‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 122 sur 139 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Colonies,

Je vais traiter en quelques pages un sujet qui demanderait plusieurs volumes pour être l)ien développé, un sujet qui tient aux notions les plus étendues et les plus compliquées du régime social.

La France a Jjesoin de conserver long-temps encore ses colonies, elle en a Ijcsoin, non seulement pour sa richesse et pom^ sa prospérité, mais pour sa liberté môme, et pour établir et fixer chez elle une forme de gouvernement propre à l'en faire jouir.

La France, placée pour ainsi dire au milieu du monde civilisé, située sur deux, mers, renfermant

un territoire vasle et fertile , couvert d'une population immense, active et industrieuse, est appelée, par la nature, h tous les genres de prospérité, l'agriculture, les manufactures et le commerce, ces trois sources de richesses qui s'encouragent et se fertilisent l'une par l'autre.

Cependant plusieurs causes, presque toutes puisées dans l'imperfection du gouvernement, ont ralenti ses progrès , et ont empêché quelle ne parvmt, non seulement au plus haut degré de prospérité absolue, mais même à sa proportion naturelle avec plusieurs autres nations de l'Europe.

De ces causes, il est résulté que la France, inférieure au moins à la Grande-Bretagne, quant à son agriculture et à ses manufactures , s'est vue surpassée par plusieurs peuples d'Europe et d'Amérique, quant à 1" importance et à l'économie de la navigation ; telle est, sous ces différens points de vue, sa situation actuelle, que, si aujourd'hui la France n'était pas en possession d'un grand marché exclusif où elle seule peut vendre et transporter les productions de son sol et de son industrie, une grande partie de ses objets manufacturés, ne pouvant soutenir le concours du commerce étranger , tant à l'égard du prix que de la qualité, resterait sans débit, et que tout ce qu'elle exporterait de ses productions naturelles et travaillées le serait par des navigateurs étrangers*

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Quoique ce soit un fort beau sujet de dissertation politique, que l'examen des avantages respectifs de la richesse et de la pauvreté des nations, la comparaison des principes d'Athènes h ceux de Sparte, de l'opulence de Carthage à la vertu de Rome, et des idées de Reynal à celles de Mably, on peut dire, je crois, avec assurance, qu'il est des peuples pour lesquels le problême étant résolu par le fait, devient inutile à discuter, et que nous sommes absolument dans ce cas.

Que nous pussions nous porter à la situation où sont actuellement les Anglo-Américains, ce serait, je pense, une chose aussi désirable et aussi impossible qu'il le serait h un homme de quarante ans de rétrograder à l'âge de vingt-cinq -, il n'est pas plus possible aux nations qu'aux hommes de se rajeunir, et quand vous nous enlèveriez nos richesses, nos arts , notre population , vous nous ramèneriez à la débilité de l'enfance, mais vous ne nous rendriez ni son innocence, ni son bonheur, et voulussiez-vous nous renouveler en nous faisant repasser par plusieurs siècles de barbarie, vous n'en feriez sortir encore qu'un peuple factice.

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L'on peut dire que pour une nation telle que la nôtre, les idées de richesse, d'industrie, de prospérité, de force, de vertu, ne présentent à peu près que la même idée.

J'y aurais joint aussi celle de liberté, si la question sous ce point de vue n'exigeait un peu plus de développement ; mais pour être moins facilement aperçue, elle n'en est pas moins certaine.

Il faut encore ici laisser de coté tout ce qu'on a pu dire sur les petites répuljliques anciennes et modernes, et s'attacher exclusivement à ce que nous sommes, c'est-à-dire un grand empire territorial, couvert d'une innnense population.

Or, dans un tel pays, la liberté, l'égalité, l'unité ne peuvent exister que par un très haut degré de prospérité, de richesse et d'industrie mercantile et manufacturière.

Un grand empire teriitorial tend toujours par sa nature, ou au despotisme militaire, ou à une fédéialion aristocratique.

Cette vérité, démontrée par l'expérience, est facile à appuyer par le raisonnement . Quelle que soit l'organisation d'un pays, on peut dire qu'en général, dans tout gouvernement, les deux principaux, les j)lus constansetlesplus durables moyens de dominer, sont la force des hommes et celle des richesses, la milice et la propriété, de sorte

que là où résideront ces deux moyens, ou celui des deux qui dominera l'autre, là sera le pouvoir.

