I. II
que chacun en use suivant la justice , et que tous tendent , de concert , au bonheur réciproque , h la paix et à T harmonie générales.
Les institutions, les principes, les décisions sur chaque cas particulier, dérivent de ces vues générales. Tout est juste dans ces lois, parce qu'elles partent de la base de l'égalité. Ce sont ensuite les passions et les vices des hommes qui corrompent et dénaturent ces vues.
C'est une absurdité de déclamer contre les institutions, parce qu'elles sont souvent viciées dans la pratique, et de n'y opposer que des maximes générales, qui ne changent rien aux vices ei aux passions des hommes, et qui tendent seulement à faire disparaître les usages, les lois, les intérêts, les freins, les obstacles qui les retiennent.
Le système de l'équilibre de l'Europe, qui tend à conserver chaque puissance en son élal et à maintenir la paix avec la sûreté de tous , est une idée aussi naturelle que magnifique. L'abbé Raynal semble le reconnaître; mais, dit -il (pour ne pas se brouiller avec ses confrères en philosophie) , c'est peut-être une illusion , parce que les rois se jouent de leurs traités. Est-il aucune vertu qui ne soit poison, lorsqu'on n'en a que Ihypocrisie, et les vertus sont-elles pour cela des chimères?
Que quelques princes se jouent de leurs traités, cela empêche -t- il que lorsqu'une puissance a
menacé l'indépendance de ses voisins, on ne se soit réuni contre elle pour l'arrêter ? L'Allemagne a-t-elle dû à un autre principe qu'à son système intérieur d'équilibre l'indépendance que ses membres ont conservée? Le même système n'a t-il pas arrêté les progrès de la maison d'Autriche, ceux de Louis XIY, la domination maritime de l'Angleterre? Aujourd'hui qu'il est méconnu, l'Europe n'est -elle pas menacée d'une subversion? et si la France est accablée, le sort de toutes les petites puissances ne sera- t-il pas bientôt celui qu'éprouve la Pologne ?
Les Romains avaient de plus grands moyens de conquêtes qu'aucune nation moderne; mais, s'il y eût eu un système de réunion contre eux , si les nations ne se fussent laissées paisil)lcment opprimer les unes après les autres, si elles avaient eu autant de politique pour se fédérer qu'ils en eurent pour les désunir, auraient-ils opprimé la liberté de tout le monde connu?
Que résulterait-il, en Europe, de la destruction de cet utile système, si décrié par l'ignorance philosophique? Les guerres seraient-elles moins fréquentes? Non; mais elles seraient du fort au faible, et, au lieu de se terminer par le sentiment commun du besoin de la paix, elles auraient pour terme , comme dans les temps anciens , l'envahissement d'une puissance par l'autre, après avoir vu
148 RÉFLEXIONS POLITIOUES
(ieux ou trois puissances envahir tout ce qui les entoure, avancer toujours, et ne mettre à leur ambition aucune borne ; les plus forts mêmes seraient obligés (le rétablir le système de léquilibre pour leur propre sûreté ; mais il serait devenu plus difficile , et les plus faibles états auraient déjà subi l'oppression.
« Les états modernes , dit l'abbé de Mably, ne )>sont point constitués pour conquérir.» Qu'on livre à la Russie la Pologne , à l'empereur les petits états d'Allemagne , et ensuite l'Italie ; puis , à ces deux puissances réunies le roi de Prusse , ensuite l'empire turc , on verra si , lorsque les forces sont absolument inégales , les peuples modernes ne sont pas capables de conquérir.
L'abbé de Mably reproche sans cesse aux nations de n'écouter que la politique des passions, et il attaque le système de l'équilibre. Il aimerait mieux sans doute une sûreté fondée sur la raison et la vertu ; mais malheureusement en désarmant les passions conservatrices, on ne fait qu'ouvrir le champ aux passions envahissantes.
En détruisant celte balance dintérôt qui opère leur sûreté commune, leur donne-t-on la modération et les vertus? Non, au système de l'équilibre succède le système co-partageant, et c'est le grand roi Frédéric, le favori , lami , l'émule des philosophes, qui en donne l'exemple; si Téquili-
brc continental de l'Europe n'eût été détruit par l'alliance de la France et de l'Autriche, la Pologne n'eût pas été divisée, et le grand Frédéric eût conservé sa vertu par nécessité, ce qui, chez les philosophes mémo, est beaucoup plus sûr que de l'étayer sur la raison.
Au reste, il en est de ces déclamations comme de la plupart des grandes maximes théoriques de nos jjhilosophes, dès qu'ils viennent h raisonner sur des faits, sur des évènemens, sur des données positives, ils les abandonnent ou les modifient très volontiers, surtout ceux d'entre eux qui ont un fond de bon sens, tel qu'était certainement l'abbé Raynal ; mais les sectateurs enthousiastes, que leurs livies ont formés, ayant beaucoup moins de lumières et une foi sincère, n'abandonnent rien, ne modifient rien, et bouleversent tout.