‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 106 sur 139 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

De IVffet du commerce sur les gouvernemens.

Le commerce forme une classe nombreuse, amie de la paix au dehors, de la tranquillité intérieure, et attachée au gouvernement établi.

Il crée de grandes foi tunes qui sont, dans les

répul^liques, l'origine d'une puissante aristocratie.

En général, en enrichissant les villes et leurs liabitans, en multipliant la classe des ouvriers, en ouvrant la carrière des richesses, indépendamment de la naissance et de toute faveur du prince, il fortifie l'élément démocratique et donne une grande influence au peuple et aux villes dans le gouvernement.

Le commerce arrive au même résultat en appauvrissant les propriétaires de terres par les nouvelles jouissances qu'il leur offre, et amenant la conversion du luxe iV ostentation et &' hospitalité en luxe de mollesse et de volupté.

Il conduit à l'usage des troupes mercenaires à la place du service personnel.

Il introduit dans toute la nation , le luxe , la mollesse, l'avarice , en même temps que le travail.

Les mœurs d'une nation commerçante ne sont pas en tout les mœurs des commcrçans ; le commerçant est économe, les mœurs générales sont prodigues ; le commerçant conserve des mœurs, les mœurs publiques sont dissolues.

Le mélange de la richesse et des jouissances que procure le commerce, joint h la liberté de

mœurs, h la galanterie, au faste qu'introduit

dans la nation l'exemple de la cour et l'esprit de

la noblesse, conduisent h cet excès de débordement en tout genre, en même temps qu'à celte perfection d'élégance et de goût qu'on a \ii régner dans Rome, maîtresse du monde, et en France avant la révolution; — dans Rome, où toutes les richesses qui refluaient de l'univers entier, étaient prodiguées avec toute la hardiesse de l'ambition, tout le dérèglement du soldat, toute l'indifférence du patricien; — en France, où la richesse , accumulée par un immense commerce et les travaux variés de la nation la plus industrieuse du monde, était dirigée par l'exemple d'une cour brillante et corrompue , d'une noblesse prodigue et chevaleresque, d'une capitale riche et voluptueuse.

Là où la nation est exclusivement commerçante, il peut se faire une accumulation inmiensc de richesses sans que les mœurs s'altèrent sensiblement. La passion du commerçant est l'avarice, et son haljitude le travail. Livré à son seul instinct, il amasse les richesses pour les posséder et ne sait guère en user. Il lui faut des exemples pour le conduire à la prodigalité , à l'ostentation, à la corruption des mœurs.

En général, le commerçant est l'opposé du guerrier, l'un veut acquérir par l'industrie, l'autre par la conquête ; l'un fait de la puissance un moyen de richesse, l'autre de la richesse un

moyen de puissance ; l'un est disposé à économiser ce qu'il doit à son travail, 1 autre à prodiguer ce qu'il doit à sa vaillance ; l'un ne sacrifie qu'à son intérêt sous les dehors de la probité, l'aulre, au milieu du brigandage et de la violence, est du moins capable de quelque franchise; l'un s'occupe beaucoup de n'être pas troublé , l'autre travaille sans cesse à troubler les autres.

L'un est l'origine de ce que dans nos états modernes on appelle bourgeois, l'autre est l'origine de la noblesse. Mais la noblesse d'Europe, depuis que la police intérieure des étals s'est fixée, participe beaucoup aussi des propriétaires de terres, caractère qui touche au guerrier par un côté, mais qui en diffère beaucoup sous un autre point de vue, et dont l'esprit économe et conservateur est bien plus sévère encore que celui du commerçant. La noblesse a pris un troisième caractère , c'est celui decourtisans; caractère qui, au dehors, peut paraître aussi aventurier et aussi prodigue que celui du guerrier ; il a la même facilité de réparer ses pertes, il peut en emprunter les formes chevaleresques, parce que tout ce qui est agréable et brillant convient h ses vues et peut être saisi par son tact exquis ; mais sous cette enveloppe, il est un composé des vices les plus bas. C'est du mélange de ces trois élémens, diversement dosés Clivant les âges, les classes et les individus, que

s'était composé le caractère de la noblesse française avant la révolution.

Cependant, la richesse finit par enfler le cœur du commerçant , fidèle pour lui à ses goûts et à ses habitudes, il conçoit pour ses enfans d'autres vues et leur donne une autre éducation.

S'il n'y a rien dans l'état au-dessus du commerce et de la richesse, le négociant, qui n'a plus rien à désirer dans la chose privée, songe à s'emparer de la chose publique, et voilà rarislocralie bourgeoise !

S'il y a dans l'état un roi et une noblesse, le négociant, saturé d'argent, quitte la classe où on l'acquiert pour tâcher de s'élancer dans celle où sont les honneurs et le pouvoir. Il fait dimnienses sacrifices pour obtenir à ses enfans un place ambiguë parmi les nobles et les courtisans.

Plus la richesse de l'état provient du commerce, plus sa puissance est dans la flotte, et plus le négociant est près de gouverner l'état, comme aussi plus la richesse de l'état provient des terres, plus sa puissance est dans l'armée, et plus, à son tour, le noble est près du gouvernement.

Dans les monarcliies modernes, c'est la puissance de ces deux classes qui forme rarisloci-ilie et la démocratie. Le commerce qui, dans ceilaiiie république, forme une aristocratie, ou plutôt vu exlrail arisiocratisé de la démocratie, no<.[ jamais

que démocratie clans nos royaumes féodaux. Mais il s'y est glissé deux autres principes de pouvoir qui tiennent moins à la nature des choses qu'aux évènemens, et dont il est très important de tenir compte, c'est celui de l'église et celui des gens de loi.

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