‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 72 sur 139 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Des partis , de leur marche et de leur composition durant la révolution»

Le despotisme seul peut forcer tous les hommes à penser, en apparence, de même et faire taire l'opposition; là où il y a lil)erté, il y a nécessairement des partis.

Les partis, se réunissant à ceux qu'ils liaïssent le moins pour coml)attre, de concert, ceux qu'ils haïssent le plus , finissent par se réduire à deux ; et il n'est peut-être pas une seule république, un seul état libre au monde, qui ne soient divisés en deux principales factions. Tout état lii)re a , sous quelque dénomination que ce soit , ses whigs et ses torys.

Là où il existe deux pouvoirs distincts, séparés, formés d'élémens divers, mus par des intérêts opposés, il arrive naturellement qu'ils forment la base des deux partis, qui deviennent, pour ainsi dire, accessoires des deux pouvoirs, et leur donnent main-forte pour défendre ou pour accroître leur prérogative.

Ainsi , à Rome , quels que fussent les chefs et le but secret qui les faisait mouvoir, l'étendard des deux partis fut toujours celui du sénat et celui du peuple. — Et, en Angleterre, laissant de côté le gouvernement pour parler de la constitution , les whigs sont toujours pour le privilège du parlement, et les lorys pour la prérogative du roi.

Chez nous, si le pouvoir exécutif n'est point un pouvoir distinct et redouté , si toute la puissance puljlique se concentre dans le corps législatif, composé d'une seule chambre , c'est ce corps qui, nécessairement, deviendra l'objet de l'opposition.

Il ne s'agira plus de fortifier le corps des représentans contre la puissance royale ou contre celle du sénat; il s'agira de lutter contre les représentans eux-mêmes et d'opposer le peuple à leur tyrannie.

Les représentans ne seront plus la partie démociatiquc du gouvernement, mais la partie aristocratique ; car le peuple , qui de droit ne formera ix>int une partie de la constitution, la formera de fait, et d'autant plus redouta])le, que, n'étant ni limitée , ni organisée , elle ne reconnaîtra de borne à son pouvoir que celle de ses forces , et de moyen de l'exercer que la violence et la terreur.

Jamais on n'a moins combattu pour les hommes dans notre révolution; chacun a combattu pour ses opinions , pour ses sentimens , pour ses intérêts individuels, en suivant la bannière de ceux qui paraissaient les défendre avec le plus d'énergie. Ainsi, chaque fois que les chefs ont changé de marche , ils ont changé d'armée.

La nation était trop peu instruite pour que chacun eût des idées nettes du gouvernement qu'il voulait. Les uns voulaient le moins de changement possible ; les autres en voulaient, mais modérément; les autres en voulaient le plus possible. L'aristocratie voulait remonter vers les anciens temps ; la partie aisée , industrieuse et tranquille, voulait des réformes; ce qui tenait au gouvernement eût voulu , comme de raison , que rien ne changeât. Quelques hommes hardis , guidés par une ambition inquiète et ardente ou [>ar l'amour de la gloire et de la liberté , voulaient une révolution, et toute cette partie de la nation qui est mécontente de son sort , les pauvres , les débiteurs, les hommes décriés, les jaloux, les ambitieux sans moyens ou sans espoir, les oisifs , les spéculatifs..., étaient prêts à la soutenir.

SUR LA P.ÉVOMinO\. 55

Le parti modéré qui , soit par le nombr? , soit par la composition, pourrait être regardé comme la nation même, est presque nul pour Tinlluence; il se jette à la vérité pour faire poids du côté qui cherche à ralentir le mouvement, mais h peine ose-t-il expliquer publiquement son vœu; lorsque les évènemens qu'il a redoutés le plus sont consommés il y souscrit, il abandonne ses anciens chefs et ses anciens piincipes, et cherche seulement dans la nouvelle marche à former encore l'arrière-garde et à retarder la marche de la colonne révolutionnaire à la suite de laquelle il se trahie à contre-cœur.

Ce parti a toujours lâchement abandonné ses chefs, tandis que le parti aristocratique ou populaire a toujours vaillamment soutenu les siens. Tout ce qu'on peut en attendre en général, ce sont des vœux secrets et quelques applaudissemens lorsqu'on a vaincu pour lui, un faible appui dans le succès, nulles ressources dans la défaite, aucun espoir de vengeance.

Dans cette révolution, il n'y a jamais eu de l'énergie, de l'ensemble et du talent que pour l'attaque; le parti constitutionnel a élé aussi faible, aussi désuni, aussi chétif en moyens pour la défense de la constitution, que les aristocrates l'avaient été pour la défense de leurs privilèges.

Les révolutions démocratiques supposent dans

ies esprits toute la chaleur et même tout l'aveuglement de l'enthousiasme sectaire; les opinions politiques s'y propagent, s'y établissent à la manière des superstitions, c'est-à-dire plus par la passion et la foi que par le raisonnement.

On a remarqué d'ailleurs que dans notre révolution les chefs ont eu peu de durée et une médiocre influence, en voici les raisons :

1'' Il y avait peu de grandeur et de force dans les caractères , ce qui était l'effet de l'ordre de choses d'oii nous sortions.

2o La révolution a été purement démocratique, de sorte que les premiers momens passés, la naissance, le rang et la fortune ont perdu toute influence.

3° La révolution a essuyé peu d'obstacles; si le peuple avait eu des ennemis puissans il se serait attaché à ceux qui l'auraient défendu, il aurait eu besoin de leurs talens, et eux auraient grandi avec le temps, et au milieu des périls; leurs facultés, leur caractère et leur gloire, en même temps que leur crédit se seraient consolidés. Mais ne trouvant rien devant lui , le peuple a voulu avancer toujours, et quand ses guides s'arrêtaient, il les a quittés pour ceux qui n'avaient d'autre mérite que de le pousser plus fort.

Page 1