Or, dans un pays purement territorial et agricole, toute la force est dans Tarmée de lerre, toute la richesse est dans la propriété territoriale; le pouvoir y va donc naturellement ou à ceux qui disposeront de l'armée, ou à ceux qui sont en possession des terres.

Le pouvoir politique des propriétaires de terres, dès qu'un pays est parvenu à une certaine inégalité dans les fortunes, n'est autre que l'aristocratie.

Rien de plus soumis, rien de plus politiquement passif que le sinq)le cultivateur, rien de plus indépendant, rien de plus dominateur que le grand propriétaire de terres. Dans les villes, dans les manufactures, les petits ont une force et une inllucnce par leur réunion. Dans les campagnes, ils sont divisés, isolés et ne réunissent leurs forces qu'à la voix de leurs chefs. Le commerçant, le banquier quelque riche qu'il soit, tant qu'il demeure à sa profession, ne cesse pas de travailler; il est tout h ses affaires particulières, il a besoin de pnix, il est tout entier à l'autorité protectrice. Mais le granû propriétaire territorial est aussi oisif qu'indépendant ; ses plaisirs sont lâchasse et l'équilation, son himaeur est la domination , sa

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passion est la guerre , en un mot il est gentilhomme, et si son influence domine dans l'état, le gouvernement est aristocratique.

Quant à l'influence de l'armée, elle sera, dans un tel état, ou à ses ofliciers , ou à son général , ou à la noljlesse, ou à la royauté. Si, semljlable à celle des temps féodaux, ou sous quelques points de vue à nos bataillons volontaires, elle est levée par chaque canton, et en activité seulement pendant la durée du besoin, elle sera plus à son canton qu'à sa nation, plus à ses ofliciers qu'à son général. Ceux qui auront, dans chaque canton, une propriété territoriale, seront aussi ceux qui en commanderont la milice, qui fourniront à son entretien et réuniront ainsi les doux influences, et le gouvernement deviendra aristocratique et fédéra lif.

Si au contraire le prince parvient à se donner une armée réglée, permanente et soudoyée, dont les mouvemcns sont à ses ordres et les chefs à sa nomination, il deviendra peu à peu le maître absolu, et le gouvernement, se retirant des mains de l'aristocratie, tendra vers le despotisme militaire.

On m'accordera facilement, je pense, que, soit que le gouvernement se poi'te à Tune de ces deux extrémités, soit qu'il s'établisse quelques tempéramens entre elles, il ne saurait être que vicieux,

204 RÉFLEXIOIXS POLITIQUES

puisque dans tous les cas le peuple n'y sera rien, qu'on n'y pourra jouir d'une fausse liberté, qu'aux dépens de la force et de l'unité de l'empire, ou de ces deux derniers avantages, que par le despotisme le plus absolu.

Où sera le remède d'un gouvernement vicieux parce que le peuple n'y est rien ? Dans les moyens qui feront que le peuple y sera quelque chose, dans l'introduction d'un nouvel élément politique, d'un nouveau genre de richesse et par conséquent d'influence, dans l'accroissement de la propriété industrielle et mobilière, fruit du travail, et qui émancipe le peuple, elle qui par l'influence des villes parvient à tempérer d'abord, et ensuite à surmonter celle du prince et des nobles ; elle qui, dans les empires européens, est véritablement le principe et la base de la puissance démocratique, et qui commençant par les arts, s'accroît et se forliiie parle commerce et la navigation.

Par elle nait l'égalité, comme je l'ai dit ailleurs, à mesure que les fortunes se rapprochent et que les lumières se répandent; par elle naît la véritable liberté qui, sous quelque forme qu'on l'organise , n'ayant pour objet que le bonheur du peuple , ne peut avoir de base solide que sa puissance.

Par elle, enfin, l'unité de l'empire trouve à se resserrer par d'autres liens que l'énergie du pou-

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voir absolu. Toutes les parties d'un grand empire s'amalgament et se pénètrent, pour ainsi dire, lès unes les autres })ar raelivité du eommerce. Les contriJjutions peuvent , sans èlrc ruineuses, devenir plus considérables; elles augmentent ainsi les rapports des parties avec le centre et l'empire du centre sur les parties. La nation acquiert de grandes propriétés communes , qui sont un nouveau principe d'unité, parce qu'elles appartiennent au tout, soit par leur puissance, soit par leurs produits; ces propriétés sont: une flotte , des colonies.

