on voit sans cesse ces armées réclamer des arrérages de plusieurs mois, et même d'une ou deux années.
Lorsque les troupes féodales firent place aux troupes réglées, on vit les armées diminuer prodigieusement de nombre , en même temps qu'elles saccrurent de force, c'était avec des armées de vingt mille hommes qu'on entreprenait les plus grandes expéditions.
Malgré la diminution de paie, l'accroissement de nombre est devenu tel, qu'il est aujourd'hui un poids accablant et absolument disproportionné, soit pour la dépense pécuniaire, soit pour la consommation des hommes, avec les moyens réels de la plupart des états de l'Europe. Les grandes époques de cet accroissement sont le règne de Louis XIV et celui du feu roi de Prusse.
Les effets de l'institution des troupes réglées ont été ti'ès étendus, soit dans leur intluencesur le régime intérieur des états , soit dans celles qu'elles ont eu sur les relations politiques des différentes puissances actuelles.
SUR L.\ r.ÉVOLUTION. 117
Elle a donné aux rois de l'Europe les moyens d'abattre leur noblesse, et de se créer une puissance indépendante ; elle a produit cette gradation qui a existé dans la plupart des étals du continent du régime féodal au despotisme militaire. On peut dire, en général, qu'après la chute de ce système, l'Angleterre s'est organisée par cette belle et naturelle combinaison de ses élémens politiques dont s'est formée, peu à peu, sa constitution actuelle, tandis que les autres monarchies d'Europe se sont organisées par l'influence dominante que les rois ont su s'acquérir en disposant de leurs armées. (En France, la révolution s'est faite lorsque l'esprit de l'armée a changé, tant par la marche naturelle des choses que par l'influence occasionnelle d'une longue paix et d'une guerre pour la liberté.)
L'institution des troupes réglées a introduit l'usage des guerres longues, entre des contrées éloignées, dirigées par le seul intérêt ou la seule volonté des princes. Les rois puissans ont, non seulement abattu tout ce qui rivalisait avec eux dans leuis propres états , mais ils sont parvenus à envahir la plupart des petites principautés indépendantes. L'Europe estdevenue un théâtre de combinaisons et de mouvemens politiques où tout est lié, et où un système, en quelque sorte unique, tajl mouvoir des parties indépendantes les unes
des autres par leurs lois , mais réciproquement enchaînées par leurs intérêts.
Si r institution des troupes réglées a eu une si grande influence pour accroître la puissance des monarques européens, faut-il en conclure que l'accroissement indéfini du nombre de ces troupes opérera la même progression dans l'autorité monarchique?
Il est assez naturel de croire que plus les troupes se multiplient , plus leurs privilèges honorificpies deviennent communs, plus leur paie devientmodique, plus aussi leur esprit de corps se perd, et leurs idées et leurs sentimens se rapprochent de ceux des autres citoyens. La discipline retarde ces effets, mais ne peut tout-à-falt les prévenir; il est ^Tai que, dans le rapprochement qui s'opère entre le militaire et les autres conditions, chacun fait quelques pas pour se rapprocher, et si l'esprit militaire de^^ent national, il est possible aussi que la nation emprunte de l'esprit de rarméo quelque chose de son obéissance", de sa fidélité, de son point d'honneur ; mais entre ces deux caractères différens, qui. ainsi se rapprochent et se mêlent ,
il est probable que celui dont la tendance est conforme à la nature et soutenue par les progrès des lumières, finira par convertir celui qui n'est appuyé que sur les préjugés et les habitudes de sa condition.
D'ailleurs, presque tous les gouvernemens de l'Europe tendent h s'écrouler par les finances; les troupes réglées et les impôts sont deux ressorts de puissance qui sont nés ensemble et se sont toujours soutenus l'un par l'autre ; mais si, tandis que l'impôt, toujours accru, devient tous les jours plus odieux à des peuples plus éclairés, le ressort de l'armée fléchit, la puissance monarchique est attaquée par sa base. Aujourd'hui, la guerre détruit les puissances en empirant la situation de leurs finances, et la paix menace aussi de les détruire en corrompant l'esprit de leurs armées.
Ces circonstances, jointes au progrès des lumières et aux idées de liberté que la révolution française, quelque puisse être son issue, répand parmi les nations de l'Europe , obligeront les princes à de grandes précautions de sagesse, de bon gouvernement et surtout d'économie.
La cavalerie est, en général, larme dominante chez les peuples riches et amollis. — Les Carthaginois faisaient la guerre avec des éléphans.
Lorsque les Romains, sous les derniers empe-
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reurs, eurent perdu tout esprit militaire, ils n'eurent presque plus que de la cavalerie.
L'esprit de noblesse et de chevalerie, composé presque en totalité de cavalerie, animait nos armées féodales. Ce furent les Suisses qui, réduits par leur pauvreté à une infanterie que leur complexion robuste rendait excellente, ont rétabli les premiers, en Europe , la réputation de cette arme , et ont donné les premiers exemples de la discipline moderne.