S XII
De la délicatesse.
Le cœur a sa délicatesse, les sens ont leur délicatesse, l'amour-propre, l'esprit et les autres facul lés scnsiljles ont aussi leur délicatesse passive, que la délicatesse active consiste à ne pas blesser.
§ xm.
Avantage de la vertu.
L'homme reconnu pour juste, n'inspirant ni méfiance ni crainte, éprouve peu d'opposition dans ses vues.
L'homme réputé vertueux a un prolecteur qui le défendra dans de grandes crises «
§xiv.
De l'estime pour les autres.
Ouvre les yeu:^ sur toi-même , et lu appr(^idras iidulgence.
Le respect de rimmanité est le sentiment d'un cœur élevé.
Mais combien il s'en faut que l'observation apprenne à respecter et à estimer les hommes en détail. Heureusement qu'elle apprend encore moins à les haïr. Un caractère calme et élevé ne trouve presque jamais h haïr.
La chose du monde qui demande le plus de caractère c'est l'honnêteté, car tout semble pousser à Topposé.
§xv.
Des titres à la considération.
La voie de la considération ce n'est pas de n'avoir point de faiblesses, mais c'est d'avoir la force de les vaincre et de les cacher.
§ xvi.
De la Traie gloire.
La vraie gloire n'est pas l'amour du pouvoir, mais l'amour de l'indépendance, de la justice et du bien.
ÉTUDES SUR L'HOMME. t7i
§ XVII. De l'exemple.
Quel mobile des actions que l'exemple! il fait songer, il tente, il donne de l'émulation, il autorise, il excuse, il dissipe la crainte et le doute.
§xvm.
Du naturel.
Un naturel sain prend presque toujours dans chaque situation Tattitude qui convient le mieux à lui et aux circonstances. Si la réflexion et la volonté veulent changer ce que lui inspire le tact du moment, il est rare que ce ne soit pas en pire.
J'ai vu des hommes doués d'une vérilable bravoure, la rendre douteuse par leur forfanterie.
J'ai vu des hommes livrés h une douleur sincère, s'approcher de la faiblesse et de l'hypocrisie, par des démonstrations que la nature ne demandait pas.
Comliien d" hommes et de femmes surtout, se couvrent de mille ridicules en jouant la surprise,
ISO ÉTUDES SUR l'homme.
la frayeur, les éclats de riie, l'excès de la sensibililé, sur des choses dont ils n'ont point été fortement énuis et dont réellement il n'était pas à propos de l'être.
§xix.
Des dispositions naturelles.
On réussit plus facilement à favoriser la nature qu'à la contrarier.
Voulez-vous être aimable, attachez-vous aux talens, aux moyens de plaire auxquels votre manière d'être vous rend propre.
Si vous avez la voix rauque ou fausse, vous plairez difficilement par le chant.
Voulez-vous être heureux, cherchez les biens qui s'accordent avec les penchans que vous tenez de l'organisation, ou des traces profondes de l'éducation.
Voulez-vous être sage, choisissez de préférence les maximes dont votre caractère favorisera l'exécution.
Voulez-vous être habile en votre profession, prenez celle à laquelle vos dispositions vous rendent apte.
Modifier sa manière d'être, cela est sans doute possible, peut-être même facile pendant les pre-
ÉTUDES SUR l'homme. 381
miersans ; l'adolescence passée, les grands changemens sont pour l'ordinaire si difficiles à eflccluer, que la peine d'une pareille entreprise surpassera presque toujours les avanlagcs qu'on s'en peut promettre.
Les bornes des facultés humaines indiquent la nécessité des choix.
§xx.
De l'oubli de soi-même.
11 y a une multitude de charmes dans les personnes qui s'oublient.
S'oublier véritablement, serait bien souvent la plus grande des duperies, mais s'oublier en apparence, sera presque toujours la première des grâces.
S'oublier, n'est souvent pas se méconnaître, c'est faire abstraction de tout cela.
§ XXI
De rinsouciance.
Une des grandes qualités de la société , c'est celte frivole insouciance qui ne met d'importance
182 ÉTUDES SIR l'homme.
à rien, qui cherche en tout ce qui amuse, éloigne les sujets ou le côté important des choses.
