‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 56 sur 139 · CHAPITRE XVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVL

Fautes de la nouvelle Assemblée»

Je suis revenu dans mes foyers dans les premiers jours de janvier 1792. Depuis lors, je n'ai aperçu les choses que d'un point de vue éloigné , instruit par les papiers publics et par les lettres assez rares de quelques amis; mais j'avais, pour juger les évènemens , la connaissance de la plupart des hommes qui les conduisaient.

Il n'est pas douteux pour moi que le gouvernement et le parti constitutionnel ont constamment été sur la défensive contre le parti désorganisateur.

L attaque était souvent habile et toujours hardie ; les républicains poussaient à la guerre , fomentaient de toutes parts l'anarchie , cherchaient alternativement à attirer le gouvernement dans leurs mains , ou à engager avec lui la querelle , certains de le battre toutes les fois qu'ils le décideraient au combat.

La conduite du gouvernement et du parti constitutionnel eût été de s'opposer décidément à la guerre et en général de résister fortement sur toutes les choses décisives, mais hors de là d'éviter

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toutes les secousses, de ne donner, s'il était possible j à leurs adversaires aucun prétexte de querelle, de connaître, d'éviter les pièges, et de ralentir le mouvement des esprits, par une conduite modérée et circonspecte , de manière à arriver sans grandes catastrophes à la deuxième législature , où la face des affaires devait nécessairement changer.

Si les ministres , ayant arrêté entre eux ces mesures , eu ont envoyé le résumé au roi , et ont cru qu'elles auraient plus de poids auprès de lui, appuyées de l'opinion de deux anciens députés qui, quelques mois auparavant , avaient contribué à conserver son trône et sa personne , c'est ce que j'ignore absolument , mais c'est ce qui pourrait être vrai.

Le gouvernement n"a jamais eu de marche suivie et a presque toujours donné dans les pièges que ses adversaires ont voulu lui tendre : à peine ceuxci osaient-ils parler ouvertement de guerre , qu'on fit prononcer au roi , dans le mois de décembre, un discours où il semblait l'annoncer à la nation et vouloir pousser l'espi'it public dans ce sens; c'est alors que la guej-re a paru vraisemblable; le parti dit modéré, qui jusque là 1 avait eu en horreur, voyant le gouvernement à la tête de cette opinion , a commencé à l'adopter, et le peu d'honnnes pièvoyans qui voulurent ré-

sisler a celte frénésie , ont passé pour des endormeiirs.

Puis. le gouvernemenl a paru vouioir se retourner contre le système de la guerre; mais ayîiut contribué lui-même h eu propager l'idée, son changement n'a pu que répandre la méfiance et irriter les esprits.

Les dissensions que ces opinions ou d autres causes ont introduites dans le conseil , ayant fait renvoyer M. de NarJjonne , cette mesure , non motivée, contraire à l'opinion presque générale, a imprimé aux aifaires une fâcheuse impulsion.

Il est difficile de concevoir comment à un acte de force aussi brusque, aussi inconsidéré, a pu succéder cette extrême faiJjlesse qui a porté au ministère des hommes connus pour être dévoués aux chefs du parti qui voulait abolir la monarchie.

A peine ont-ils été maîtres du gouvernement, que la guei're a été déclarée.

Mais, quoique ce concoiu's d'évènemens rendît une seconde révolution ]>eaucoup plus pro])able , il était possible encore de la prévenir ou, au moins , de la retarder.

C'est après les affaires de Mous et Tournay que le moment décisif a ('té manqué.

Ces évènemens inattendus avaient jeté l'alarme dans tous les esprits; la portion réiîéchissante du

parti conslilutionnel ouvrait les yeux sur sa situation et sur les horribles résultats de l'anarchie militaire ; l'assemblée était prête à se rallier à tout ce qui lui aurait offert l'espoir du salut de l'état.

J'étais peut-être trop loin du lieu des évènemens pour pouvoir sainement les juger.