Si donc, dans un empire qui renferme une grande surface de terres , vous voulez étaljlir une liberté raisonnable , une égalité civile , une connexion intime entre les parties, cherchez à y introduire de grandes propriétés communes.

Si quelqu'un de mes lecteurs croyait n'apercevoir qu'une vaine théorie dans celle doctrine fondée sur les faits, je lui en indiquerais la preuve dans l'histoire de toutes les nations de l'Europe.

Il y verra tous les grands empires intérieurs partagés entre le despotisme militaire et l'aristocratie fédérative ou féodale. L'empire germanique, la Pologne, la Russie et les divers étals qui forment la monarchie prussienne , ont passé , sans intermédiaire, de l'anarchie féodale au régime mililniro le pins absohi.

Comparez à la progression de ces monarchies celle qu'a suivie l' Angleterre. Elle a vu aussi le règne (le la féodalité, l'esclavage du peuple, les combats entre la noblesse et le trône; mais, comme sa position l'isolait du reste du monde pour la guerre et l'en rapprochait pour le commerce; comme la milice y était moins nécessaire et, par conséquent , moins puissante ; comme le peuple y était appelé , par la nature , au commerce et à la navigation , la richesse et la liberté y ont fait de grands progrès.

La monarchie espagnole, loin d'être une objection à ce système général , en fournit une nouvelle preuve; h peine eut -elle reconquis quelque repos par l'expulsion des Maures, qu'appelée, pai' sa position, au commerce, aux ans, l'indépendance du peuple, la puissance des villes et les principes de la véritable liberté, y firent aussi les plus rapides progrès; et elle eût devancé 1" Angle terre, même dans l'acquisition d'une bonne organisalion politique, si la découverte des mines du Nouveau-Monde n'eût interverti toute la marche de ses destinées : conquête fatale , qui , ouvrant à son prince de nouveaux revenus, lui acquit une funeste indépendance, qui, offrant des trésors à son avidité, lui fit oublier l'industrie, et la fit arriver à la vieillesse avant d'avoir passe par la virilité !

S ni.

Sans que la France puisse être classée parmi les empires intérieurs, elle était située moins avantageusement que ces deux étals pour les progrès de la richesse mercantile et pour l'établissement d'une liberté fondée sur la puissance du peuple : l'étendue de ses frontières l'oblige à l'entretien d'une milice formidable ; la surface de son territoire , comparée à l'étendue de ses côtes , y assure une grande supériorité à la propriété territoriale sur les richesses industiielles ; en un mot, la nature l'a destinée à être l'empire de TEurope le plus puissant; mais elle avait appelé plusieurs régions, avant elle, aux progrès du commerce et de l'industrie, qui, comme je crois l'avoir démontré, sont aujourd luii , pour les grandes nations de l'Europe, le lien de l'unité, le principe du rapprochement des classes, celui de leur liberté civile et polilique.

Par l'impulsion de cette cause générale, toutes les causes particulières ont agi, les capitaux se sont accumidés moins rapidement, les emprunts du gouvernement les ont ravis à l'industrie, et, soit à raison de leur rareté, soit à raison du défaut de confiance attachée à un gouvernement ar-

!208 r.KFI.EXIOXS P0LITIQ13ES

bilrairo, le laiix de l'iiilcrèt s'est soutenu plus haut qu'en plusieurs autres régions de l'Europe.

Les progrès de Tinduslrie, limités par la rareté et la cherté des fonds, ont encore été limités pailes opérations du gouvernement, conduit quelquefois par Tignorance, et souvent par l'intérêt direct qu'il trouvait à favoriser les monopoles; enfui l'esprit national, attribuant toute la considération publique à la noblesse, aux professions qu'elle occupait ou qui pouvaient y conduire, a laissé le commerce dans l'humiliation, les talens distingués s'en sont éloignés, et ceux qui s'y sont livrés n'y ont aperçu qu'un moyen d'arriver par la fortune h quelque chose de plus honorable.