Cette qualité, liée comme elle l'est souvent h des sentimens blasés et à l'impudence , passe les bornes, amuse, embarrasse et trouble parfois la société; elle se fait admirer des sots qu'elle subjugue, et mépriser des honnêtes gens qu'elle respecte ou qui la châtient. Mais liée au caractère, au cœur, h l'esprit sage dont elle n'est que le délassement; réglée par la pudeur, le goût, le jugement, le sentiment, la dignité, fruit d'une sagesse mûre , de l'élévation du caractère et de l'esprit, elle est une des qualités les plus sociales ; elle sert de rapprochement aux hommes ; elle est une huile douce dans les froltemens de la vie, un délassement à toutes les tensions de l'âme ; et quand les ressources de l'esprit, l'imagination et la finesse lui prêtent leurs agrémens, quand le tact d'une sensibilité exquise lui prête ses séductions, elle est la source des amusemens les plus délicieux, les moins fatigans et les derniers qui s'épuisent.
§ xxn.
Suite.
Il^esl une insouciance qui n'est que le calme
ETUDES SUR LUOMME. 183
et la paresse d'un caractère élevé, d'un esprit fort, qui, sans se tendre, sans s'émouvoir, ramasse tout ce qui lui est bon , conserve sa vigueur, son action, sa chaleur, pour les choses qui les sollicitent à juste litre.
Il est aussi impossible de trouver un grand caractère sans insouciance, qu'un grand esprit sans paresse.
Ces choses d'insouciance, de paresse, d'abandon, sont souvent unies aux grands esprits et aux grands caractères. Mais combien de gens en font aujourd'hui ostentation, sans avoir ni caractère ni esprit?
§ xxui.
De la modération dans les jouissances.
La modération n'est pas la science de ne pas jouir, mais la science de savourer les plaisirs qu'on a et d'adoucir le regret de ceux qui nous manquent.
S'exagérer tous ses besoins , c'est la route de l'inquiétude et du mal être. Se passer de toutes les jouissances, c'est la route de la langueur et de Tavilissemenl de nos facultés.
184 ÉTUDES SUR l'homme.
§ XXIY.
Da dédain des choses de la \ie.
Les caractères calmes et paresseux sont très disposes aux dédains.
- 11 est facile de se mettre au-dessus des choses dans la pensée et dans le sentiment ; mais dans la conduite, les choses vous ramènent sans cesse à elles et vous forcent à vous en occuper.
§xxv.
Du choix dans une situation.
Le jeune homme, vacillant en ses spéculations, s'éprouve et se fixe par l'expérience. 11 choisit dans le monde les objets de ses passions ; il y détermine son caractère comme on choisit h l'essai, dans le magasin, le chapeau qu'on veut acheter.
Ainsi, quand Achille eut vu des armes, il connut qu'il était guerrier.
On peut èlre inconstant toute sa vie pour n'avoil pas rencontré la situation où l'on pouvait se trouver Ijieii. Mais pour l'ordinaire le caractère
ÉTUDES SUR l'homme. i85
se forme par habitude à tous les étals , comme l'estomac à tous les alimens.
§ XXVI
Des avantages qu'on apporte daos le monde.
Un nom, un état, une fortune vous introduisent plus facilement dans le monde que le mérite et les agrémens, si une grande réputation ne les précède. Il est une multitude de personnes qui ne sentent que les prémices de ces avantages. 11 en est que ces derniers ne font que rendre jaloux. La réputation même , si elle n'est décidément imposante , a besoin d'être pardonnée , autrement, on en profite, pour en punir celui qui la porte, de tout ce qu il y a de faible en lui.
§ XXVII
Manière d'être dans le monde.
Plus on voit la société plus on s'y persuade de la nécessité des ressources, du savoir-faire, des formes, du talent des petites choses, de l'art de la guerre et de la politique des riens.
tSO ÉTUDES SUR L'HOMME.
La singularité et l'originalité ne sont point mauvaises chez les hommes qui ont de la consistance, mais si l'on ne sait se plier, se conformer et entrer dans l'esprit des autres, on est presque toujom'S en dehors.
Il est une finesse, une sagacité pour apercevoir le fond des choses , un tact pour les apprécier et s'y mettre, qui servent dans le monde.
Quoique souvent il convienne à l'honnêteté, à l'agréahle et à l'utile de ne pas se mêler dans l'intérieur de la société , il est certain qu'on ne recueille rien dans le monde, ni instruction ni avantage, ni plaisir, si l'on ne sait y pénétrer et y jouer son rôle.
