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CHAPITRE YI

Des Jugemens à notre égard.

De l'opiDion qu'on prend de nous.

Les personnes qui nous environnent habiluellemenl , nous connaissent tels que nous sommes, mais le public forme son opinion sur les premiers traits qui le frappent, et une fois qu'il a conçu des préventions ou favorables ou contraires, il faut une longue suite de preuves pour l'en faire changer.

11 est bien plus facile de rendre ces premières impressions favorables et de les entretenir ensuite, que de les faire changer, lorsqu'elles nous ont été contraires.

Le moment où naissent les réputations est celui où le public est le plus disposé à juger avec bienveillance. Comme il est sans préjugé, les premières impressions font le plus grand effet, la surprise et la curiosité les rendent plus vives ; aucune inimitié, aucune jalousie ne se sont préparées d'avance à les combattre.

144 ÉTUDES SUR L'nOMlIE.

Lorsque les hommes ont conçu de nous une opinion avantageuse, ils sont 1res disposés à juger toutes nos actions sur l'opinion générale qu'ils ont de celui à qui elles appartiennent. Ils les expliquent d'eux-mêmes, dans le sens le plus favorable et sont même très disposés à leur accorder plus de mérite qu'elles n'en ont.

Une réputation établie, soutenue de temps en temps par des actes qui la confirment, caractérise elle-même tous les autres.

Suite.

L'opinion que les hommes ont de nous interprète ce qu'ils en voient, et souvent c'est avec raison.

On cherche une finesse cachée sous les simplicités d'un homme d'esprit.

La simplicité du pauvre est nécessité; celle du riche est goût, négligence.

Et comme nous jugeons diversement les choses, dans divers hommes, divers hommes jugent et interprètent diversement en nous les mêmes choses.

ÉTUDES SUR LïlOMME. 145

Desjugemens da public.

Les choses jugées par la mullilutîe finissenl à la longue par être appréciées, — tels sont le:^ livres, — les hommes en vue.

Les choses jugées par un petit nombre le sont ordinairement mal.

C'est une grande vérité que ces faux jugemens, mais c'est une grande pillé comme l'orgueil inepte en abuse.

Les personnes à vues grandes et à imagination conçoivent ordinairement beaucoup plus sur un éloge qu'ils ne trouvent ensuite de réalité dans la chose louée.

Des effets do la rôpiilalior.

La réputation de T homme interprète ses actions.

Mais pour peu que vous laissiez refroidir son estime, pour peu que vos actions l autorisent, le vulgaire est facilement tenté de vous ramener à son niveau.

146 ÉTUDES SUR L'IIOIUME.

Les idées que les hommes conçoivent de nous sont autant guidées par l'opinion qu'ils ont d'euxmêmes, par la tournure et létendue de leur imagination, que par toutes les o])servations que nous leur avons fournies.

De la renommée.

La mode est une impression d'un effet prompt, bruyant et d'une coiirlc durée. La réputation s'obtient plus lentement, fait ordinairement moins d'éclat, mais s'augmente au lieu de perdre par le temps.

La nouveauté, l'exagération, plus de paroles ou d'apparence que d'effet, l'art de flatter la passion du moment, voilà ce qui produit la mode.

La beauté et l'utilité réelles, plus de consistance que d'apparence, la science profonde des choses, au lieu de l'exagération, l'attachement à la vérité, au mépris de l'erreur dominante, voilà ce qui fait la réputation.

Quoiqu'elles procèdent de causes presque opposées, elles peuvent cependant se réunir ; quelquefois l'effet bruyant du moment est confirmé par un examen plus rétléchi : un grand talent peut

s'exercer sur des choses qui sont l'objet de la passion du jour. Souvent les chefs de sectes ont réuni la mode et la réputation; leurs imitateurs, presque aussi admirés qu'eux par les contemporains, ont été oubliés par la postérité.

Il y a des hommes qui ont un moment de mode après leur mort, tout ignorés qu'ils avaient été pendant leur vie ; c'est que l'objet dont ils se sont occupés devient, après eux, le sujet d'une attention passagère.

Quant à la réputation, le plus souvent elle ne commence, ou, du moins, elle ne se fixe qu'après la mort : le temps couronne les vues de celui qui avait vécu méconnu , réalise ses prédictions , fait pénétrer la profondeur de ses idées , confirme le sentiment de leurs solides beautés.

Voici quelques exemples:

La plus grande partie de la renommée de Voltaire a été mode.

Rousseau a réuni la mode et la réputation.

Montesquieu est un grand exemple de réputation lout-à-fait dépouillée du mélange de la mode.

