CHAPITRE XIV
Marche qu'il fallait suivre.
C'était donc la marche de nos affaires intérieures qui devait décider les résolutions des puissances, et faire notre sort en tous sens.
Il ne fallait pas une profonde politique pour concevoir ce que cette marche devait être ; elle était si claire , que déjà elle se présentait à tous les esprits , si bientôt diverses causes ne se fussent réunies pour tromper et corrompre l'opinion publique.
Il fallait donc :
1° Achever de rétablir l'ordre, et de comprimer l'anarchie ; une législature qui l'aurait voulu fortement , et qui eût su se faire respecter , l'eût effectué dans trois mois.
2" Fortifier les autorités nouvelles contre l'anai'chie populaire , et établir entre elles la subordination et les rapports constitutionnels, qui seuls pouvaient leur donner une marche régulière; cinq ou six décrets d'une juste sévérité suffisaient pour cela.
3" Presser le recouvrement des impôts , afin de pourvoir aux l)esoins publics. La circulation des
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assignats, comme je l'ai dit, favorisait puissamment l'établissement du nouveau système d'impôts, et l'excellent ministre, qui était alors à la tête de cette partie , l'eût mise promptement dans le meilleur état pour peu qu'il eût été soutenu et favorisé.
4° Mettre la défense militaire sur un pied respectable, sans être ruineux, et s'attacher surtout à achever de rétablir la subordination qui, depuis quelques mois, avait fait de grands progrès dans l'armée.
5" S'attacher à maintenir l'harmonie entre les deux premiers pouvoirs constitutionnels.
6" Se mettre en état constitué, faire des lois, régler l'éducation publique , etc.
T Ne s'occuper des affaires étrangères que pour terminer par négociations les difficultés relatives aux princes possessionnés en Alsace , seul objet sérieux de querelle entre les étrangers et nous , mais qui, perpétuant les débats, pouvait sans cesse aigrir les esprits. Ne songer d'ailleurs aucunement aux émigrés et aux puissances ; montrer h leur égard la tranquillité de la force; ne donner aux étrangers aucun signe de crainte , et en même temps aucun sujet d'offense , et marquer par toute sa conduite que , déterminé à ne jamais reconnaître leur influence dans nos affaires intérieures , on l'était également à les laisser faire
Iranqiiillemenl les leurs, et à laisser cA paix leur système de gouvernement, comme on voulait qu'ils y laissassent le nôtre.
Si l'on eût suivi cette marche , il n'est pas douteux que tous les obstacles n'eussent bientôt disparu.
Bientôt aussi , les puissances cessant de nous craindre comme un corps contagieux , et commençant à nous considérer comme une puissance organisée , auraient commencé à spéculer à notre égard, suivant les vues ordinaires de la politique ; chacune eût recherché notre alliance et redouté notre inimitié ; nous serions rentrés dans le système général de l'Europe où nous aurions été les maîtres dadopter les vues que notre nouvelle manière d'exister nous eût fait paraître avantageuses.
En vain les émigrés eussent continué d'exciter l'Europe contre nous, lorsque notre contenance ferme et tranquille et notre restauration intérieure eussent réfuté toutes leurs calomnies. Maîtres eux-mêmes de rentrer sur leurs foyers , et d'y trouver la paix et la protection des lois , ils n'eussent eu aucun prétexte raisonnable pour continuer à s'en exiler; ménagés dans leurs personnes et dans leurs biens, aucune puissance de l'Europe n'eilt favorisé leur prétention insensée de bouleverser le monde politique pour les sacrifices de
leur amour-propre. Ceux que leurs propriétés attachaient à la France , y seraient bientôt revenus confus de leur conduite passée ; le reste , composé d'aventuriers, d'hommes ruinés ou sans patrie , eût cherché fortune dans les pays étrangers, etitété peupler les steppes de la Russie, et nous eût à jamais délivrés de sa présence.
La même révolution qui décidait les esprits au dehors, les eût aussi décidés dans rinlérieur.
