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Déjà Barnave avait contracté l'habitude de se rendre compte au commencement de chaque année , de l'emploi de son temps et des changemens qui avaient pu s'opérer en lui, dans le cours de l'année précédente. On sent combien- cette habitude, dans laquelle il paraît qu'il persévéra jusqu'à ce que le soin des affaires publiques absorbât tous ses momens , ce regard rétrospectif, jeté périodiquement sur luimême, dut mûrir son esprit et fortifier son caractère. Sans ménagement pour le mal , comme sans fausse modestie pour le bien , c'est avec une naïve bonne foi, et pour ainsi dire avec l'impartialité d'un juge, qu'on le voit rechercher la cause de ses défauts ou de ses erreurs , et enregistrer soit les progrès de sa raison, soit les conquêtes de son intelligence.
C'est ainsi, par exemple, qu'en remontant le cours de l'année 1784, la 23« de son âge, il écrivait : « L'été de cette année et le printemps précédent ont » été le temps où l'exaltation de la tète , la fierté des » idées , la grandeur du sentiment , ont été le plus » haut ; et ces choses ont été accompagnées d'une » active vivacité d'esprit, d'une finesse de tact, » d'une perfection d'exécution non encore connues; » j'ai eu plus de facilité à apercevoir, plus d'idées » nouvelles, mais aussi moins de suite, de constance » et d'attention. Cette année a amené en moi un » progrès de lu pratique sur la théorie en tout gen- » re ; j'ai plus observé les faits , et mes réflexions ont
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» porté plus immédiatement sur eux; mes manuscrits » ont été modifiés comme mes pensées ; mon estime » pour les hommes et les choses a un peu suivi la » pente de mes idées ; ma sensibilité en a été plus » émue , mais ma vie en est devenue plus dissipée, » plus pratique, plus éloignée du cabinet.» Et ailleurs il disait : « Un grand défaut en moi a été de » chercher à corriger mes œuvres précédentes, » point à en profiter... au lieu de modifier, de res- » treindre, de compléter des richesses déjà acqui- » ses , un certain mouvement me pousse à les ré- » prouver. Le défaut d'encouragement, d'émula- » tion, de but prochain , ont influé plus que toute » autre chose sur la faiblesse , l'incertitude , la pa- » resse de mon esprit et de mon caractère. Ma si- » tuation, ajoutait-il, n' offrait-elle pas quelques » ressources ? Si , mais mon imagination m'en dé- » tournait sans cesse pour me porter sur des objets » où je manquais également de pratique , d'espé- » rance prochaine, et de tout ce qui fixe, encourage » et fortifie. »
Son père lui reprochait le défaut d'ordre, les dépenses inutiles; ce fut un motif pour Barnave de veiller attentivement sur ce point. On trouve encore dans ses manuscrits un plan de réforme dans lequel il examine avec une minutieuse sévérité, article par article, les retranchemens qui peuvent être effectués ' ^ur ses dépenses habituelles : « Ces choses , dit-il ,
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» sont ennuyeuses , pénibles à la paresse , minutieu- » ses à un esprit indépendant et élevé, fort bien! » mais elles procurent seules la jouissance effective » non seulement pour l'apparence et les yeux des » autres, mais pour la réalité et pour soi; elles » multiplient l'usage, le service, les facultés de M chaque objet ; elles ne sont donc pas à dédai- » gner. » Et ce plan , il en fit depuis lors sa règle invariable.
Si Barnave aimait le monde , il aimait par dessus tout aussi la vie de famille ; à la respectueuse affection qu'il portait aux auteurs de ses jours, il joignait le plus tendre attachement pour ses sœurs; il s'occupait d'elles avec une douce et constante vigilance, éclairait leur raison, ornait leur esprit, s'attachait à les rendre à la fois meilleures et plus aimables. Sa sollicitude pour tout ce qui pouvait appeler sur ces jeunes filles l'intérêt auquel dispose naturellement la simplicité unie à la grâce , s'étendait jusqu'à ces soins extérieurs où se complaisent, d'ordinaire, l'œil et le cœur d'une mère. Rien de ce qui les concernait ne lui était indifférent ; et quand, plus tard, il perdit son père, sa première pensée, comme sa première volonté, en qualité d'héritier, fut d'augmenter la part qui devait revenir à chacune d'elles.
Barnave acquit bientôt dans la société un renom qui lui donna accès dans les maisons les plus hono-
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rables. Sans cesser d'entretenir avec les hommes de son âge des relations cordialement polies, il leur préférait Tiutimité de ceux dont les connaissances, fruit de l'étude et du temps , offraient un attrait plus sympathique et un plus solide ahment à son esprit méditatif et élevé.
Le vœu de son père était de le voir entrer dans la carrière du barreau. Il déféra à ce vœu moins par un goût bien prononcé peut-être que par raison. Mais comme chacun des actes de sa vie était profondément réfléchi, délibéré , envisagé sous toutes ses faces, il ne prit pas cette déterminatiou sans se rendre compte de ses motifs et sans se tracer un plan de conduite. Voici ce qu'il écrivait pour lui-même : « Quelque carrière publique que je veuille suivre, il » me convient essentiellement d'adopter d'abord » celle du barreau. Sera-ce dans le corps judiciaire? » il en résultera pour moi certitude d'admission. )) Sera-ce dans l'administration ? l'habitude du tra- » vail, le poids public résultant delà réputation d'un » homme utile, tous les avantages de l'éloquence^ » serviront à m'y placer, à m'y faire réussir. En at- » tendant, je recueillerai dans cet étatdel'indépen- » dance domestique, une grande consistance publi- » que, en ré unissant au talent la probité et la noblesse » que j'y porterai , incroyablement relevées par la » jeunesse, parles avantages de la fortune et par cette » élégance de mœurs qui y sont si fort étrangères. »