Mais il me seml^le que si le roi eût été assez bien conseillé pour montrer, dans ce moment de crise, une résolution énergique, s'il eût poussé la guerre avec ardeur, s'il eût consacré, pendant sa durée , une partie considérable de sa liste civile aux dépenses , s'il eût ordonné à M. de Rochambeau et aux autres généraux qui quittèrent de rester, il aurait pu devenir le centre de la confiance générale.

Le parti constitutionnel, moniiant non moins de résolution, et s'unissant, sans rappeler le passé, avec ceux qui avaient provoqué ces malheurs, il se fût formé, pour quelque temps, une forte majorité qui, oubliant les idées de factions, ne se fût occupée que de sauver la patrie des dangers du dehors ; et c'était là la direction qu'il fallait à l'assemblée pendant la durée de la guerre.

Enfin, quoique les républicains eussent nommé les ministres, la plupart de ceux-ci n'étaient rien moins que déterminés dans cette opinion ; celui de la guerre, M. de Grave, jouissant de l'estime de tous les partis, était fermement at-

taché à la cause constitutionnelle ; et , disposant seul de la force publique, du mouvement des troupes, de la nomination des généraux, il pouvait avoir plus d'iniluence qu'aucun de ses collègues sur la suite de la révolution : le conseil aurai t pris facilement la même direction que l'assemblée.

Toute la campagne de 1791 pouvait s'écouler dans cette situation. Pendant ce temps, la France aurait été sauvée par des généraux attachés au parti de la constitution ; le peuple aurait bientôt vu ses ennemis dans ceux qui l'avaient exposé aux dangers de la guerre , et ses amis vrais dans ceux qui l'en auraient garanti ; une armée victorieuse se serait associée aux sentimens de ses généraux, et plus fortement attachée au gouvernement qu'elle aurait défendu, Thiver de 1792 eût amené la paix, et cette guerre, entreprise pour abattre la constitution , l'aurait sauvée et enracinée.

Mais la conduite qu'ont suivie tous ceux qui avaient intérêt à la défendre a provoqué la catastrophe. La cour a paru ne point juger la circonstance ou ne pas vouloir en juger suivant ce système ; elle est demeurée dans la torpeur.

Le parti consti tu tionnel , qui devait donner Texeniple, a offert celui du découragement; plusieurs généraux se sont retirés; M. de Grave les a bientôt suivis ; on a semblé s'occuper moins de répa-

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rer le mal que d'en laisser la responsabilité à ceux qui en avaient été la première cause : c'était les avertir qu'il n'y avait pas de réconciliation.

S'ils ne l'eussent pas cru sur ces indices généraux , la plainte de deux anciens ministres, l'arrestation de trois députés , les avertit bientôt de s'allier ; ils crurent voir un combat h mort et se hâtèrent de se mettre sur l'offensive. Cette affaire du juge-de-paix Larivière fit , sur la majorité de l'assemblée, la mêm^^ impression qu'avait faite le renvoi de M. de Narbonne.

C'est en observant cet esprit de vertige, qui semblait diriger la plupart de ceux , ou qui voulaient sincèrement la constitution , ou qui avaient intérêt à la défendre, que les observateurs calmes des évènemens, ont dû juger qu'elle n'avait pas longtemps à vivre.

En effet, au rapprochement qui semblait s'opérer, succédèrent bientôt les dénonciations les plus violentes et les entreprises les plus décisives.

Tandis qu'on dénonçait le comité autrichien , la garde du roi fut dissoute.

M. Servan, qui avait succédé à M. de Grave , se lia intimement aux projets républicains et appela pour leur exécution le camp des vingt mille hommes.

La résistiincc de la garde nationale de Paris aigrit les esprits et exalta les dissensions.

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Le roi, qui s'était laissé enlacer par ses ennemis, voulut s'en retirer , et employa un remède violent, plus dangereux que le mal.

Le renvoi des trois ministres et le veto sur le camp des vingt mille hommes , mirent en insurrection toute la partie active et influente de la nation , dont les uns partageaient déjà les vœux des républicains, et les autres les servaient, en ne voulant pas encore y croire.