Dès qu'on eût vu l'ordre public rétabli , la sûreté des propriétés et des personnes efficacement protégée, en un mot, l'ordre nouveau prendre quelque assiette par lui-même , ces rassemblemens et ces ligues qui le menaçaient , se seraient refroidis et dissous , et tous les Fiançais inceitains au dedans du royaimie , se seraient décidés. Cette masse d'hommes, ou timides ou égoïstes , qui craignaient moins le nouvel ordre de choses , que les désordres qui semblaient identifiés avec lui , et les dangers sans cesse prêts à fondre sur le pays, l'apercevant séparé de ces désordres et de ces périls, auraient pris ouvertement parti , et auraient placé leui' ambition dans les nouveaux emplois; bientôt ceux même qui s en étaient montrés les ennemis les plus prononcés , s'ils eussent cru devoir à la décence publique de conserver personnellement leurs opinions, auraient au moins souffert que leurs enfans fussent élevés dans les
opinions nouvelles, tant dans nos mœurs la carrière où se trouve la fortune , le pouvoir et la considération publiques , attirent nécessairement tout à soi !
Les esprits se calmant, parce que les objets d'inquiétude et d'opposition auraiient disparu , on se fût occupé des spéculations naturelles à l'homme tranquille ; les moyens ordinaires d'influence auraient repris l'ascendant, les choix se fussent portés sur des citoyens dune fortune aisée et d'un genre de capacité utile à leur pays ; les aftaires passant ainsi de la partie la plus turbulente de la nation , à la plus sage et à la plus éclairée , de celle qui renverse les gouvernemens à celle qui a intérêt de maintenir celui qui est établi , la révolution eût été véritablement terminée , le gouvernement représentatif eût pris son vrai caractère, suivant lequel la classe aisée et éclairée des citoyens doit gouverner l'état; mais obligée de défendre les intérêts et de respecter la dignité de la classe laplus nombreuse, à cause de son influence sur les choix , la constitution peu à peu se serait perfectionnée, aurait acquis plus de liaison et de «orrespondance dans ses parties, plus de vigueuidans le gouvernement, un caractère plus déterminé; mais cela se fût opéré par l'influence de la raison, et par celle plus lente, mais aussi sûre, de l'intérêt général.
La nation , acquérant plus d expérience et un caractère plus mûr en gérant eile-niônie ses propres affaires , eût été moins facile à tromper sur les évènemens et sur ses intérêts ; une jalousie calme et attentive eût pris la place de cette méfiance exaltée en proportion de son ignorance , qui croit à tout parce qu'elle est hors d'état de rien juger, et qui sera à jamais le jouet des calomniateurs et des charlatans. A mesure qu'on aurait acquis des connaissances positives sur le gouvernement , on aurait donné une moins exclusive autorité à ces.principes métaphysiques , qui créent la liberté des peuples , mais qui l'exagèrent et qui la perdent.
Enfin, la nation, sattachant à sa constitution , apprenant à en apprécier avec plus d'exactitude les défauts et les avantages, sachant discerner les unsetles autres, satisfaite de goûter la paix après des convulsions quelle eût redouté de voir renaître, aurait su corriger, peu à peu, l'édifice sans le détriîii'e, et opérer ces changemens à la lueur de l'expérience , par des balancemens continuels, mais modérés, entre l'autorité royale et linlluence populaire.
(]e nouveau système, beaucoup moins brillant qu'une marche révolutionnaire, était cependant beaucoup plus difficile , il exigeait non moins de courage et bien plus d'habileté.
Tel était celui de l'assemblée constituante dans les derniers temps de son existence, lorsque cette multitude d'hommes distingués qui la composaient, à force de voir des évènemens et de discuter des affaires, commençaient h acquérir des notions mûres et positives, et à devenir des hommes d'état.
Si , comme je l'ai dit ailleurs , elle eût eu la prudence et le courage de se maintenir en place pendant quelques mois, ou du moins de ne pas fermer la prochaine législature, et toute part dans les affaires générales, à ses membres, ce système eût été suivi avec succès.
Mais le dépit insensé du côté droit, les manœuvres des républicains, la lassitude de la majorité, et toutes les passions secrètes qu'il est si facile de réveiller un moment dans le cœur des hommes, ayant déterminé l'assemblée à quitter la place, après un dénouement de comédie, et à couper toute communication entre elle et ses successeurs , comme si , par là, elle eût voulu leur indiquer de tout recommencer , le sort de la révolution fut remis en question.