Toute l'honnêteté du monde n'est rien sans point d'appui : le premier soin doit être de s'en créer ; l'un le trouvera dans sa fortune , — un autre dans sa place, — un autre dans son amabilité, — un autre dans sa voilure, — un autre dans son génie, — un autre dans sa loge, — un autre dans sa vertu, — un autre dans ses soupers.
Les gens isolés sont impuissans et décrédités ; il faut qu'ils commencent à se faire un cercle d'aboutissans. C'est un établissement long et difîicile pour l'ordinaire, et pour lequel il s'agit d'être utile ou agréable à un certain degré.
Quand vous attirez le monde , il ne faut pas le rebuter, et quand vous ne l'attirez pas, il faut
le cultiver pour n'en être pas bientôt abandonné. Rien n'est sitôt oublié que les gens dont on n'a pas besoin.
Pour l'utile comme pour lagréable , il vaut mieux choisir ses connaissances et les resserrer que de les trop multiplier.
La multitude est bonne à connaître , mais il faut s'attacher particulièrement à quelques individus.
Il ne faut pas tant de temps pour faire les choses dans le monde, mais il faut des moyens et de l'habileté.
C'est un grand point que de juger le temps ; il y a des choses qui doivent être su])ites, d'autres promptes, d'aulres lenles. Il s'agit de voir juste et de bien maîtriser ses moyens et soi , mais il faut croire aussi qu'on est souvent oblige d'observer les circonstances et de s'y plier.
Les grands effets, les effets prompts, sont presque toujours louvrage du prestige et vont en baissant.
Pour atteindre aux choses , c'est beaucoup et c'est une marche bien noble , que de se mettre à leur niveau.
On éprouve chaque jour le prix de la noblesse personnelle , mais il la faut vraie, aussi éloignée de limpudence que de la faiblesse et de la bassesse, telle , en un mot, que la nature l'apprend
188 ETUDES SUR L'hOMME.
à celui qui réunit la supériorité du caractère , la bonté, la pudeur et le courage.
Les grandes qualités, les grandes actions, les grandes marches ont leur sévérité d'exclusion, et demandent certains sacrifices ; mais elles admettent, elles exigent surtout dans le monde beaucoup de petites choses qui, loin de les détruire, leur servent de revêtissement.
§ xxvm.
De l'art d'être dans le monde.
On s'introduit dans le monde en y paraissant établi ; allez d'abord non où vous voulez, mais où vous pouvez, vous arriverez plustôt par ce circuit qu'en ligne droite.
Il y a la manière de faire : elle est beaucoup , mais le fond des choses est encore plus ; la réputation, la consistance, etc., vous introduiront plus facilement que mille manèges sans ces avantages.
Ici , comme en tout , ce que vous demandez à l'égoïsme, c'est de ne pas montrer le besoin.
Saisissez le moment où l'on vous accueille, mais avec assurance, sans faiblesse, sans indiscrétion.
En certains lieux, point d'éclat ; que les choses
ÉTUDES SUR l'homme. 189
se fassent sans bruit, naturellement, par occasion... C'est en général la voie do l'inlimité... La solennité, la représentation de Tabord se perpétuent. Cependant, de même que dans certains cas, elles sont usage et décence, il est aussi des personnes auprès de qui elles donnent plus de considération, d'éclat, de faste.
On se livre avec les gens sans conséquence.
Mais il est une autre classe de personnes qui ne méritent point le même titre et qui appellent aussi la liberté et l'abandon.
Sans choquer, sans blesser, elles paraissent ne point s'observer, ne point traiter les choses au sérieux, n'être point attentives aux règles, à vos démarches ; tout paraît se faire avec elles incognito et sans tirer à conséquence.
Le point essentiel c'est de ne pas les blesser, et d'être auprès d'elles gais, naturels et amusans.
D'autres formes aussi rapprochent ;
La bonhomie ;
La science de l'amour-propre ;
La politesse, l'accueil ouvert.
§ XXIX
De celui qui vit en lui-même.
Celui qui aura beaucoup vécu avec lui-même,
190 ÉTUDES SUR L'nOMlîE.
sera surpris de la quantité d'idées qu'il trouvera chez les autres, et à leur tour les autres seront surpris de l'originalité, de la nouveauté, du caractère naturel , primitif et senti des siennes.
