CHAPITRE VIII
, Des ridîculese Des ridicules proprement dits.
11 y a trois ou quatre choses qui ont usurpé presque tout Tempire du ridicule ; savoir :
Des prétenlioiis à ce qu'on n'a pas, la gloire des petites choses, la vanité inquiète et méfiante, une passion odieuse ou dupe.
L'audace, la confiance, l'originalité, la suffisance ôtent le ridicule à beaucoup de choses.
Le ridicule s'attache principalement aux faiblesses d'esprit, de caractère et d'amour-propre: rien n'éloigne la considération comme ces choses.
Il s'en faut de Ijeaucoup que les personnes qu'on arguë d'être ridicules, soient celles qu'on trouve telles.
Le mal réel, fait volontairement, ne peut être excusé que par la riposte; et il faut qu'elle soit noble.
ÉTUDES SUR l'homme. 163
La méchanceté toute légère, et le ridicule fâcheux, veulent toujours être mérités.
Remarquez que les simples prétentions méritent toujours assez le ridicule qui n'attaque qu'elles ; considérez aussi pour les choses frivoles, que dans certains cas , le monde est une arène de niches et d'espiègleries.
Donner des ridicules, y mettre de l'importance, c'est un grand moyen de se faire haïr, même de ceux qui n'en sont point frappés, attendu qu'ils en craignent autant pour eux.
Suite.
Le ridicule est dans le monde Tâme de la gaîté ; c'est lui qui, caché sous cent formes différentes, nous réjouit dans autant d'objets par une (laiterie indirecte. C'est la vanité, chatouillée par le ridicule qui imprime au diaphragme ce mouvement alternatif et convulsif dont la trachée artère reçoit ces bouffées de vent qui meuvent son ouverture supérieure et produisent ces sons interrompus et précipités, signes d'une joie particulière. Car tout autre plaisir émeut, dilate, fait sourire et imprime aux organes une agitationvoluptueuse; mais le rire
164 ÉTUDES SUR l'UOMHE.
n'y est pas mèlc, et si souvent il vient à les suivre, c'est que la scnsibililé alors plus vive, la machine assoupie par l'expansion de la jouissance, se prelcnl avec plus de facilité h lémolion physique qui accompagne l'aperçu du ridicule.
Des caprices.
Le caprice est une fantaisie dont les motifs ne s'aperçoivent pas aisément ou du moins paraissent singuliers.
Du pctit-maîlre.
Un petit-maîlre éiait, il y a quelques années, dans le monde, un personnage de quelque importance. Cet homme se piquait d'exceller dans tous les lalens frivoles, et quelques-uns demandent de Tesprit. 11 comiaissail parfaitement les feimnes et ses contemporaines en parliculier; leurs passions, leurs liabiludes, leurs nujours, tous les ressorts de leur àme (Maiont à découvert poui' lui; il avait
ÉTUDES SUR l'homme. 1C5
le goût d'une délicatesse extrême; il savait discouiir sur tout avec grâce, donner du corps, de la consistance aux idées les plus légères, et présenter quelquefois des choses graves ou sèches sous une forme riante.
Son caractère n'était point aussi séduisant que ses talcns; il était pour l'ordinaire le modèle des fats de tous les états; il était esclave d'une vanité frivole, auteur de procédés crians, et grand ennemi de la réputation des femmes; il affichait le désordre avec un éclat fait pour lui donner des partisans ; mais le bon sens public a jeté du ridicule sur ce caractère, le goût des études sérieuses l'a fait abandonner.
Le mccbant par air.
Ce caractère qui, par le contraste piquant de ses effets, plairait infailliblement sur la scène s'il y était bien traité, est la combinaison d'une âme sensible, portée au bien par l'instinct et d'un certain système d'idées qui pousse à faire le mal par v«anité, pour faire preuve d'esprit, de goût moderne et de philosophie.
Amoureux, il tremble qu'on ne croie qu'il aime;
166 ÉTUDES SUR L'nOMME,
il estime sa maîtresse, et il en médit pour paraître dégagé de cette duperie de croire à la vertu des femmes. Son cœur lui parle pour elle, mais le bon Ion, la vanité et la philosophie exigent qu'il la sacrifie. Indiscrétion, outrage, abandon, il lui fait tout essuyer, et plein d'elle encore en la quittant, il se gronde de l'adorer.
