CHAPITRE XXXV
De la balance de l'Europp.
Ce système de balance, considéré comme le soutien de l'indépendance respective des diverses puissances qui régissent l'Europe, a commencé à s'établir au moment où la vigueur et la fixité des gouvernemens étendant leur puissance extérieure et les progrès de la navigation et des lumières, facilitant les communications entre les divers peuples, toutes les nations de lEurope ont commencé à influer sensiblement les unes sur les autres.
Ce système de balance existait entre les petits princes de ITtalie avant de s'établir entre les potentats de l'Europe, parce que lorsque chaque grande nation était pour ainsi dire isolée, l'Italie, divisée en principautés, formait une espèce d'univers politique dont toutes les parties avaient
entre elles autant de relations qu'elles en avaient peu avec le reste du monde.
Il est fort probable que les mêmes idées de balance et d'équilibre étaient dans les spéculations politiques des Gn^cs lors des grandes rivalités entre Athènes et Lacédémone.
Ce système, toujours le même dans son but, varie selon les coml)inaisons qui lui servent de moyen , à mesure que les puissances s'agrandissent ou s'abaissent, ou que d'autres raisons déterminent le changement de leurs alliances.
L'Espagne, dans sa puissance, était la rivale de la France; elle est devenue son alliée dans sa faiblesse, et ces deux nations, qui s'étaient disputées la domination de l'Europe, sont réunies pour disputer à l'Angleterre la domination des mers.
Une rivalité non moins naturelle, et qui datait des mêmes époques, régnait entre la France et la maison d'Autriche ; ces deux puissances, les premières de l'Europe en domination territoriales, devaient former les deux principaux poids des deux bassins ; la maison d'Autriche était ennemie naturelle du Turc, dont la France n'avait rien à craindre; le roi de France était donc l'allié du Turc : la maison d'Autriche menaçait de sa puissance la liberté de tous les autres états d'Allemagne ; le roi de France était donc le protecteur de
cette liberté : le roi de Prusse était h la tête de ces états; la France était donc l'alliée de la Prusse. Ce système, si conforme à la nature des choses, a été changé par le traité de 1756, qui fut bien plutôt l'ouvrage des circonstances du moment et des comljinaisons personnelles, que d'un changement dans la situation respective et dans les proportions de puissance entre les principaux états de l'Europe.
Ce traité a maintenu la France dans une longue paix qu'on pourrait qualifier d'inaction honteuse, qui a donné lieu à de grands scandales, introduit dans le gouvernement une grande im-^ péritie, énervé les véritables ressorts de la puissance royale , et préparé de grands évcnemens.
Dans cet intervalle, le Turc a été considérablement affaibli, la Pologne divisée; la France, dans un état en apparence stationnaire et réellement rétrograde, a vu trois grandes puissances territoriales s'élever à son niveau, et lui disputer sur le continent une supériorité jusque là non contestée. Le traité de 1756 est le traité d'une nation fainéante qui s'allie pour avoir la paix avec ses ennemis naturels. Après ce traité, la France s'est trouvée alliée de toutes les puissances limitrophes : l'Espagne, la Savoie, la Suisse, les Pays- Bas. De là, elle a maintenu sa paix; mais sa puissance s'est perdue.
Cependant ce système, long-temps absurde et ruineux, avait acquis quelque degré de convenance. L'Autriche , ambitieuse sous Joseph, était devenue pacifique sous Léopold ; la Prusse, élevée par ses acquisitions à un degré de puissance qu'elle ne pouvait maintenir qu'en l'accroissant encore, était conquérante par système et par nécessité. Les progrès menaçans de la Russie faisaient apercevoir le moment où l'empereur même aurait intérêt à garantir aux grands seigneurs les débris de sa puissance. La France et la maison d'Autriche, réunies, pouvaient établir sur le continent un système slalionnaire qui aurait procuré à celle-là la facilité d'accroîlre sa puissance maritime, le seul avantage peut-être qu'elle eût recueilli du traité de 1756, et qui convenait également, au caractère personnel de Léopold, et a la situation de la France au moment de sa révolution, ainsi qu'au système pacifique et conservateur qui doit caractériser tout état libre du continent. De pareils liens pouvaient n'être pas durables; mais ils convenaient au moins pour le moment, et lorsque le traité de 1756 a été rompu, il eut été peut-être autant à désirer qu'il pût se maintenir, qu'il l'avait été qu'il ne se fût jamais formé. Mais ceci appartient à l'histoire de la révolution et non au sujet que j'ai commencé; j'ajouterai cependant que si l'Autriche avait intérêt
à conserver sur le Irône de France lindividu régnant auquel elle était liée par le sang, elle avait pourtant intérêt à voir établir en France un gouvernement limité ; car son calcul le plus raisonnable était d'affaiblir, sans le perdre, un état dans lequel elle ne pouvait apercevoir qu'un allié momentané et un rival naturel. Aussi toutes lescirconslances ont-elles annoncé que la politique de Léopold était en faveur des deux Chambres, mais si ce prince avait donné à l'établissement de la constitution l'influence qu'il a paru accorder à un système impossible à réaliser, il est probable que la constitution se fût affermie, et que, par là, son intérêt réel, comme celui du royaume, eût été rempli.
Tout comme dans les nouvelles idées on a rejeté les principes les plus généralement reçus jusqu'à ce jour, sur l'économie politique et sur l'ordre intérieur de la société, on a aussi repoussé avec dédain toutes les notions adoptées sur la politique extérieure.
On a regardé la balance de l'Europe comme une emphatique puérilité, les traités et les alliances comme inutiles , et tout le mouvement de la diplomatie comme une activité sans sujet, très immorale , très pernicieuse, et qui ne cesse de lx)uleverser l'univers que pour amuser l'oisiveté de quelques individus,
Qu'il n'y ait à cela du vrai, ce n'est pas ce que l'on conteste, mais ces maximes, dans leur généralité, sont, comme tant d'autres, le fruit d'une philosophie profondément ignorante sur la science des faits et qui, voulant tout juger par quelques principes spéculatifs, confond les préjugés avec les notions fondées sur l'expérience et liées à la nature des hommes et des choses, détruit en un moment tout ce que l'observation et l'étude pratique ont recueilli des leçons du temps et des évènemens, et leur substitue quelques idées générales dont on éprouve l'inutilité ou du moins l'insuflisancc dès qu'on veut les appliquer aux circonstances réelles et forcées avec lesquelles on est sans cesse obligé de concilier sa marche.