De tout cela, il est résulté qu'inférieurs au moins à l'Angleterre, quant à l'industrie manufacturière , nous le sommes à plusieurs nations, quant à l'économie de la navigation et au commerce de transport, et que, si au moment actuel la libellé universelle du commerce venait h être établie d'un commun accord sur tout le globe, une partie de nos objets manufacturés demeurerait sans dél)it, ne pouvant soutenir, ni par le prix, ni par la qualité, la concurrence de nos rivaux, et tout ce que nous aurions à acheter des étrangers, ou h leur vendre, serait, dans peu, transporté par des navigateurs éti'angers.

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Api'ès cette excursion étendue , mais nécessaire, me voici rentré dans mon sujet. J'ai dit que c'est par nos colonies que nous nous soutenons au point oii nous sommes parvenus ; c'est avec leur secours que nous pouvons aller plus avant, et, si elles doivent nous échapper un jour, c'est en les conservant encore pendant un certain intervalle de temps, que nous pourrons arriver au point de les perdre sans secousses et sans un inconsénient notable pour notre existence politique.

Personne ne conteste aujourd'hui que par la possession de nos colonies, et la grande importance qu'elles ont acquise, toutes les brandies de notre industrie ont pris, pour ainsi dire, leur direction de ce côté ; que, non seulement elles entrelieiment et mettent en aclivilé nos manufactures, notre navigation, qu'elles soutiennent notre marine ; mais que le commerce intérieur de la France et l'agriculture en reçoivent une grande activité. On avoue donc généralement que, si nous en étions subitement privés, nous éprouverions une secousse violente et une crise inévitable à passer, jusqu'à ce que nos moyens naturels se fus-

T II. l'«.

sent frayé une autre route; mais quelques personnes paraissent croire que ce mal ne serait que momentané, et que, forts de nos avantages naturels, aiguillonnés par la nécessité, nous sortirions bientôt de cet embarras. Or, \oilh, je crois, ce qui est absolument faux.

Je dirai d'abord qu'aujourdlmi la plus riche portion du commerce du monde est soumise aux lois prohibitives de quelques nations; que toutes les puissances coimnerçantes de l'Europe s'élant attribué le commerce exclusif avec leurs possessions éloignées, l'abandon volanlaire ou forcé que nous ferions du même avantage avec les nôtres, ne nous ferait pas participer aux leurs; qu'en cédant notre portion dans ce partage général des richesses du monde, les portions de nos rivaux ne nous deviendraient pas communes.

Mais je vais plus loin, et je pense que si, dans le moment actuel, la liberté du commerce pouvait, par un commun accord, s'établir sur tout le globe, nous n'y ti^ouverions encore que notre ruine. îî en est de ce grand principe comme de beaucoup d'autres qui, vrais en eux-mêmes, utiles, lorsqu'ils sont accompagnés de tout ce qui doit diriger ou modifier leur application, destinés à triompher avec le temps, peuvent nôtre que destructifs, lorsqu'un enthousiasme inconsidéré en exagère l'application.

Toutes les forces de la nature s'accroissent en luttant contre des forces rivales ; tous les arts se perfectionnent par la liberté du concours; le commerce , en général , doit donc se perfectionner par le même principe , et la suppression des prohibitions, fatale seulement à quelques particuliers dont elles favorisent l'avarice, doit tourner au profit de l'art , h l'accroissement de la somme générale du commerce , à l'avantage de tous ceux qui traitent avec lui, soit pour lui vendre les productions qu'ils ont extraites de la terre, soit pour en acheter celles qui sont nécessaires à leur consommation.

Mais cette concurrence, heureuse en général, n'est pas moins destructive pour le particulier qui, soit par le défaut de moyens naturels, soit par une gène momentanée dans ses affaires, est hors d'état de la soutenir avec égalité. Il est môme possible que si elle avait à s'établir dans le moment oii il n'existerait que par les avantages de son commerce exclusif, Ijien loin d'en recevoir l'émulation et les moyens de perfectionner son art, il en serait écrasé, et qu'un rival plus i)uissant, abusant de sa supériorité, le ruinerait et le détruirait en fort peu de temps.