Il dit que la vertu est un préjugé, l'attachement un calcul, le bien et le mal des conventions. Il se couvre de noirceurs pour prouver qu'il est dégagé des idées communes, au-dessus des règles vulgaires. Mais sensible à la pitié, à la confiance, h l'estime, à l'attachement, il a besoin pour mal faire de se rappeler ses principes, et le premier mouvement le trahit toujours.
Enivré de la suprématie qu'il s'accorde, il se moque de tous les hommes qu'il considère comme des enfans infatués des contes de leurs bonnes. Il est infatué lui-même de ses travers, se dit philosophe, calomnie son siècle en lui rendant hommage de ses lumières, et méprise tout, hors quelques hommes auxquels il prête des opinions dont ils frémiraient. Vous êtes à cinq cents ans, diral-ii, à qui lui parlera de devoirs, on rit aujourd'hui des hochets de nos bons ancêtres; il n'y a plus de droit que la force et de devoir qu'un acte violenté.
Cet hommo-là est trompé par tout le monde et il ne nuit à personne ; on s'en méfie, on s'en pare
ÉTUDES SUR l'homme. 1G7
et on le vexe; il perd inulilement sa répuialion, et les vrais méchansqui le déchirent, abusent encore et de son discrédit pour le baitre sans pitié, et de sa molle facilité pour le gruger en Toulrageant.
Jeune, il a été entraîné par la fausse gloire et les exemples pervers; il a assez réfléchi pour apercevoir l'abus des opinions, pas assez pour pénétrer le réel des choses. Il a réduit au néant des vérités qui ne sont que mal offertes ou tronquées. Mais trop tendre, trop faible pour ne pas être entraîné vers ses semblables, il ne peut être méchant sans regret ; entraîné au mal par la vanité, il ne peut èlre dangereux, parce qu'il ne veut et ne saurait pas dissimuler.
§ VI
Du fat.
M. Desmahis a donné sur ce mot des idées variées, amusantes, justes, et élégamment exprimées. Mais a-t-il fait entendre ce que c'est qu'un fat, quel est au vrai le génie de ce mot, quel est le fond de ce caractère? a-l-il dépouillé, généralisé cette idée? ô mon Dieu non.
Un fat est un homme qui joint la présomption
168 ÉTUDES SUR l'homme.
à l'impolitesse. Disons-mieux, qui a conçu une haute opinion de lui-même et qui ne cherche point à la cacher. Je ne sais même si cette dernière condition est bien nécessaire et si la simple présomption poussée à un haut point n'est pas ce que nous appelons fatuité.
Un fat sera poli, dira-t-on, moins pour cela j)eul-êlre qu'il est un fat : je ne sais. Je laisse la question à des puristes, mais le caractéristique du fat c'est la présomption qui se laisse voir. Je crois que tout le reste est accessoire.
Un petit-maître n'est point un fat, mais d'ordinaire il ne tarde pas à le devenir. Un petitmaître est un homme qui poursuit les femmes par vanité ; qui chérit la gloire frivole qu'on rapporte de leur conquête; applaudi par ses amis, avec qui il passe la vie, enivré du succès qu'il s'exagère , comblé d'éloges dans les ruelles, il ne peut que devenir bientôt un fat.
Les petits esprits admirent un fat; ils jugent de son mérite par ridée qu'il paraît en avoir lui-même, car les petits esprits jugent à l'ordinaire sur parole, mais en général les hommes sont vains et la fatuité les offusque parce qu'elle les humilie; unie aux grands talens elle est un défaut, un vice léger; dans un homme médiocre elle est ridicule.
ÉTDDES SUR L'HOMME. 169
§ VII
Du frondeur.
Le frondeur est l'homme qui, quelquefois par tempérament, plus ordinairement par ton, ou par vanité, n'approuve rien, renvoie tout à l'absurde et saisit toujours l'opposé des opinions réunies ; jamais il n'examine, il a trop à faire h condamner; le désir de dire un mot plaisant ou de renverser avec supériorité ce que le vulgaire adore, lui fait toujours sacrifier la vérité. C'est là l'éternelle et plate tournure de tout ce qui prétend au brillant. M. de Montesquieu n'en fut point exempt dans son livre inimitable des Lettres persannes.
§ vm.
De la pédanterie.
La pédanterie est l'affectation du savoir : elle déplaît parce qu'elle annonce des prétentions, parce qu'elle liumilie l'ignorance, parce que tout ce qui est affectation fait présumer la fausseté et excite la défiance.
170 ÉTUDES SUR L'UOMxUE.