Beaumarchais, Linguet, sont des exemples remarquables de gens qui n'ont eu que la mode. Bergasse n'a eu que la mode, et ses ouvrages n'oi\t rien mérité de plus; mais si son talent eût été mieux servi par les circonstances, il avait assez de fond pour aller plus loin.

i/ï8 ÉTUDES SUR L'nOMME.

Neckor, comme homme d'état et comme écrivain, a eu beaucoup de mode, et conservera seiilemenl quelque réputation sous ce dernier litre.

Pour arriver h la réputation en négligeant la mode, il faut, la plupart du temps, une grande force, non pas de talent, mais de caractère ; s' obstiner à des choses que personne n'apprécie ; souffrir d'être méconnu, critiqué, presque méprisé, en dédaignant des applaudissemens qu'il serait facile d'obtenir ; travailler long-temps sans autre support que sa volonté et sa propre opinion ; résister aux vœux et aux conseils de ses plus sincères amis ; s'oublier, soi-même, pour les choses, et, si l'on songe à soi , n'espérer justice que d'un avenir tardif et incertain.

Il faut, pour cela, sans doute plus d'orgueil que d'amour-propre, et même plus de génie que de talent.

CIIAPÎTRE VII.

De l'aptitude au:i affaires»

Talent du conseil.

Le dernier talent qui s'acquiert, est celui du conseil. C'est celte sagesse qui se compose de la maturité du jugement, de la connaissance des hommes, de la prévoyance des évènemens, de la supériorité de la tète sur la fougue et le premier mouvement des passions, d'une grande iécondité d'expédiens et de ressources.

Ce qui fait que des iKumêles gens ont souvent l'avantage sur des hommes mûrs, d'une grande habileté, c'est que l'audace à enlreprendre, l'activité, la rapidité de l'exécution, un coup-d'œil simple, mais vaste et juste, remplacent pour eux les moyens d'une prudence consonmiée; ceux-ci sont plus durables et plus sûrs, les leurs, d'un effet plus prompt, plus sujet à échouer, mais j)eutêlre aussi plus propre à enfanter de grands résultats.

Quoique le talent du conseil soit en général le fruit lent de l'expérience, on a vu de très jeunes

150 ÉTUDES SUR L'nOMME.

gens y montrer de grandes dispositions, et le perfectionner dans un âge où le commun des hommes ne jouit pas d'une raison ordinaire.

J'ai vu dans les affaires bien des jeunes gens avoir le calme et l'empire sur soi, nécessaires pour atteindre à ces avantages; mais ces qualités sont presque toujours liées à une imagination froide, qui ne peut pas suppléer pour eux à ce que l'expérience ne leur a point appris, et souvent aussi à un défaut d'énergie et de résolution. Ceux qui ont assez d'esprit pour deviner ce que le temps ne leur a pas découvert, ne le possèdent guère sans des saillies d'amour-propre, dimagination, d'indiscrélion, qui, dans la pratique, détruisent au moins, quant aux conseils, tout le fruit qu'ils pourraient retirer d'une intelligence supérieure.

Il faut tant de choses pour faire un grand homme de conseil, pour que la faiblesse et la timidité dé caractère ne le ravalent pas , pour que l'imagination n'exagère point ses idées, et n'entraîne pas sa raison , pour que la grandeur et la multiplicité de ses vues ne nuisent point à leur netteté, et à leur détermination ; pour qu'enfin la force du caractère ne lui enlève point cette flexibilité qui fait triompher des évènemens , et arriver au même but par des moyens divers; qu'un td homme est ordinairement très rare !

ÉTUDES SUR l'homme 151

Etre né avec une àme forte, une grande intelligence, des passions énergiques, une imagination qui accompagne et ne domine pas le reste ; être mûri par le temps et les évènomens; avoir éprouvé une diversité de fortune quiaémusansaftaisseï-, voilà la combinaison la plus vraisemblable dun grand homme de conseil.

Mais le talent du conseil no suffit pas pour conduire les hommes, il faut une volonté forte et active, et tous les talens de l'impulsion. H ne suffit pas non plus de savoir, il faut vouloir et imprimer aux autres son mouvement.

De l'asceudanl dans les affaires publiques.

L'envie et l'inimitié peuvent beaucoup pour tenir éloigné des affaires le talent qui les offusque, mais une fois introduit, elles ne peuvent presque rien pour empêcher qu'il ne les conduise.

Dès qu'il peut agir et parler, du poste où se traitent les affaires, il acquiert, malgré les préventions et les intrigues, le degré d'ascendant qui doit lui appartenir.