Ils se sont enrichis de la somme des idées sociales qu'ils n'ont point trouvées, qu'ils entendent mal, mais lui, il ne possède que les siennes.
Souvent il sera tenté de se croire un sot, et ils l'appelleront un homme de génie.
§ XXX
Éviter d'humilier les autres.
La grande voie pour se faire pardonner ses avantages, c'est de ne point humilier ceux qui en sont privés.
§ XXXI
Du sayoir-faire.
Le savoir-faire est du meilleur ton dans ïe monde, comme de la plus grande importance dans toutes les choses.
11 s'accorde avec les formes prescrites du ca-
ractère, en s'éloignant de toute mesquinerie, de toute bassesse. La raison, la justice, la clairvoyance l'autorisent à propos.
L'esprit du savoir-faire ne dépare jamais un Iiomme de société.
Ce qui dépare dans certains cas : c'est de s'en parer, d'en faire usage mal à propos, d'y mettre de l'importance, d'y être trop diligent.
§ xxxn.
De l'économie.
L'argent ne procure rien de vraiment agréable, sans savoir-faire. Le savoir-faire économise toujours l'argent et parfois le supplée.
L'économie est ûlle de la sagesse, de Ihonnêteté, de la fierté. — L'avarice est fille de l'ineptie, de l'insensibilité, de la bassesse.
§ xxxm.
Da tact.
Le tact souvent ne suffit pas et trompe s'il est seul, car il a ses habitudes, sa paresse, ses vices d'inclination.
192 ÉTUDES SUR L'nOMME.
La pensée doit donc au besoin l'éclairer, le guider, mais c'est toujours à lui d'approuver, d'exécuter ses décrets, car s'il ne préside h l'exécution, il n'a nulle vérité, nul à propos, nulle hardiesse , et les plus sages conseils tombent sans succès, en l'absence de cet habile guide que rien ne remplace.
§ XXXIV
De Tart de mailrlser ses émotions.
La bonne manière d'être, n'est point, selon moi, d'être comme le voulaient la plupart des philosophes anciens, exempt de toutes émotions, mais d'avoir le pouvoir de les maîtriser.
Il est certain qu'il faut que la nature ait mis en nous la matière de ces explosions de la tête, du cœur et des sens.
Mais il est certain aussi que le travail sur nousmêmes nous donne le pouvoir de les exciter, de les contraindre, de les diriger; et cet art, employé pour de Ijonnes fins, me paraît occuper une des premières places dans les leçons de la sagesse.
ÉTUDES SUR l'homme. 195
'. § XXXV
Conduite à teoir dans certains cas.
Dans les choses où l'on a droit, il est sûrement aussi impolitique que faible de commencer par l'humilité.
Mais il est très souvent avantageux de commencer par la douceur.
Et dans le vrai, à moins que le caractère des personnes ou leur conduite précédente ne les rende indigne de ce traitement, plus noire supériorité est décidée, plus la noblesse des procédés nous recommande la douceur.
Le bruit est puérilité; la supériorité froide est insulte, la douceur seule est alors noblesse.
§ XXXVI
Conduite de l'iiomme selon qu'il est place.
Dire aux hommes, dire à soi-même, soyez cela ! c'est faire bien peu; ce qu'il faut, c'est de les placer dans les situations, c'est de les environner de circonstances qui les font être cela.
Si nos habitudes, notre naturel, les circons-
IQU ÉTtDES SUR L'homme.
tances, sont tout à-la-fois contre nos principes , comment ceux-ci pom-raient-ils tenir?... Ils se taisent, s'aveuglent ou se changent.
% xxxvn.
De l'ardeur de réussir.
Quand l'ardeur de réussir s'est emparée de la tête, la prudence en est bannie.
Toulo l'attention est dirigée vers le but. La prudence trouve-t-elle encore un moment à se faire entendre? on est sophistique avec elle; « encore » un pas, lui dit-on, et puis tout va de soi- » même.... Oh, je réparerai demain tous les dan-
» gers que je me suscite aujourd'hui Ne vois-
» tu pas que je suis trop avancé pour reculer ! »
§ xxxvui.
Conditions pour réussir.
La première condition pour réussir, c'est d'oser.
