‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 128 sur 139 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

Idées sur la politique anglaise^

Un gouvernement qui , chez lui , ne gouverne pas par la force , mais par l'adresse et la corruption, doit naturellement appliquer les mêmes moyens à la politique extérieure; et rien n'est plus actif, plus machiavélique, que ses moyens secrets, tandis que, par son caractère national, et peut-être aussi par l'habitude des discussions politiques, il met dans ses formes extérieures une fierté qui va jusqu'à linsolence. La politique extérieure des despotes est souvent plus franche.

L'influence populaire sur la politique, en Angleterre, affranchit le gouvernement de fidélité. Les choses devant toujours s'y faire pour le peuple, et quelquefois s'y faisant en effet ou paraissant s'y faire pour lui, liniérêt du peuple ou son influence couvre tout ; de là , une politique en apparence versatile, mais bien réellement systématique en ce qu'elle est toujours égoïste , toujouis tendant à l'agrandissement commercial. 11 n'y a aucune constance dans les engagemens, mais une grande constance vers le but. Les Anglais semblent avoir pour principe que , de même que la

bonne foi fait prospérer le commerce , la foi jx)litique perd tout , ne pouvant pas y avoir de système suivi dans une chose où les circonstances varient sans cesse, et où il n'y a d'habileté qu'à vivre au jour le jour, et à profiler adroitement de l'occasion.

Il semble que l'Angleterre soit parvenue, sur la morale politique , au point où lltalie en est sur la religion.

Cette politique tient aussi à la disproportion de sa puissance factice et de ses forces réelles. Un grand empire se maintient par la modération, s'agrandit par la force; un état dont la base est médiocre et l'ambition illimitée, ne peut conserver ce qu'il a acquis , et ne peut acquérir encore que par l'artifice ; aussi son insolence est extrême, et sa politique d'une insigne mauvaise foi.

Les moyens extérieurs de l'Angleterre sont des Hottes, l'or et l'intrigue.

Comme l'armement des Hottes est non seulement très coûteux , mais bien plus ruineux pour le commerce que le recrutement d'une armée ne peut l'être pour l'agriculture, on réalise cet armement le moins qu'on peut , et on cherche à opérer par la terreur plus que par l'emploi de ses forces. Un grand nombre de vaisseaux construits, un grand nombre de matelots prêts à passer de la marine marchande h la marine militaire, des

menaces fréquentes, des expéditions rares, un grand soin de subjuguer et d'abattre toute puissance maritime, avant qu'elle puisse donner quelque inquiétude, en un mot, le système do dominer par lappareil de la force et de combattre le moins souvent qu'on peut.

La puissance maritime a cela de particulier, qu'en temps de paix elle enrichit l'état sans cescer de menacer l'étranger, tandis qu'une armée de terre disproportionnée comme celle de Prusse, ruine son prince et lélat, si elle ne conquiert pas.

Lor sert aux Anglais: Ta corrompre les cabinets étrangers; 2" h payer dos subsides aux puissances qu'ils veulent soutenir ou faire agir suivant leurs intérêts ; 3° à soudoyer des troupes étrangères.

Je m'arrête h ce troisième point qui présente quelques rétlexions de politique intérieure.

Les républiques marchandes ont toujours craint les armées et surtout les armées nationales. Le principe de ces gouvernemens, c'est que la puissance doit y venir de l'or : elles semblent même préférer des armées mercenaires, qui ne peuvent guère être que des Ijriganôs ou dos esclaves, à des aimées civiques, qui mettraient le pouvoir dans les mains d'une noblesse militaire, et changeraient la nature du gouvernement; mais les armées mercenaires même, les font frémir , à cause de leurs

généraux ; il n'y a rien qu'elles ne fassent pour subordonner ceux-ci jusqu'à les avilir, comme la république de Venise ; jusqu'à contrarier leurs succès, comme la répuljlique de Carthage.

En Angleterre, qui n'est pas une répul>lique, mais une monarchie limitée, et où l'on a quelque chose des principes de la noblesse, quelque chose des principes marchands, et quelque chose des principes monarchiques ; on craint aussi les armées, mais il semble que dans 1 intérieur on doit craindre plutôt les troupes étrangères que les domestiques, et, parmi celles-ci, les troupes réglées que les milices. En effet , là ce n'est pas l'officier que l'on craint, mais le général. Comme on ne peut ni on ne veut avilir le général, qui est le roi, il faut le balancer, lui donner le moins d'armes qu'on peut, et une armée qui soit plus à l'inlérêt de la république qu'au sien.

Mais TAngieterre, qui est une île, aura encore un autre principe, elle aura une armée défensive, qui sera nationale et se fera au besoin une armée offensive, mercenaire et étrangère : comme elle ne l'introduira jamais chez elle, elle n'en craindra pas la réaction, et non seulement elle lui épargnera des hommes, mais elle lui évitera la nécessi [é d'entretenir dans son sein un trop grand nombre de citoyens dans l'esprit militaire, et la crainte de les voir oublier totalement leurs principes

de lil)erlc dans des expéditions étrangères. — Ainsi elle pourra favoriser les conquêtes d'Annibal sans craindre son retour à Carthage. — C'est un trait des plus remarquables de cet ensemble miraculeux de circonstances, qui soutiennent tout à la fois la puissance et la liberté de l'Angleterre. Quant à l'intrigue, il serait difficile d'y suivre ses formes, elles varient comme Prolée.

Page 1