Or, les nations sont entre elles, comme les individus. Si, la liberté du commerce s'établissant sur tout le globe , elles venaient à lutter librement les

unes contre les autres, il n'est pas douteux que celles dont les moyens sont aujourd'hui les plus perfectionnés et les plus étendus , ne s'emparassent de presque toutes les affaires , et que les autres ne restassent réduites à la masse et à l'espèce de profits dont la nature, pour ainsi dire, sans le concours de l'art , les a mises en possession.

Que, dans cet état de choses, la liberté du commerce ne tournât encore à l'avantage général du globe, cela peut être vrai ; mais qu'elle ne tournât à la ruine de quelques nations, cela n'est certainement pas douteux, et, malgré nos avantages naturels, nous serions infailliblement dans cette classe.

Le gouvernement de Sainf-Domingue , avant la révolution, était absolument despotique.

Le gouverneur et l'intendant réunis y exerçaient le pouvoir législatif, exécutif, et même judiciaire.

La défense de la colonie qui soumet tous les citoyens au service militaire, la nature de la pol^ïlation qui exige une police active et des moyens de répi'ession très énergiques, Téloigncment de

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la mélropole qui éloigne la surveillance el la responsabilité, et qui entraîne une sorte de dictature, avaient donné naissance à de grands abus.

Si l'on se pénètre de ces trois circonstances, on se fera facilement une idée juste des troubles de Saint-Dominaue.

Les premiers élans de la France vers la liberté, firent une vive impression sur l'àme impétueuse des colons.

Leur premier sentiment, et celui qu'ils laissèrent surtout éclater, fut le désir de se soustraire à l'oppression que les agens du gouvernement avaient appesantie sur eux.

Leur seconde pensée fut l'espoir de voir adoucir le régime prohibitif du commerce auquel la métropole les tenait assujettis ; ils l'attaquèrent ouvertement sur l'objet des subsistances. Dès 1789, après s'être adressés au gouvernement, qui ne les satisfit sur aucun point, ils nommèrent spontanément des députés aux étals généraux, ils formèrent des assemblées provinciales, dans chacune des trois provinces de Saint-Domingue, et peu après ils convoquèrent, toujours spontanément, une assemblée générale de la colonie (jui se réunit à Saint-Marc, dans le mois de février 1790.

Tous ces mouvemens se passèrent enire les blancs; il fallait plusieurs années et des secousses répétées, pour qu'ils pussent pénétrer jusque dans

les ateliers des esclaves. Les hommes de couleur libres, livrés h une profonde ignorance et absolument assujettis par leurs préjugés, demeurèrent spectateurs presque indilîérens, l}ien plus disposés à prendre part aux querelles des colons et du gouvernement, comme servilcurset comme soldats, qu'à former eux-mêmes un parti et à intervenir dans la discussion pour y défendre leur propre cause.

§ VI

La partie française de Saint-Domingue renferme une population d'environ 520,000 individus, divisés en différentes classes;

La première est celle des blancs, qui sont les habitans venus d'Europe et leurs descendans; ils sont seuls ingénus, c'est-à-dire hommes de race libre; du reste ils sont composés, comme en France, de propriétaires plus ou moins opulens, de négocians, d'ouvriers, etc., etc. Ils n'ont jamais admis et reconnu aucune noblesse : quelques familles qui se disent issues des anciens habitans du pays, sont confondues parmi les blancs européens, sans aucune distinction.

2° Les noirs transportés d'Afrique à Saint-Do-

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mingiic, pour y travailler à la culture : ils sont esclaves en arrivant clans la colonie, et leurs descenclans continuent à lètre jusqu'à ce que leurs maîtres les aient affranchis.

Le nombre des nègres , presque tous esclaves, est de plus de 450,000.

3° Les hommes de couleur, nés du mélange des blancs et des noirs, et formant différentes teintes, suivant qu'ils sont plus ou moins rapprochés de de l'une ou de l'autre race.

Ceux qui sont nés d'une mère esclave demeurent esclaves jusqu'à ce que leurs maîtres les aient affranchis. Les hommes de couleur ou affranchis, sont au nom])re de 28,000.

On ne peut pas dire que les blancs fussent seuls en possession des droits politiques, puisque l'exercice de ces droits n'existait alors pour aucun citoyen français; mais ils étaient seuls appelés aux fonctions publiques et occupaient seuls les emplois militaires, ecclésiastiques et civils.