§ XXXIX
De la méfiance de 80i>môme*
La méfiance de soi-même est une grande source
de maladresses et de petitesses : elle produit la timidité, l'insolence, le dépit, le mécontentement; elle éloigne de la conduite toute grandeur, tout calme imposant, tout ce qui crée la considéralion.
S XL
De la timidité.
La timidité est l'effet de la crainte de certains maux légers qui nous arrêtent et s'opposent assez à nos actions pour les ralentir, les contraindre ou les mitiger.
La timidité craint des maux qui , pour l'ordinaire, ne sont point réels ; une fausse lionle, un léger ridicule , quelque sentiment qu'elle redoute de faire naître , en sont ordinairement la cause.
Cette crainte est l'effet de la modestie , de la méfiance de soi-même.
La timidité d'un amant naît de la crainte de s'exprimer gauchement, d'où naît le ridicule ; ou de la crainte d'exciter la colère de l'objet aimé ; ou de celle de perdre un léger espoir dont il jouit avec délices.
La timidité d'un jeune homme qui arrive dans le monde , naît de la crainte du ridicule , de la
honte légère que peuveni lui attirer ses maladresses.
La timidité auprès d'un supérieur est l'effet de la crainte de sa colère ou des autres maux que l'on peut nous faire éprouver.
La timidité qu'on apporte dans le monde cesse lorsque l'usage nous a appris ce qu'il prescrit dans chaque occasion , la méthode elles formules qu'il a consacrées ; lorsque l'aisance, fruit de l'habitude, nous fait sentir que nous ne faisons plus les choses gauchement ; lorsque nous nous sommes aperçus qu'on est dans le monde beaucoup moins observé qu'on ne croît letre, et que les maladresses qu'on conmiet ne sont presque aperçues que de nousmêmes ; lorsque, par l'observation des défauts des autres, nous sommes revenus de l'opinion de notre infériorité ; lorsque la réputation, les éloges et le penchant de Tamour-propre ont créé une présomption en notre faveur ; lorscjue , connaissant par l'expérience ce que les autres doivent penser, remarquer, juger de ce que nous voulons faire ou dire , nous nen redoutons plus la surprise, et nous en apprécions le danger.
Dans combien de personnes l'air de la froideur, l'impolitesse , même l'apparence de la hauteur , du dédain , ne sont-ils pas le masque de la timidité ? Enchahiés par elle, et craignant de la laisser soupçonner, on préfère attribuer à ces défauts
ÉTUDES SUR l'homme. J97
rinaclioli , le défaut de prévenance , de gaîté , de babil, d'aménité dont elle est la cause ; on intéresserait et on révolte ; on serait encouragé et on est persifflé, du moins pour l'ordinaire ; mais l'orgueil préfère une certaine importance, une sorte de considération, à l'intérêt fondé sur la pitié, au dédain, à l'inconsistance, qui lui paraissent devoir être l'effet de la timidité découverte.
Le monde est inondé de jeunes gens qui, rougissant de la timidité qu'ils se sentent, la masquent par l'impolitesse et l'insolence.
§ XLI
De la modestie.
La modestie réelle est cet état habituel de l'esprit, produit par l'opinion que l'on est d'une mince valeur.
Comme on croit facilement ce qu'on désire , un homme vain est rarement long-temps modeste.
La modestie est l'opposé de la présomption, qui est l'effet de l'opinion de son grand mérite. L'homme modeste, croyant les autres supérieurs à lui, les flatte et réjouit leur vanité comme leur amour-propre ; la présomption fait l'effet con-
198 ÉTUDES SUR l'homme.
traire : le premier se fait chérir, l'autre est ordinairement haï.
La modestie produit la timidité, la présomption produit l'assurance.
SXLII.
De Popinion de soi-même.
Les hommes vous pardonneront plus facilement votre gloire que l'opinion que vous montrerez de vous-même.
§ XLm.
Des encouragemens.
L'encouragement mène au succès en produisant à la fois l'ardeur et la confiance.
Les caractères susceptibles d'émulaiion sont plus animés par les encouragemens et les éloges, que par la réprimande et les châtimens.
La crainte lie toutes les facultés, la confiance les assouplit et leur donne lessor el la liberté.
Si, selon la remarque, un succès ne va jamais sans l'autre , c est que le succès donne Tambilion,
ÉTUDIES SUR L HOMME. l'jîj
l'audace d'entreprendre et le talent d exécuter ; c'est qu'aussi la douce émotion qu'il produit excite et encourage à mieux faiie encore.
