‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 94 sur 139 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Du Clergé politiquement considéré»

La religion et le clergé qui l'explique, servent comme lien civil, et comme lien politique.

On pourrait ajouter qu'ils servent aussi h la consolation des âmes sensibles et faibles ; sous ce point de vue, et sous celui du lien civil, son utilité n'est pas contestable : ce ne sont point ceuxlà que je veux considérer.

Sous le point de vue politique , l'utilité de la religion est de rallier les croyans aux autorités établies; quelquefois d'instituerun corps de clergé dont l'existence tient au maintien du gouvernement, et qui doit, par conséquent, lappuyer ; dont les places peuvent aussi être distribuées par ceux qui gouvernent, et leur offrir un nouveau moyen d'influence.

Sous ces deux derniers rapports , le clergé anglican est en Angleterre, et le clergé français était sous l'ancien régime , certainement très utiles au soutien de la puissance royale. On doit même convenir que ces moyens, qui établissent le pouvoir sans dureté, sont très appro-

priés aux monarchies liiiiilées. Quant à la force que le secours de la foi peut donner aux autorités, il a été des temps, et il est encore des lieux, où elles peuvent en recevoir un grand secours; mais l'expérience a prouvé qu'en France, au siècle où nous sommes, il est extrêmement faible.

Cependant, si l'on reconnaît la religion utile pour le lien civil, et si, dailleurs, elle doit, indépendamment du législateur, exister , il est à désirer qu'elle concoure à soutenir le gouvernement établi, et, au moins, faut-il , autant que possible, empêcher qu'elle ne le contrarie.

Que la tolérance la plus entière doive exister pour toute religion qui n'est point anti-sociale, cela n'est pas douteux ; mais qu'il soit utile que la nation paie le culte le plus moral et le plus propre à maintenir sa forme de gouvernement, cela est également vrai, et sil est quelque culte dont les principes contrarient évidemment le gouvernement adopté , et soient, par conséquent, en contradiction avec les devoirs des fonctionnaires publics, je pense que la nation a droit et intérêt d'exclure, des emplois publics, ceux qui le professent. Moins, à raison des mœurs et des lumières, la religion a d'influence, et moins ce dernier article est important.

Plus le gouvernement est dans la nature, moins, à raison de la population et des mœurs, il a be-

soin d'énergie, et moins il pourra mettre d'importance à tout ce qui concerne la religion et le clergé ; ainsi, l'exemple des Américains, quelque sage que puisse avoir été leur conduite, ne s'appliquerait pas sans inconvénient aux monarchies européennes.

Dans un pays comme le nôtre, s'il n'existait un culte raisonnable, il s'établirait bientôt des superstitions dangereuses. Et si le culte et ses prêtres n'étaient liés au gouvernement établi, ils lui deviendraient facilement contraires.

Un culte gratuit et payé par tous, sans distinction de ceux qui n'en usent pas, suffirait dans l'état,des choses, une fois que l'esprit de faction serait passé, pour entretenir l'uniformité convenable. Le bon choix des pasteurs, relevant leur considération , épurant peu à peu le dogme, achèverait de rallier à eux.

De même que les États-Unis semblent n'avoir mis presque aucune importance au culte, le grand Frédéric paraissait y faire fort peu d'attention. C'est que le despotisme militaire a peu besoin de ces moyens doux , et craint peu la résistance de l'opinion ; il ne conçoit, pour ainsi dire pas celte action et celte réaction morales , si nécessaires à calculer dans les gouvernemens modérés, et peutêtre ce prince eût-il appris à ne pas mépriser le pouvoir de la religion, s'il eût régné dans un autre T. II. ^•

temps, et sur des peuples moins froids. Le presbytérianisme n'a jamais attaqué la puissance royale en Allemagne ; en Angleterre, il a failli la renverser.

Dans les monarchies tempérées , tout clergé qui n'est pas dans une certaine dépendance du monarque, menace de le renverser.

Il faut une bien rare réunion de circonstances pour que cette idée, si répandue aujourd'hui, de séparer entièrement la religion du gouvernement, puisse se réaliser sans péril. Vouloir l'appliquer h la France, fut incontestablement une des mille erreurs que l'abus de la philosophie avait introduites dans l'assemblée constituante.

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