‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 6 sur 139 · SUR BARNAVE. XV · texte numérisé non relu

SUR BARNAVE. XV

C'est ainsi que Barnave comprentiit la profession qu'il allait embrasser ; il comprenait aussi qu'elle s'altère , qu'elle se rabaisse lorsqu'on la réduit au seul rôle de praticien. « En faisant » bien mon état , ajoutait-il ;, en saisissant son » esprit pratique , j'aurai soin de ne pas laisser » ravaler mon goût, mes idées, non plus que mon » caractère et mes mœurs ; cet eifet résultera r de » la manière de l'exercer, 2° des intervalles livrés à » d'autres occupations, particulièrement à acquérir » la capacité de la situation à venir , et aussi à en- » tretenir l'intelligence, la connaissance, le goût, le » tact des autres choses agréables et utiles , qui » sans entrer dans le cercle de mes fonctions, en- » treut dans celui de mes occupations , de mes res- » sources, de mes jouissances à venir, et qu'il ne » faut pas désapprendre à posséder et à savourer. » Certes, l'homme qui joint à d'heureuses facultés développées par une éducation forte, ce sentiment élevé de la profession à laquelle il aspire doit être assuré d'y marquer sa place au-dessus des autres.

Ses études de droit terminées, Barnave débuta au barreau.

Chaque plaidoirie devint pour lui l'objet de nouvelles observations : au retour de l'audience et rentré-dans son cabinet, il portait sur lui-même un jugement sévère dont, suivant son usage, il consignait encore le résultat par écrit.

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Ainsi , après une de ces plaidoiries , il écrivait ce qui suit : « J'ai supprimé l'exorde à cause des per- » sonnes, comme trop long , et des circonstances , » comme trop pompeux et solennel, j'ai bien fait!.. » Mes observations sur les allégations de fait impré- » vues , ont, dit-on, interrompu un peu ma narra- » tion, il eût mieux valu ne les placer qu'à la suite; » on a trouvé de la déclamation dans ma pérorai- » son. »

Ailleurs, et à la suite d'une autre affaire où il défendait des mineurs, on lit : « Trop de longueur, suri) tout dans les moyens; il fallait les traiter avec préi) cision, simplicité, et non les filer en périodes, cela » eût même produit plus d'effet.... Les mêmes cho- » ses, et surtout celles d'intérêt, ont été trop répétées; » j'ai tant parlé de mes pupilles, qu'à la fin, loin de » les plaindre, les juges les auraient peut-être battus, » tant ils en étaient ennuyés. »

Ailleurs encore, au retour d'une audience où il avait probablement été mécontent de lui, il se donnait ce conseil : « travailler, mûrir davantage mes » causes, et puis les traiter d'abondance, ou avec » des extraits fort courts, en homme rompu... » Exercer ce genre dans ma chambre... M' attacher » essentiellement à la netteté, à la brièveté ; c'est la » passion des juges. »

Ces détails, qui nous ont paru propres à révéler dans les commencemens de Barnave l'homme qui fit

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preuve plus tard d'une volonté supérieure à toute préoccupation personnelle, ne seront peut-être ni sans intérêt ni sans fruit pour ceux qui se destinent à la carrière du barreau.

En 1783 il fut désigné par les avocats de Grenoble pour prononcer au nom de l'ordre , devant le parlement , ce qu'on appelait alors le discours de clôture, usage malheureusement trop oublié, qui associait le barreau à la haute mission de la magistrature, en appelant déjeunes taleus à traiter dans ces jours solennels les matières qui touchaient le plus près aux intérêts les plus élevés de l'ordre social et de la justice. Barnave choisit un sujet hardi, sur lequel les esprits s'élaient encore peu exercés; ce fut celui de la division des pouvoir s. l\ préludait ainsi aux grandes questions politiques qui s'agi- •tèrent plus tard. Il avait vingt-deux ans: àla vigueur de son style, àla supériorité de sa raison , à ce coup d'œil exercé avec lequel il pénétrait dans les profondeurs de la société pour y chercher l'origine de tout ce qui constitue la puissance, on reconnut l'élève de Montesquieu , nourri de ses doctrines, et chez lequel cependant de sérieuses études étaient parvenues à modifier ce qu'il pouvait y avoir de trop absolu dans le célèbre publiciste. Ce discours, qui fut diversement jugé, selon qu'on tenait plus ou moins au système de l'unité du pouvoir , eut néanmoins un immense succès; dès lors jBaruave attira sur lui

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l'attention publique, et à mesure que dans les années suivantes les esprits se portèrent avec plus d'activité vers les matières qui touchaient au gouvernement de l'état, on s'habitua à le considérer dans sa province comme un des hommes sur lesquels la patrie pouvait compter le plus.

Le talent de Barnave, qui le rendait plus propre à généraliser ses idées , eh envisageant les questions de haut, qu'à s'asservira la nécessité de ne les traiter que sous le point de vue étioit de l'intérêt privé, se fût senti plus à l'aise dans les fonctions du ministère public, où les considérations d'intérêt général dominant constamment toutes les autres, laissent à un esprit élevé toute sa liberté d'action, et prêtent une plus grande dignité à la parole. Aussi Barnave éprouva-t-il un moment le désir d'entrer au parquet du parlement de Grenoble en qualité d'avocatgénéral; mais il reconnut bientôt tout ce que la religion réformée qu'il professait lui ferait rencontrer de résistance, et il n'y songea plus.

Mais le moment n'était pas loin où les affaires publiques allaient absorber toute autre préoccupation.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire les causes de la révolution de 89 ; il suffit de dire que les écrits publiés depuis un demi-siècle y avaient préparé les esprits , que le désordre dans les finances ayant conduit à re-

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