CHAPITRE XLIV
Aperçu* et réflexions sur Tordre social dans ses diverses périodes.
Les guerres féodales sont l'effet de l'indépendance des sections de l'état; les duels sont l'effet de l'indépendance des individus. Ces usages appartiennent à l'emploi naturel de la force, quand une force supérieure n'existe pas tout à la fois pour réprimer son usage et pour le suppléer. Le combat des individus indépendans est, en luimême , aussi légitime que celui des villes indépendantes , et celui des villes que celui des nations. L'état de société qui admet cette indépendance est vicieux , voilà tout.
Dans cette période de la société où l'homme approche de l'indépendance, presque tous les
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rapports sont individuels ; il en existe peu entre riiomme et la société ; la vengeance des crimes n'appartient point au corps, mais à lindividu. C'est lui qui pardonne , c'est lui qui se venge, et lorsque Tordre social est assez avancé pour que le corps du peuple lui prête son appui , c'est encore lui seul qui accuse. — Les compositions sont l'effet naturel de ce système , où l'on n'aperçoit de lésé par un crime que celui contre lequel il a été commis.
Quand la domination s'établit, le maître auquel appartiennent les personnes et les choses se plaint que le criminel a troublé son repos, a amoindri son fief, lui a insulté, en maltraitant les hommes qu'il protège, etc., etc., et il exerce sa vengeance particulière. Delà, la partie publique, la justice publique, les amendes.
Dans l'ordre perfectionné, la société intervient pour assurer l'exécution générale des lois, et la sûreté commune. Les formes peuvent rester les mêmes que dans le période précédent ; mais l'esprit diffère.
Il est des sortes de crimes qui, pour l'intérêt même de la société, doivent rester privés : tel est l'adultère.
Il est des situations où l'homme est disposé à certaines maladies, la cause la plus générale les détermine.
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Il est, pour les naiioiis, dos loinps de plclhore où le gouYernemciit qui existe ne peut plus les contenir, où la plénitude et la fermenlation qui la suit préparent une explosion et la nécessilenl.
Quand l'Europe fut parvenue h un degré de jiopulalion et de richesse que l'étreinte du régime féodal ne pouvait plus contenir, arrivèrent les croisades. Peut-être cette explosion au dehors en prévint une dans l'intérieur, car elle fit que le gouvernement se dilata naturellement daus les parties, se resserra dans le centre, en un mot, prit, sans secousse, la nouvelle forme qui convenait à la nature des choses, et, en même temps, elle consuma une partie des hommes qui travaillaient le corps politique.
Une partie de ce que firent les croisades, une grande guerre le fait souvent : elle rend au pouvoir central son énergie et consume l'excédent des hommes. Aussi prévient-elle souvent l'explosion intérieure; témoin toute l'histoire de riom(\
Trois choses, ordinairement liées, constituent cette pléthore : la population, les richesses, les nouvelles idées. Cette dernière est presque l'effet de la fermentation des deux autres.
Le gouvernement de l'église romaine, au point de dépravation et d'ahsurdiléoù il était parveiui, ne pouvait plus contenir les peuples arrivés à un certain degré de liberté, d'aisance et de lumière,
quand, par les causes déterminantes les plus légères, s'opéra la réforme de Luther.
Là, ce ne fut ni l'humeur qui fut consumée, ni le gouvernement qui acquit une nouvelle rigidité pour la contenir. N'ayant pu non plus se dilater assez pour continuer d'envelopper l'opinion générale , il rompit. Une partie de lEurope s'en détacha, et se fit un gouvernement religieux plus adapté à l'état où il était parvenu. L'église romaine conserva le reste, en relâchant son pouvoir et en corrigeant quelques abus.
Pour que la progression de la pléthore n'amène pas une violente explosion , il faut, ou que l'humeur se diminue par quelque autre cause, comme une guerre , la découverte de lAmérique par les Espagnols, les croisades, les pestes de Constanlinople ; ou, par un grand accroissement de force dans le gouvernement, ce qui, dabord, contient le principe de l'explosion, et, ensuite, consume lentement sa substance ; ou enfin par une dilatation et un changement de forme du gouvernement, accompagné de beaucoup de prudence et de précautions.
Aces époques, les peuples sont fort disposés aux diversions ; leur ingratitude est plutôt une disposition générale qu'une volonté, ou un désir fixe de tel événement.
Il est des diversions qui ne font qu'occuper
ailleurs le principe de l'explosion : elles ne peuvent que la retarder. Il en est qui diminuent la substance : celles-ci la préviennent plus efficacement et pour plus long- temps.
Il paraît que les peuples du Nord étaient parvenus à l'état de pléthore relatif à leurs institutions et à leurs usages, quand ils inondèrent l'empire romain. Ils étaient trop nombreux pour continuer à vivre de chasse : le progrès de leurs forces et de leurs idées leur faisait un besoin impérieux de l'acquisition de nouveaux biens. Peutêtre s'ils eussent été contenus sur leurs terres par des voisins plus puissans qu'eux, ils eussent agi sur eux-mêmes, changé leurs institutions, et de peuples chasseurs ou pasteurs , ils seraient devenus cultivateurs et bientôt manufacturiers. Mais les Romains avaient dépeuplé , désarmé , amolli l'Europe , et leurs armées s'étaient elles-mêmes dégradées. Il semble, dit Montesquieu, qu'ils n'eussent conquis l'univers que pour le livrer aux barbares. Ceux-ci, qui virent devant eux des terres fertiles, aimèrent mieux acquérir, par les armées que par le travail, ce qui leur était devenu nécessaire. Ils firent une révolution hors de chez eux et ne la firent pas chez eux.
Loin d'apporter de nouvelles richesses à l'Europe, ils les détruisirent ; loin de grossir la population, ils la diminuèrent. Les lumières suivirent
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la môme marche rétrograde. Les insiitiiiions de l'Europe reculèrent, tandis que celles desconquérans s'accrurent par le mélange qui s'opéra de celles qu'ils y apportèrent avec celles qu'ils y trouvèrent établies.
Les choses les plus fragiles et les plus inalliables avec leurs mœurs cl leur degré de civilisation, le commerce, les arts, et les lettres, disparurent par leurs incursions successives et rétablissement de leur domination. Ils reçurent des vaincus la culture des terres, la religion et quelque mélange de leurs langues et de leurs usages.
Le moment où ils eurent tout détruit avant d'avoir rien recréé, fut la concentration du régime féodal, qui était la domination combinée de ces trois choses, la propriété territoriale, les armes et l'autorité ecclésiastique.
Par la progression naturelle des choses, les arts, le commerce et les lumièi'cs reparurent, révolution hàlée, mais détériorée par ce qui était resté de leui- ancienne existence. Les sciences et les arts comme les institutions, n'étant pas le produit naturel du progrès de la société, mais l>ien celui de l'imitation des peuples anciens, modifiée par les dispositions du peuple imitateur, furent hétérogènes et factices. La vraie science et la vraie philoso])hie n'ont paru que plus de cinquante ans après la renaissance des lettres.
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et les beaux-arts ont été obscurcis parce que l'âge de vigueur qui les élève au plus haut degré, fut égaré par les fausses connaissances : l'imagination avait déjà faibli , quand l'instruction et le goût nous ont ramenés à la nature.
Chose remarquable ! celui des beaux-arts, dans lequel les anciens n'avaient point laissé de modèles, est le premier et peut-être le seul où les modernes aient excellé, c'est-à-dire h peinture.