Voyez Mirabeau dans l'assemblée constituante, Brissot dans la législature, et Danton dans la con-

152 ÉTUDES SUR l'homme.

vention. Peu d'hommes sont entrés dans les affaires avec autant de prévention contre eux, et leur ascendant n'en a presque pas été diminué.

Manière d'exister dans les affaires.

Je distingue deux manières d'exister dans les affaires. Celle des ambitieux, pour qui elles sont un besoin, et celle des hommes qui en sont indépendans.

Combien cette dernière manière serait belle, si elle n'était presque toujours liée à une médiocre capacité !

Se mêler aux affaires est une idée qui toujours llatte, et que, dans la pratique, on trouve extrémomcnl difficile.

Sans tenir aux affaires par ambition, on y tient par la nécessilc de finir ce qu'on a connnené, par le besoin de surveiller l'issue d'une affaire qui nous est glorieuse, si elle réussit, et humiliante, si elle échoue; par les liaisons qu'on est obligé de former pour travailler avec eiïicacité, et aux- (juclles, ensuite, on se doit jusqu'à un certain point.

Rarement ixut-o'ly faire quelque chose de grand

en un moment, plus rarement encore peut-on le faire seul; ainsi on s'engage avec le temps et avec les hommes, et le caractère le plus indépendant se trouve lié par sa force et sa loyauté même.

Ce qui attire dans les affaires une âme indépendante, c'est l'émulation de faire de grandes choses, et tout ce qui esl nécessaire à faire de grandes choses entraîne plus ou moins son indépendance.

Cependant quand l'indépendance est dans le caractère, il est possible d'en conserver encore beaucoup dans la situation.

Indépendamment de la force, ce qui donne l'indépendance personnelle, c'est l'habiludc de se suffire, le goût du loisir, de l'étude, des arts, une fortune en bonne proportion avec nos besoins, une grande considération, eslime et réputation personnelle, qui fassent qu'on n'ait pas besoin du pouvoir pour s'environner d'égards.

S IV

De deux espèces d'hommes dans les affaires.

Dans les affaires on voit essentiellement deux espèces d'hommes, ceux qui songent au but et ceux qui songent à l'effet.

1S4 ÉTUDES SDR L'IIOMME.

On voit des hommes qui ont une volonté et des hommes qui ont de l'amour-propre.

Les derniers cherchent toujours plus Tapparence que la réalité, le présent que l'avenir, les actions éclatantes que les actions utiles. Ils ne font les grandes choses qut3 pour s'en vanter ; la patience et la longanimité ne peuvent guère leur convenir, je veux dire la patience de se laisser oublier ou méconnaître; elle n'est ni dans leur caractère qui est toujours mêlé d'un peu de faiblesse, ni dans ce besoin d'encens qui les dévore.

Ils seront plus disposés h prendre la volonté du public, qu'à la lui imprimer.

Us sont souvent, dans les affaires, les inslrumens de gens qui ont plus de profondeur et moins de certains talens qu'eux, et qui les font servir à leurs vues en leur donnant le beau rôle.

Ce caractère peui être lié avec l'honnêteté et la droiture. Il est capable de leur sacrifier jusqu'à sa gloire, disons même qu'il est souvent capable de pousser ses sentimens jusqu'à 1" héroïsme, c'est la grandeur.

Mais dans les âmes médiocres, ce caractère se lie avec un excès de faiblesse qui, sans être le vice lui-même, est capaljle de tous les crimes et de toutes les lâchetés. La jalousie envers ses rivaux, l'obéissance et la flatterie envers le pouvoir dominant, ne peuvent inspirer aucune bassesse dont ils nt capables.

Usage des hommes dans les affaires.

Il y a dans les affaires l'effet général, el les relations individuelles et particulières.

L'effet général est l'empire du talent, de la capacité mise en action, et aussi des dehors de la bonne conduite.

Quoique l'artitice et lintrigue influent sur l'effet général, il est vrai cependant qu'elles ne peuvent rien sans un fond de mérite et que le mérite supérieur y peut seul plus que toute autre chose ; si l'effet général peut pendant long-temps refuser à la vertu l'éclat qui lui est dû, il est au moins sûr qu'il ne le refuse guère au talent.

Quant à ce que j'appelle les relations particulières c'est tout différent. Il faut pour cela une espèce d'esprit d'activité, de soins auxquels les hommes supérieurs sont en général les moins disposés.

Cependant, si ce genre de moyen est souvent sali par l'intrigue, il peut être très loyal et très \)\n' sans cesser d'èlre utile, ou plutôt si l'on veut exister dans les affaires, il devient souvent absolument indispensable, même il se combine avec les liaisons d'amitié, de plaisir, de société.

156 ÉTUDES SUR LIIOUME.

