‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 124 sur 139 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

Sources et progrés historignes du gouvernement anglais.

( A consulter pour la révolution française. )

Avant la conquête de 1" Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, elle était, conunc tous les états fondés par les peuples du Nord , gouvernée par un roi et un corps de noblesse ; le surplus de sa constitution est ignoré.

Guillaume changea ie gouvernement; il établit le régime féodal, mais celte forme qui, en France et ailleurs , était un chaos anarchique où des seigneurs indépendans du souverain, isolés entre eux, opprimaient des peuples esclaves, fut un gouvernement lié et resserré. Guillaume, muni d'une armée forte et docile, commanda. Il fondit sa constitution tout à la fois; tous les rebelles furent écrasés , les conditions féodales furent rigidement exécutées, et l'empire royal fut également supporté par les nobles et par le peuple ; mais leur liaison , leur rapprochement , la communauté de leur sort les unirent ; la forme régulière et générale du gouvernement donna à toute la nation le même esprit et elle se réunit de concert contre le pouvoir du roi. En France , au contraire , point de concert, chaque partie du royaume, séparée , les nobles et le peuple divisés , les membres furent subjugués les uns par les autres. Quand les nobles furent tyrans , le peuple désira le pouvoir du roi et le favorisa ; quand les nobles furent détruits, le peuple, accoutumé à l'esclavage, demeura soumis. En Angleterre, les deux ordres se défendaient, et les nobles, ayant été affaiblis, le peuple conserva toute son énergie.

Voilà comment la liaison du gouvernement et la généralité du pouvoir au commencement , devinrent le principe de la liberté.

Une seconde cause fut la réunion de la nation en un seul corps , qui , n'étant point partagé par lui-même ou sesrepréscntans, devint plus hardi, plus ferme, plus uni et constant dans sa marche, plus nécessaire à son roi , h Topposé de ce qui arrive en France par la division des provinces et des étals qui les représentaient.

De ces deux principes , combinés avec les évcnemens, est née cette suite de progrès qui ont porté la constitution anglaise à cette forme heureuse et solide oii nous la voyons aujourd'hui.

Henri I" , environ quarante ans après la con- ([ucte, commença h adoucir les rigueurs du droit féodal en faveur de tous les ordres de la nation.

Sous Henri II , nouvelles faveurs.

Ces progrès, amenés par la douce politiquo de ces deux princes, étaient lents; l'absurde rigueur de Jean -sans -Terre en amena de plus rapides: abandonné de tout le monde , il fut obligé de consentir la charte des forêts et la grande charte. La grande charte était seule un contrat politique : il lui manquait , pour être exécutée , un ordre et des lois accessoires. Elle servit toujours de base aux prétentions de ralliement, aux volontés, et de nouveau principe aux progrès qui suivirent.

Sous Henri III , nouveaux succès du peuple , à la faveur des divisions du roi et des nobles.

Sous Edouard I^, les grandes lumières du

prince perfecUonnent la législation; ses grands besoins de secours lui font appeler les députés du peuple au parlement. Ils y sont d'abord petits ; mais quand la grande force peut agir avec sûreté et légalité, elle doit tôt ou tard dominer.

Toujours le peuple s'avance et d'une manière solide , parce qu'elle est légale.

Sous Edouard II , il joint des pétitions aux bills des subsides, aurore de son pouvoir législatif; sous Edouard III , il ne reconnaît plus de lois que d'après son consentement donné; peu après, il commence à accuser et poursuivre les ministres ; sous Henri IV, il refuse les subsides , jusqu'à ce qu'il soit répondu sur ses pétitions, et la lenteur de cette marche la rend plus sûre.

Divisions des Yorck et des Lancastre , règne de Tudor, les nobles exterminés, le peuple abattu, découragé ; les rois redeviennent tyrans; la nation est encore unie en un seul corps , et elle a conservé l'exercice du droit de n'accorder de subsides que d'après le consentement de ses représentans : tout cela la relèvera.

Cependant, la langueur de la constitution se prolongea. Edouard YI abolit les lois de trahison inventées sous Henii YIII ; mais ce bon prince vécut peu. Sous Marie, le fanatisme d'une partie de la nation favorisa l'arbitraire et les persécutions. Sous Elisabeth , plus de justice et de douceur; les

lalcns (le la reine , les intérêts extérieurs , firent encore supporter au peuple l'excès de la puissance royale.

L'énergie se réveilla sous lesStuarts. Jacques 1er voulut étaler un pouvoir que ses prédécesseurs avaient seulement exercé. La force nationale était relevée, échauffée par les passions religieuses ; les plus fortes oppositions se montrèrent. Tout s'exalta sous Charles le»- : l'enthousiasme de la liberté et de la religion se réunirent contre le prince ; il ne tint pas un moment l'acte de la pétition des droits, et un autre , postérieur, auquel il fut ol^ligé de consentir, abolit les bénévolences, les emprisonnemons arljilraires , l'exercice de la loi marliale, la cour de haute commission et la chambre étoilée , ouvrages des Tudor.

Mais le peuple continua dètre animé par les chefs ; le prince céda de mauvaise foi ; la mésintelligence ne cessa jamais, elle recommença bientôt à éclater, et Charles I^' perdit la tète ; le long parlement, le protecteur, les chefs de l'armée, dominèrent successivement ; le trouble des têtes , l'exaltation religieuse, la politique de quelques hommes, la force armée, conduisirent tout. On sentit les inconvéniens oui impossijjilité de la démocratie qu'on désirait. Les esprits se rassirent, on profita des épreuves, on rappela Charles II, en limitant son pouvoir; il conservait le ressentiment

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des cvènemens passes et les idées de ses pères; il pactisa de mauvaise foi et voulut éluder. La nation vit le danger, et elle mit au pouvoir royal les dernières bornes.

Les services militaires féodaux, dus à la coulonne, furent abolis, les lois d'intolérance abrogées, l'acte d'habcas corpus établi, les parlemens rendus triennaux par sanction.

Jacques II, frère de Charles, plus rigide, moins (^claire, moins adroit, suivit les mêmes idées avec plus de chaleur et d'imprudence ; toute la nation l'abandonna, il fut détrôné sans bruit, légalement, sans violence, perfection marquée des principes, des lumières, etc., depuis la révolution si différente en son exécution de Charles V\

La nation s'assemljla pour élire ses représentans, le trône fut déclaré vacant, un nouveau prince appelé ; un contrat formel et primitif de société fut passé entre ses sujets et lui.

Le serment d'avènement au trône fut changé et lixé; les impositions sans consentement du parlement, et l'armée, en temps de paix, furent proscrites. La couronne ne put plus dispenser de l'effet des lois ; tout citoyen eut le droit de lui présenter des pétitions , et la liberté de la presse fut définitivement établie, puissant appui de tout le reste.

Ainsi, la constitution se consomma^ et le peu-

pie anglais marqua, par cette dernière conduite, qu'il avait adopte la résistance au prince violateur comme un droit compétent aux sujets, et que les principes politiques n'étaient plus fondés sui' les préjugés anciens, mais surla juslice naluivlle.

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