Le sort des hommes de couleur libres, était diversement réglé par les ordonnances qui, tantôt les avaient assimilés aux blancs, tantôt les avaient soumis aux distinctions les plus rigoureuses et les plus humiliantes. Dans l'usage, ils n'étaient admis à aucune fonction publique, ils portaient respect aux blancs et l'opinion mettait entre eux une très grande distance.

2IG r.éfLEXIOAS rOMTIQLES

Ce que les hommes de couleur étaient relativement aux blancs, les nègres l'étaient vis-à-vis dos hommes de couleur.

Chaque classe me liait un grand soin à conserver sa prééminence. Deux raisons contribuaient h entretenir ces distinctions; l'une est l'amourpropre ou, si l'on veut, l'orgueil aristocratique qui, dans ces contrées, est l'élément dominant de la plupart des caractères.

L'autre est la raison politique qui faisait servir ces distinctions à maintenir la subordination de l'esclave envers le propriétaire.

Le nombre des esclaves, à Saint-Domingue, est à peu près décuple de celui des hommes libres, en y comprenant même trois ou quatre mille hommes , qui sont ordinairement de service dans la colonie.

Cette proportion est encore bien plus forte dans les habitations, où il est ordinaire que quatre ou cinq hommes libres servent à diriger cinq ou six cents esclaves.

Les blancs sans propriété, étant jaloux de l'aisance dont jouissaient quelques hommes de couleur, leur faisaient sentir avec dureté leur supériorité.

La force ne peut être le seul ressort qui soumette un si grand noml)re d'hommes à recevoir la loi de si peu ; il faut un moyen auxiliaire , et ce

moyen était dans l'opinion qui faisait considoier au nègre le blanc comme un être très supérieur à lui , et l'homme de couleur comme une classe intermédiaire, aussi supérieure à celle des noirs qu'inférieure à celle des Ijlancs.

Le nègre, conduit par ses habitudes, était soumis à un homme de couleur; il était prosterné devant un blanc : la tranquillité des colonies portait tout entière sur ce préjugé.

Il était si puissant , qu'un homme de couleur esclave n'aurait pas changé son sort contre celui d'un nègre libre; un blanc, quelque pauvre qu'il fût, préférait sa condition à celle de l'homme de couleur le plus aisé.

La force de ces habitudes enchaînait seule quatre cent cinquante mille esclaves toujours prêts à anéantir les blancs et ài^s'entredétruire euxmêmes.

Comme elle donnait à la soumission une autre base que la foice , elle donnait aussi les moyens d'adoucir la servitude.

Il fallait donc ou détruire l'esclavage, ce qui ne pouvait arriver sans la plus violente et la plus sanguinaire catastrophe , ou laisser sul)sist(T de CCS préjugés tout ce qui était nécessaire au mainlien du régime établi.

§ VII

Coinl)ien on se laisse facilement entraîner à servir les vues des hommes qui ont la puissance du moment!

M. de Mir]3ell , en rendant compte de sa mission à Saint-Domingue, n'avait besoin, pour justifier sa conduite, que de prouver les torts de l'assemblée coloniale, et cela n'était pas difficile; alors il aurait eu évidemment raison et n'aurait pas donné à son rapport une couleur de partialité, en outrepassant l'objet de sa mission.

Mais, en disant cela, il ne justifiait que lui: pour mettre à couvert le parti qui domine et qui a fait rendre le décret-du 15 mai, il fallait ajouter que l'exécution de ce décret aurait prévenu les désastres de la colonie. M. de Mirbell l'a avancé , il a prononcé une chose absurde, il a donné à son rapport la couleur de la partialité, et s'est fait soupçonner lui-même de légèreté et d'irréflexion.

Lorsque le décret du 15 mai a été discuté, ceux qui l'ont combattu en attaquaient moins le fond que l'inopportunité; ils annonçaient que, dans les circonstances, attendu la faiblesse ou l'impuissance du pouvoir exécutif à Saint-Domingue, ce décret ne serait pas exécuté, et porterait

le troul)Ic dans celte colonie , c'est-à-dire qu'ils annonçaient précisément ce qui est arrivé.

