CHAPITRE XXXII
De la Diplomatie.
La connaissance approfondie des intérêts de toutes les parties, est la science la plus nécessaire pour négocier ; celle des formes ne vient qu'après : la possibilité de traiter résulte de l'existence des points de contact entre les intérêts divers. Pour parvenir à traiter par des moyens habiles , il faut commencer par savoir si et par où il y a possibilité de traiter.
Cela est vrai , même pour les traités de paix , où le besoin que chacun a de finir la guerre est une des données sur lesquelles peut porter une conciliation.
Voici quelques idées sur les formes.
Émouvoir sans insulter : faire travailler la crainte, l'espérance, lintérêl, sans forcer l'amourpropre à s'insurger; savoir même supposer des motifs honorables aux choses qu'on obtientpardes motifs très différens.
Savoir observer : faire ouvrir les hommes par la confiance , par T amour-propre , par la colère ; déconcerter par une attaque prompte ; obtenir la vé-
rite en paraissant la savoir ; encourager l'indiscrétion par l'inattention et la légèreté.
Choses dont beaucoup de diplomates font toute leur science , mais qu'il est nécessaire de connaître, ne fût-ce que pour y parer.
Cacher sa science et ses forces : c'est-à-dire en faire voir non en proportion de ce qu'on en a , mais de ce qu'on a besoin d'en faire croire. Plus, à cause de sa faiblesse , on a besoin d'en imposer, plus on a besoin de faire croire à ses moyens. En avoir toujours d'extérieurs pour cacher ceux qu'on tient en réserve.
En général, être parfaitement maître de soi: savoir ce qu'on veut cacher et ce qu'on veut dire, et le distinguer nettement ; éloigner cet air de gène qui découvre un mystère qu'on veut renfermer, et s'énoncer sur les choses qu'on veut dire, comme s'il n'en existait pas d'autres.
Savoir raisonner : le raisonnement , il est vrai , ne décide pas beaucoup d'affaires; cependant il est loin d'être absolument sans efficacité réelle , et il est nécessaire qu'il paraisse proportionné à son efficacité apparente.
Grande connaissance des moyens matériels : r investigation des alentours, la connaissance de toutes les voies propres à avoir des instructions et h faire parvenir ses propositions et ses vues.
Obtenir la confiance et la considération : la
droiture mêlée à l'habileté; la dignité bien entendue.
Savoir traiter : la fermeté justement tempérée de flexibilité ; l'art de saisir le moment et d'arrêter la partie au moment oii elle est la plus avantageuse.
Savoir stipuler : ceci ressemble au talent d'un homme d'affaires; connaître bien la valeur des termes , et ne point en souffrir d'ambigus contre soi.
Savoir ce qu'on veut et juger ce que veut son adversaire : il est absolument nécessaire de savoir avec précision ce qu'on veut obtenir, pour ne rien préjuger contre et toujours y diriger ses vues , lors même qu'on est obligé de ne pas les laisser connaître; il l'est également de savoir ce qu'on veut accorder, pour s'assurer de ne point s'enga-* ger au-delà et ménager ses concessions de manière à en tirer le meilleur parti possible. La connaissance de ce que l'adversaire est disposé à accorder et veut obtenir n'est pas moins indispensable pour savoir jusquoii on peut pousser ses demandes....
Toutes ces choses résident , au moins , autant en caractère, en tact, en habitude, en expérience, qu'en méditation.