Les bonnes relations ne sont pas les plus multipliées, mais les mieux choisies clans chaque situation.

§ VI

Des fripons dans les affaires.

Il n'y a aucun fonds à faire sur les fripons. En vain on croit se les attacher par des bienfaits: dès que la fortune paraît balancer, ils vous quittent ; une offre plus séduisante vous les enlève ; et souvent même, au moment où ils vous paraissent le plus dévoués, ils vous trahissent. On a, tôt ou tard, à rougir de les avoir connus; ajoutez môme que s'ils sont susceptibles de quelque attachement suivi, ce n'est guère que pour des gens de leur espèce, avec lesquels ils sont à leur aise, peuvent travailler à leur manière, et se lient par des secrets communs qui les obligent de se ménager.

Les fripons, comme les hommes honnêtes, s'attirent entre eux ; on les voit souvent même, en combattant pour la même cause, former des groupes séparés; mais il y a bien moins de solidité dans les liaisons des premiers que dans celles des seconds. Les fripons ne sont guère bous qu'à s'en

servir par occasion, sans liaison suivie, leur otant, par là, l'activité de nuire, en ne se compromettant point avec eux, et les faisant servir à ce qu'ils sont propres; car ils ne sont point comme les hommes à caractère, qu'on est obligé d'avoir pour ou contre soi.

Que si on est obligé de les employer de suite, il faut avoir des moyens de les tenir dans une dépendance absolue et ne pas cesser de s'en méfier.

Il ne faut point se piquer envers ces gens-là d'une générosité et d'une délicatesse qu'ils ne sentent point, et dont ils chercheront toujours à abuser; mais il faut les conduire par les moyens matériels de l'intérêt, de la crainte, de la surveillance, etc., en général, avec ascendant et sévérité, et seulement modérant l'insulte, suivant l'homme et les circonstances.

Les hommes qui , par ascendant ou par occasion, nous servent contre le fond de leur opinion et de leurs penchans, nous échappent h la première occasion. S'ils ont quelque importance, ce qu'il y a de mieux à en faire est, presque toujours, de profiter du moment d'ascendant qu'on a sur eux pour les placer hors de la chose.

Il en est des hommes comme de tout dans la nature : là oii les dispositions sont Aworaljles, un peu d'aide et d'impulsion produit un eiïet admirable; mais quand il faut créer des dispositions ou

conlrarier celles qui existent, on fait, presque sans fruit, des sacrifices immenses.

Il y a des hommes qui ne sont point des fripons, et, pourtant, qui ne s'attachent à personne, mais sont toujours à celui qui occupe une certaine position; ils en ont vu passer vingt et les ont servis tous à peu près avec le même zèle. Il faut être bien au-dessus de sa besogne par ses propres moyens pour repousser ces gens-là ; en les traitant et les dirigeant bien, on peut même se les attacher, non jusqu'à quitter la place avec vous, mais jusqu'à vous servir avec chaleur, vous conserver une certaine considération dans votre retraite, et désirer votre retour.

Ce qu'on peut faire avec un homme qui a de l'honnêteté, des moyens et une affection naturelle, est inappréciable; il équivaut à ce qu'on ferait avec cent autres : non seulement ces hommes-là vous servent bien, mais ils vous honorent par leur propre conduite et par l'estime particulière qu'ils s'attirent.

Donner de l'emploi à des hommes ambitieux, intrigans, entreprenans, rivaux, qu'on ne peut se llatter de retenir dans le cercle qu'on voudi-ait leur prescrire, c'est leur donner le moyen de faire beaucoup de mal et souvent de vous détruire.

Souvent on prend ces hommes-là par le î)esoin

ÉTUDES SUR l'homme. 159

qu'on croit avoir de leurs moyens, et plus encore par la crainte de les avoir pour ennemis ; mais si l'on n'a pas l'espoir de se les attacher ou de les maîtriser, on doit être sûr qu'ils nous feront toujours plus de mal en dedans de nos affaires qu'en dehors.

Avec des hommes probes , on peut faire des traités pleins de franchise , par lesquels on les neutralise, ou on les met pour soi, non pour tout et pour toujours, mais pour une certaine chose et un certain temps.

Il y a des situations où les fripons s'attachent naturellement à nous, et où, de voir un homme devenir notre sectateur, c'est un grand motif de méfiance.

Svn.

Des Praticiens.

Les praticiens ou gens de procédure, sont méfians et peu disposés à adopter les innovations, ils sont peu propres aussi aux grandes affaires.

La méfiance, la circonspection, que la législation a mises dans toutes leurs fonctions, a passé par habitude dans leur caractère.

160 ÉTUDES SUR l'homme.

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