Si , au lieu d'envoyer des instructions à l'appui dece décret, ceux qui l'avaient fait rendre l'eussent soutenu par une force redoutal)le, il n'est pas vrai, comme le croit M. de Mirbell, qu'on eût prévenu les désastres de cette colonie, car une force imposante n'eût pu arriver a Saint-Domingue, moins de trois mois après la nouvelle du décret, comme le savent tous ceux qui ont vu faire de pareils armemens, et comme la preuve en va résulter de celui qu'on destine à soutenir le décret du 24 mars. Or, un mois et demi après qu'on connut à Saint-Domingue celui du 15 mai, il y avait déjà 50,000 nègres révoltés dans la plaine du Cap, et une multitude d'habitations avaient été incendiées. Enfin, par la teneur môme de ce décret, son exécution ne pouvait être que retardée, puisque les assemblées existantes devaient être maintenues jusqu'à leur terme, et que les hommes de couleur devaient entrer seulement dans les assemblées futures.

C'est donc une puérilité de dire que le malheur résulte de ce que ce décret n'a pas été exécuté, car son vice principal élaildenepouvoirpasTêtrc ; son vice principal était d'endammer toutes les passions là où il n'y avait aucune force pour les soumettre et pour appuyer la loi.

220 UÉFLEXIONS POLITIQUES

Que penser en général de toute cette affaire ? Qu'il est plus facile de prévenir une imprudence que d'y remédier, qu'il ne faut qu'un peu de prévoyance pour ne pas approcher du feu un tas de madères combustibles, mais que lorsque l'incendie a commencé, il faut des efforts extraordinaires pour arrêter un mal qu'il eût été possible de prévenir par les plus simples précautions.

§ vm.

M. Brissot accuse les colons de Saint-Domingue, d'avoir visé à l'indépendance.

Les colons repoussent ce reproche et attaquent à leur tour leur accusateur, comme la cause de tous leurs désastres.

On peut, en attendant les preuves respectives, se permettre quelques réflexions. Toutes les fois que les colons ont été, à tort ou à raison, accusés de songer à l'indépendance, on n'en a cité que deux causes, le désir de s'affranchir des lois prohibitives de commerce et la crainte de l'influence que les nouveaux principes de liberté pourraient exercer sur la subordination de leurs esclaves; mais cet espoir d'un commerce libre, mais ces craintes sur linsurrection des nègres,

SUR L\ IIÉVOLITION. 221

étaient soutenus et excités par les écrits de M. Brissot, et de ceux qui adoptent ses opinions. Comment celui qui n'a cessé de travailler à provoquer les idées d'indépendance, en est-il aujourd'liui l'accusateur. Comment M. Brissot, redoule-l-il si fort l'indépendance de Saint-Domingue , lui qui , lors d'une adresse des amis des noirs, présentée l'année dernière h l'assemblée nationale, proposait d'accorderaux colonies la liberté illimitée du commerce, mesure pire que l'indépendance, puisque celle-ci en privant la France du profit des colonies, la soulageait au moins du poids de leurs dépenses, tandis que la conservation des colonies avec un commerce illimité, conserverait tout ce qu'il y a d'onéreux dans leur possession, en laissant échapper tout ce qu'il y a d'utile.

Au milieu de toutes ces querelles, la plus belle colonie du monde se dissout, et l'on raisonne pour savoir si l'on y enverra des forces, et l'on parle de donner aux trou{)es des espèces de man dats, comme si l'on craignait de leur part trop de subordination et d'obéissance, et 1 "on parle de faire de nouvelles lois, comme s'il n'était pas certain que la principale cause du mal est dans les lois imprudentes !

Tout le monde avait prédit que îa première loi sur l'état des personnes dans les colonies, serait le signal des plus grands malheurs ; l'événement

l'a justifié , et l'on parle de faire encore des lois sur l'élat des personnes ! Tout le monde avait annoncé que le jour où l'assemblée nationale dévierait de sa marche sur les colonies et manquerait à ses promesses, serait le signal des plus grands malheurs ; l'événement l'a justifié; et aujourd'hui que l'assemJjlée constituante est par son dernier décretrentrée dans son premier système, et qu'elle a converti ses premières promesses en décrets constitutionnels, on parle de varier encore et d'attaquer ce décret qui est devenu la loi i'ondamentale des colonies !

Six.

