CHAPITRE XL
Des gouvememens qui thésaurisent.
Dans l'état actuel de l'Europe, il est absolument impossible de faire la guerre sur le revenu courant , il faut donc la faire ou par des anticipations sur le revenu futur, ou par des épargnes faites sur le revenu passé, c'est-à-dire par des emprunts ou par un trésor.
La France en ce moment fait la guerre sur un capital (les biens nationaux) , c'est un cas unique mais au reste c'est aussi un trésor, formé à la vérité non par l'épargne, mais par des causes et des ci rconstances extraordinaires.
L'oplion entre ces deux moyens d'emprunter ou de thésauriser, lient beaucoup au caracière des
princes, mais il tient d'une manière plus générale à leur situation, à l'étendue, à la richesse, à la force de leurs états, et à la forme du gouvernement qui est établi.
Là, où quelle que soit la richesse publique, la nature du gouvernement éloigne toute confiance ; où il lui est possible de s'emparer de tout par violence, et impossible de rien obtenir par volonté, il doit thésauriser : c'est le sort de tous les gouvernemens dAsie.
Les troubles publics et l'incertitude de la police produisent à peu près le même efîel: Henri IV thésaurise, l'usage de tous les petits princes féodaux était autrefois de thésauriser autant que la pauvreté de leurs sujets et le faste de leurs dépenses pouvaient le leur permettre.
Un prince qui, par l'instabilité de son existence et le peu de consistance des hypothèques qu'il peut offrir, n'offre au crédit aucune base solide, doit thésauriser, si surtout ses entreprises , son ambition, ses dangers sont sans aucune proportion avec ses revenus comme avec son crédit; tel a été, tel est même encore le sort des rois de Prusse.
Les gouvernemens aristocratiques sont disposés à thésauriser à cause de la méfiance, de l'insta])ililé, de réconomie, de l'avarice qui les caractérisent.
Thésauriser est quelquefois une passion dans les princes, mais bien plus souvent un besoin; peu de princes thésaurisenlsans nécessité, et beaucoup qui en auraient le besoin ne le font pas • tantôt les revenus, quelque sévérité qu'on y nielle, ne peuvent passer les besoins ordinaires, et oii il serait rigoui^eusement possible de les faire excéder, la résistance du peuple à l'impôt, la vanilé, l'imprévoyance, le goût des plaisirs ont une intluence de chaque jour, qui l'emporte presque toujours sur les conseils pénibles de la prudence.
Lorsque l'usage de thésauriser n'est pas nécessaire, il est non seulement repoussé par les penchans les plus naturels, mais par les calculs de la sagesse.
Dans un pays riche et industrieux, où le gouvernement est solide et régulier, il est contre toute raison de thésauriser; ces capitaux, qui, dans la circulation, mulliplient cl reproduisent les ressources que le gouvernement tiouve toujours à son secours, seraient morls dans la suite. Ce serait retenir les semences des moissons sur lesquelles il a droit de décimer. Dans un Ici pays, on fait la guerre par cmpi'unt, et les épargnes de la paix servent à l'amortissement; ainsi, aucune portion des capitaux n'est soustraite que momentanément à son activité.
11 est des états trop pauvres pour que le gou-
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veriiemeiit y puisse employer ni l'un iii l'autre de ces moyens, et où, quoique les dépenses y soient en général bien moindres, il lui est presque impossible de se soutenir, si ce n'est avec les subsides des puissances étrangères.