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elle put loger dans le même hôtel. C'est de cette dernière ville que Barnave écrivit à celle de ses sœurs qui était restée à Grenoble, cette lettre déjà plusieurs fois publiée, et qui respire toute la tendresse et toute l'énergie de son âme. Il n'y pense qu'à sa mère, à ses sœurs, il veut qu'elle soit lue en commun après qu'il ne sera plus ; il les console, il les exhorte à la résignation, il leur donne des conseils pour l'avenir; il les supplie de ne pas s'affliger sur son sort. « J'ai cru long-temps » aux chimères , leur dit-il, mais j'en suis bien » désabusé, et au moment oii je suis prêt à quitter » la vie, le seul bien que je regrette c'est l'amitié.... » La mort n'est rien, ajoute-t-il.... Aujourd'hui » c'est mon idée habituelle, et j'existe avec elle » aussi calme et serein, que si je ne l'apercevais » comme les autres hommes que dans un vague » éloignement. — Séparez donc tout-à-fait de la » douleur que vous causerait mon sort, tout ce qui » se rapporterait au sentiment de mon propre mal- » heur; n'y voyez que le vôtre, car il sera réel, et » donnez lui tous les adoucissemens dont une perte, » si grande qu'elle puisse être, est toujours suscep- » tible, lorsqu'elle n'affecte que soi, et qu'on n'y » fait point entrer un sentiment de compassion » pour ce que l'on aime. ^>
A Dijon, l'escorte de Barnave fut renvoyée et le voyage s'acheva en poste avec deux gendarmes dans
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lavoiture. Il fallut se séparer de sa mère et de sa sœur qui, dans l'espoir que leurs démarches auraient quelque succès, le devancèrent et arrivèrent à Paris deux jours avant lui.
Mais, hélas ! qu'espérer des hommes de sang qui gouvernaient la France? Le zèle, l'amitié si ardente de Boissy d'Anglas avaient tout tenté inutilement. La circonstance que nous allons rapporter montrera si alors un appel à l'humanité était possible !
Le député Bazire, après avoir participé à tous les crimes qui avaient souillé cette déplorable époque, en avait maintenant horreur ; il portait quelque intérêt à Barnaye, et c'était par son moyen, et en employant auprès de lui une tierce personne, que Boissy d'Anglas était parvenu à faire retarder cette translation à Paris, fatal acheminement vers l'échafaud; l'intermédiaire était absent et le moment pressait.
Boissy d'Anglas prit le parti de se rendre chez Bazire, auquel il n'avait jamais parlé. Il lui exposa en peu de mots le motif de sa visite. Bazire lui répondit avec douleur : « Je suis affligé de ce que vous » me dites, mais je ne puis rien faire pour votre » ami; j'ai moins d'influence que vous et vous ne » tarderez pas à le voir... Je suis touché de l'inté- » rôt que vous prenez à un jeune homme que j'aime » et delà confiance que vous m'accordez ; je veux » vous prouver combien j'y suis sensible en vous » donnant un conseil utile : Ne faites auprès d'aucun
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» autre, pour Barnave, la démarche que vous venez » de faire auprès de moi : vous vous perdriez in- » failliblement et vous ne le sauveriez pas. »
Un mois après cet entretien, Bazire périssait luimême sous les coups de ses anciens complices.
Barnave fut déposé à la Conciergerie, parmi les nombreuses victimes dévouées comme lui à la mort. Il y trouva Duport-Dutertre, le seul de ses co-accusésqui eût été arrêté, et qui devait être jugé avec lui. Ce jugement eut lieu dix jours après.
Dans cet intervalle, Barnave ne put voir sa mère que deux fois et sa sœur seulement une ; c'était la commune de Paris qui délivrait aux parens les permissions de communiquer, et elle s'en montrait toujours avare. Ces momens de douloureux épanchemens furent donc bien courts ; encore avait-on ordre de les abréger !
Mais le jour du jugement approchant, on voulut exercer sur Barnave la plus cruelle des tortures ; on connaissait la trempe de son âme ; on redoutait l'influence de cette parole puissante lorsqu'il serait en présence du tribunal révolutionnaire, et on espéra se rendre maître de son courage en affaiblissant ses forces physiques.
Si c'est un devoir pour nous de ne pas dissimuler ce qui dégrade l'humanité, nous sommes heureux de proclamer également ce qui l'honore. Un homme,
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qu'une protection céleste a seule pu sauver, lorsque chaque jour il exposait sa vie pour le salut ou la consolation des proscrits , Baillot , qui avait été député de Tonnerre à l'Assemblée constituante, et qui depuis fut membre du tribunal de cassation , sans se laisser arrêter par le danger auquel il s'exposait, parvint à pénétrer dans la prison de Barnave. Il savait quelle était la force morale de son infortuné collègue. Il recula d'étonnement en remarquant dans son accent et dans ses traits des signes non équivoques d'abattement. Barnave le devina et lui dit : « Non, mon généreux ami, l'épreuve » n'est pas plus forte que mon âme; mais ce n'est » pas assez de m'ôter la vie, ils veulent encore » m' enlever l'honneur de ma mort ; on me prive de » nourriture et je succombe au besoin. » Baillot courut chercher quelques alimens , qu'il eut grandpeine à dérober à l'œil vigilant des gardiens ; Barnave lui en témoigna sa reconnaissance ; et, lorsque ses forces furent réparées, il lui dit : « Quel service » vous m'avez rendu! à présent, je puis mourir » comme je le dois. »
Ce fut le 7 frimaire an II, ou 28 novembre 1793, que Barnave comparut devant le sanglant tribunal , devenu l'instrument le plus terrible de la révolution. Hermann le présidait; Foucauld, Verteuil, Lame, l'assistaient comme juges ; Fouquier-Thinville remplissait les fonctions d'accusateur public : noms jua-
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tement exécrés , puisse l'infamie qui y demeure attachée préserver à jamais l'humanité de leur voir des imitateurs ! Douze individus, qui usurpaient le nom de jurés, prêtèrent serment de n'écouter ni la haine, ni la méchanceté , et de juger avec impartialité et selon leur conscience. Amère dérision, profanation de ce qu'il y a de plus saint dans l'administration de la justice!
À côté de Barnave , fut placé Duport-Dutertre , âgé de trente-neuf ans, que ses vertus, sa capacité et la voix de tous les citoyens de Paris avaient porté au ministère de la justice, et qui sut toujours allier ce qu'il devait à son pays et à l'infortuné monarque qui eut toutes ses affections.
Chaque accusé fut autorisé à se faire assister d'un conseil; celui qui eut le courage de prêter sou appui à Barnave fut Lépidor, jeune homme qui n'avait pas encore de position au barreau, mais qui plus tard s'en fit une très honorable, et qui était digne, par ses sentimeus, de remplir la périlleuse mission qu'il avait lui-môme sollicitée (1)*
La première séance, commencée à neuf heures, fut remplie par la lecture de Tacte d'accusation et par l'audition de quelques témoins à charge, au
(1) La vie et les plaidoyers de Lépidor ont une place distinguée dans les Annales du Barreau français, tome IX. C'est par erreur que, dans le procès- verbal du jugement de Barnave, il est nommé Lépidarale.