M. Gaudet a dit^ à l'assemblée nationale, qu'en faisant imprimer mon rapport, du 24 septeml^re, sur les colonies, je l'avais autorisé h tout dire contre moi ; je puis répondre, avec plus de justice, qu'en m'allaquant nominativement au milieu des représentans de la nation , il m'oblige lui-même à rompre le silence. Je n'ai jamais aimé à mêler à la discussion des intérêts généraux, des altercations personnelles ; si aujourd'hui, pour la première fois, je prends la plume dans cet ol^jet, je le ferai, du moins, sans manquer à ce que je dois à mes lecteurs et à moi-même.

SUR ÏA RÉVOLUTION. 225

Je n'ai point fait réimprimer et distribuer mon rapport du 24 septembre dernier; si j'avais voulu influencer l'assemblée, ce n'aurait pas été par ce rapport fondé, en paitie, sur des raisons de circonstances qui ont changé depuis, tandis que les considérations générales sont toujours les mêmes. Je n'ai jamais été h Ihotcl de Massias, je n'ai jamais pris part à l'exécution du décret du 15 mai, pour la diriger ou l'entraver en aucune manière. Je me suis toujours rigoureusement borné à l'exercice de mes fonctions dans le comité colonial et dans l'assemblée nationale ; je défie qui que ce soit de rien prouver de contraire à ces assertions. Voilà tout ce que j'ai à répondre à la malveillance; mais j'ajouterai quelques observations pour les hommes justes.

J'ai soutenu avec constance et sans calculer les désagrémens personnels, ce que j'ai cru l'intérêt de ma patrie et celui de Thumaniié : dans un pays où il existe quatre cent cinquante mille esclaves, et moins de soixante-dix mille personnes libres; dans un pays où toutes les passions sont excessives, et où les lumières les plus communes sont concentrées dans un petit nombre d'individus, une révolution heureuse et paisi[>lo ne pouvait s'opérer aussi rapidement que parmi .nous.

Il fallait tenter la réforme du régime colonial,

OU par une marche brusque et violente dont les effets désastreux effrayaient l'humanitë comme la politique, ou graduellement par l'iniluence des lumières et de la persuasion, sans ensanglanter les colonies, et sans porter un coup funeste à la prospérité de la métropole. Ce dernier système est celui que j'ai toujours professé; j'ai dû l'appliquer à la question des droits politiques des nègres libres et des hommes de couleur, parce que toutes les questions du régime colonial sont indivisibles. Je n'ai dit, dans aucun temps, que les hommes de couleur dussent être exclus de l'exercice des droits politiques, j'ai soutenu que la réforme sur cet objet devait être préparée dans les colonies ; au 15 mai, j'ai demandé avec le comité colonial de rassemblée constituante, qu'il fût formé un comité de toutes les îles françaises d'Amérique pour délibérer sur cet objet ; cette proposition fut rejetée, elle vient d'être exécutée spontanément par les îles du Vent, et les castes s'y réunissent sans qu'il ait été versé une goutte de sang. Le préjugé de la couleur était, je l'avoue, moins exalté dans ces îles; il n'était cependant pas invincible à Saint-Domingue, si on eût rassuré les esprits, si on eût adopté des tempéramens.

Le parti que les évènemens ont conduit à adopter, a fait faire sans doute un grand pas h la phi-

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losophic, mais coml)ion il s'en faut qu'elle puisse s'arrêter au point où elle est arrivée ; le système des amis des noirs est indivisible, ils ont su conduire à l'alternative qui leur est la plus favorable : il faut aujourd'hui ou leur tout accordei', ou faire disparaître des colonies toute organisation populaire, en concentrant la representation de leurs îiommes libres dans le corps législatif. C'est cette question que la nation sera réduite à traiter dans très peu de temps.

La proposition en fut rejetée, le décret du 15 mai iiu rendu , il a été suivi à Saint-Domingue , immédiatement après son arrivée, d'une violente fermentation , et six semaines après des plus horribles désastres; parmi les causes multipliées qui ont concouru à ce malheur, il en est certainement d étrangères à ce décret, mais jamais on ne persuadera à des juges non prévenus, que celui (hi 2i septemljre , arrivé dans la colonie lorsque les brigandages et la gueire civile y régnaient sans interruption dejmis près de trois mois, ail été la cause de ces lléaux , et si depuis son arrivée les espiils ne se sont pas encore rapprochés, pcul-on se dissimuler que toutes les horreuis qui

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