§ XLIV
De rassiiraiice.
La véritable assurance est aussi rare que l'arrogance est commune.
Il est ordinaire de se montrer et rare de se sentir.
Les hommes sont plus souvent enhardis par leur réputation que par le sentiment d'eux-mêmes.
Nous alfectons souvent aussi, de ne croiie qu'à nos jugemens, et dans le vrai, pour l'ordinaire, nous nous en méfions plus que de ceux des autres.
La plupart des hommes sont partagés entre le sentiment de leur faiblesse et la représentation de leur force.
% XLV
Suite.
La hardiesse et l'assurance, lorsqu'elles sontac-
compagnées de quelque chose de grand, font passer presque tous les défauts.
Rien n'efface les ridicules comme de leur être supérieur.
C'est à un tel degré, que certains hommes de critiqués, de bafoués qu'ils seraient, deviennent modèles.
Certains hommes ont mis à la mode l'impuissance qui leur était restée de leurs excès, d'autres l'usage des lunettes et la faiblesse des yeux. M. de Vendôme aurait fait passer jusqu'à sa malpropreté.
Mais on est écrasé par un défaut dont on s'embarrasse ou dont on rougit.
Plus on voit les hommes et plus on se convainct de la nécessité de prendre avec eux ses avantages de la manière qui convient le mieux à notre caractère et à notre humeur ; nos amis nous en aiment mieux, nos ennemis nous en respectent plus, et les indifférens nous en considèrent davantage.
Gagnez toujours la partie, dussiez-vous acquitter votre adversaire avec grâce ; quand vous l'auriez perdue, on ne douterait pas que vous n'eussiez joué de votre mieux.
Les seules jjonnes faiblesses sont celles du cœur en ce qui est de son ressort et envers ceux qui les méritent.
Mais perdre ces avantages n'est pas toujours les chercher. En caractériser toutes ses actions, y tenir avec raideur, comme j'ai vu certaines personnes le faire, c'est en être insupportable. Dans une âme haute et supérieure, garder ses avantages, c'est négliger beaucoup de choses, c'est en accorder beaucoup, c'est tenir sa place sans inquiétude. La générosité, la franchise, la bonhomie la plus naturelle entrent là-dedans.
Ce qui en donne le secret, c'est un caractère élevé, exercé par une grande expérience et une grande habitude des hommes.
§ XLVI
De la feinte.
Il est facile de feindre un moment, mais on ne feint pas dans tous les momens du jour, et pendant le cours de toute une vie.
§ XLVII
Conduite enyers les hommes.
Profiter des hommes tels qu'ils sont, leur par-
202 ÉTUDES SLR L'HOMME,
donner leurs défauts, s'employer pour leur bonheur et les employer au sien, accepter leurs services, et les payer des siens ; tout cela est d'un excellent cœur.
Mais combien l'enthousiasme et l'inexpérience s'égarent en leurs sacriiices, en leur confiance sur cette multitude légère, fausse, intéressée, égoïste, vaine, jalouse!
Combien d'amertumes suivent les réputations !
La multitude paie ses serviteurs d'un encens mêlé de vapeurs empoisonnées... Veulent-ils dans leur faiblesse s'appuyer sur elle? La foule se dissipe; ils tombent, ils sont foulés sous les pieds de la vindicative envie.
Soyez l'ami, le bienfaiteur même de ces enfans, mais ne dépendez point de leurs caprices ; n'allez point vous livrer dans leurs mains : ils n'attendent que ce moment pour vous trahir.
Il existe quelques vrais amis, méritez-les: vous en trouverez que votre cœur et l'expérience vous désigneront, et vous partagerez entre eux et vousmême le dépôt de votre bonheur.
La grande société du monde emploie le superflu de la vie, c'est dans celle de l'amitié que le sage met son nécessaire.
ÉTUDES SUR l'homme. 203
§ XLYIII.
De l'originalité.
L'originalité n'est pas le mérite, mais souvent elle le fait supposer, et toujours elle y ajoute.
Le mérite qui domine dans sa partie, n'est plus apprécié selon ses proportions ordinaires.
L'imitateur ne suit point la grande voie du progrès, souvent aussi il s'écarte de la direction où la nature le portait et l'aurait soutenu,