Bientôt suivirent la journée du 20 juin , les querelles entre le département de Paris et le Maire, la démission des principaux membres du déparlement, la dissolution de l'état-major de la garde nationale; l'arrivée des fédérés non organisés, mais composés suivant le but de ceux qui les avaient armés , furent les précurseurs de la révolution qui allait s'effectuer.

La résistance fière et énergique de M. de Lafayette , les adresses d'un grand nombre de corps armés, mesures irrégulières mais légitimées par un éîat de choses, où toutes les lois étant violées pour anéantir la constitution nationale, autorisaient sans doute à éluder aussi les lois pour la défendre, nous plaçaient de fait dans un étal de lévolulion , et invitaient chacun à ne prendre conseil que de son courage.

L'impuissante législature, toujours au premier qui savait lui en imposer, sans dessein , sans ré-

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solution, cherchait à secourir le roi, le condamnait à la journée du 20 juin , et justifiait le maire, dissolvait l'état-major de la garde nationale , sur une motion dordre, parlait de maintenir la constitution et la laissait détruire, justifiait tout à la fois les fédérés et M. de Lafayette; donnant enfin par sa méprisable faiblesse , à une poignée d'hommes, Taudace d'entreprendre de la subjuguer et de faire une grande révolution dans Tétat, avec les moyens d'mie émeute populaire.

Il ne peut plus être douteux que le roi fut le 10 août, comme dans tout ce qui avait précédé, sur la défensive; ce fait est aujourd'hui prouvé par les aveux mêmes de ceux qui, en étant les principaux acteurs , en ont connu toutes les causes et toutes les circonstances.

Je n'ai vu que dans une note, qu'on a dit avoir été trouvée chezM.de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau , le projet incertain et éventuel d'une retraite du roi dans l'enceinte des vingt lieues prescrites.

A qui d'entre ceux qui se sont disputé la gloire de cette journée doit-elle appartenir? C'est une question beaucoup plus obscure.

Je termine ici le récit des évènemens. Dans ceux que j'ai parcourus, tout est lié, tout est enchaîné ; on y voit le premier travail de la constitution, sa formation, sa chute, les préludes

d'une grande révolution , et le développement de son premier période. Je ne pouvais remplir la tâche que j'avais entreprise sans pousser ma narration jusque-là.

Au 10 août commence une nouvelle série d'évènemens ; il faudrait encore un volume pour les décrire, et peut-être n'est-il pas encore temps. Ce n'est cependant pas moi qui ne suis pas encore prêt ; il est facile , d'après la narration de ce qui a précédé, de juger quelles sont mes opinions sur ce qui a suivi , et l'on ne me reprochera pas de les avoir couvertes d'un voile impénétrable.

Mais je m'arrête , et maintenant je demande qui des auteurs de la première révolution ou de ceux de la seconde ont bien mérité de la patrie?

Les premiers ont voulu l'établissement d'une monarchie libre et limité : Qu'ont voulu les autres?

Quel espace immense franchi dans ces trois années, et sans que nous puissions nous flatter d'être arrivés au terme.

Nous avons remué la terre bien profond , nous avons trouvé un sol fécond et nouveau, mais combien en est-il sorti dexbalaisons corrompues? Com]3ien d'esprit dans les individus , combien de courage dans la masse ; mais combien i>eu de caractère réel , de force calme , et surtout de véritable vertu!

Arrivé sur mes foyers, je me demande s'il n'eût pas autant valu ne jamais les quitter? et j'ai besoin d'un peu de réflexion pour répondre, tant la situation oii nous a placés cette nouvelle assemblée abat le courage et l'énergie.

Cependant , pour peu qu'on réfléchisse , on se convainc que, quoi qu'il arrive, nous ne pouvons pas cesser d'être libres, et que les principaux abus que nous avons détruits ne reparaîtront jamais. Comljien faudrait-il essuyer de malheurs pour faire oublier de tels avantages !

DISCOURS DE BAKNAVE.

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