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S IX

Dei émotions morales.

La source des émotions morales est aussi précieuse que le flambeau de la vie.

Elle est la vie de l'âme sans laquelle l'homme est aussi malheureux que méprisable.

Il faut que celui qui renonce à ces premiers principes de son àme devienne insensible aux émotions morales ou que ces émotions se changent en angoisses pour lui.

Les jouissances de la tête sont froides et laborieuses.

C'est le sentiment, c'est l'estime de soi-même et l'amour de l'homme qui font couler des larmes déhcieuses.

Le besoin des fortes émotions nous dégoûte des fines et délicates et nous les fait enjamber avec impatience et dédain.

L'émotion blase la sensibilité et devient à chaque retour plus faible.

3S ÉTUDES Sl'IV L'HOMME.

De l'esprit philosophique.

Je crois qu'on doit entendre par esprit philosophique cette espèce d'esprit qui dégagé des préjugés vulgaires, fouille la nature, observe luimême, juge d'après ses sens et sa raison, voit les choses telles quelles sont réellement.

C'est une question, s'il est utile que l'esprit philosophique se répande; il est très vraisemblable qu'il saperait ou qu'il affaiblirait des passions qui, pour être appuyées sur des erreurs , n'en sont pas moins utiles à la société.

L'esprit philosophique, par excellence, est toujours le même ; mais l'esprit philosophique d'un siècle peut ne plus l'être dans un autre. Voltaire, regardé comme philosophe il y a trente ans, ne serait aujourd'hui qu'un homme à préjugés.

Un esprit est d'autant plus philosophique qu'il démasque plus d'erreurs et découvre plus de vérités. Car la philosophie n'est que la recherche de la vérité par les lumières de la raison. Elle cherche des vérités comme l'histoire raconte des laits, conuiic la musique assemble des sons, comme la poésie combine des sons et des idées.

§xi.

De la saine et de la demi-philosophie.

La saine philosophie soutient encore Ihonnéteté publique et peut jusqu'à un certain point la ranimer, lorsque les causes de préjugés, de gouvernement, de tempérament, etc., ne subsistent plus, et c'est ainsi que nous sommes peut-être moins avilis que les Grecs ne le furent au temps des sophistes. Car parmi tous les écarts de ce siècle, nous avons dans la société quelques Épicures et quelques Socrates qui, sans tenir école publique, influent cependant sur les jugemens, les opinions et la marche de la multitude.

La demi-philosophie travaille la hache à la main sur ce qu'elle appelle les préjugés, elle détruit tout. La philosophie vient ensuite : elle sourit, elle s'indigne, et son premier soin est de relever la pluj^art des anciennes institutions que sa devancière aurait abattues,

§ xn.

De l'esprit philosophique et de l'esprit poétique.

L'esprit philosophique cherche le vrai, l'esprit poétique s'élève et nous entraîne dans toutes les illusions de l'imagination et du sentiment.

40 ÉTUDES SUR l'homme.

11 est absurde de soumettre aux mêmes lois la marche de l'un et celle de l'autre.

Le merveilleux peut nous émouvoir et nous plaire, mais ici comme ailleurs, il faudrait secouer les abus de la poétique, les chaînes de la mythologie, bien servile imitation.

Le langage pensé et raisonné, si opposé , pour Vordinaire, au naturel, au senti, au rapide des passions, leur est moins étranger en un temps comme celui-ci où l'habitude l'a en quelque sorte naturalisé.

Dans ce qui est métaphysique, voyez l'instabilité des opinions sur les choses les plus susceptibles de conviction!

La foule croit sur autorité, par air.

D'autres, enthousiastes, passionnés, se laissent aller à ce qui ébranle l'imagination et le cœur.

Il est des hommes qui voient tout nébuleux , mystique; s se plaisent dans une obscurité, dans un nd^mi, où leur enthousiasme et leurs émolions s'égarent librement; ils vivent en changeant de chimère , comme l'enfant brise tour à four es joujoux qui se succèdent dans ses mains inquiètes.

Voyez dans les questions abstraites, compliquées, profondes, les misérables raisons qui meuvent la foule inattentive et superficielle !

Peu croient d'après les saines raisons de croire,

ÉTODBS SUR L'HOMME. l^l

et tous ceux qui les ont senties n'y sont pas même irrévocablement attachés.

Placé entre moi-même et des livres philosophiques que je corrigeais, j'ai cru mon siècle grandement versé dans la saine métaphysique, l'expérience m'a détrompé.

L'expérience m'a montré la foule superficielle, dissipée, incapable d'une attention forte et craignant tout ce qui y conduit. Elle m'a montré un assez grand nombre de gens plus ou moins attachés, avec des succès divers, à tout ce qui est positif et palpable dans les sciences et dans les arts.

Des bavards répétant quelques phrases métaphysiques, triviales, vaines.

Des enthousiastes divaguant parmi des aperçus et des rêves, incapables de lier, d'asseoir, d'épurer leurs idées.

Un petit nombre de têtes analytiques, mais dont la plupart sont légèrement nourries de faits, et donnent trop de créance et d'importance aux productions d'un talent dont ils abusent.

Cependant on raisonne, on pense didactiquement plus qu'on n'avait jamais fait; mais il est en France très peu de tètes capables d'atteindre à certains objets.

Et même sur la plupart des objets qui sont particulièrement soumis au raisonnement, le caractère de ce siècle est bien plutôt de nager sansopi-

&2 ÉTUDES SDR L'HOMMB.

nion fixe et sans confiance aux autorités, que de fonder raisonnablement sa croyance.

§ xm.

Des idées spéculatives.

Les spéculations ennuient bientôt si l'exécution ne nous y fixe et si le succès ne les couronne.

Faute d'exécution ou de succès, une multitude d'idées heureuses s'abandonnent, s'oublient, se méprisent, se calomnient. — Que leur manquailil pour être une grande vue? — Une petite chose qui fît obstacle à l'exécution.

Le torrent des sottises nous environne et nous entraîne. — Tant de mauvais exemples, tant d"éloges donnés à des choses misérables , tant d'opinions fausses, tant de dédains pour l'aurore des idées grandes et bonnes nous étourdissent et nous circonviennent, que nous nous remplissons malgré nous-mêmes d'inepties, et que les bonnes penséesqui nous viennent sont étouffées, oubliées, insultées comme l'honnête homme sous un habit étranger et pauvre.

Combien dépensées, qui étaient à moi, que j'abandonnai par imitation ou par faiblesse ! — Et

ËTUDES SUR li'BOUMB. 43

je les vois briller aujourd'hui sous les livrées de l'homme à caractère à qui je les ai apprises et qui eut par-dessus moi le courage de les soutenir. Il n'est cependant qu'une voie pour être grand, iieureux et considéré, c'est d'avoir une pensée à soi, et un caractère pour la faire triompher.

§ XIV

Deg esprits spéculatifs.

Celui qui spécule imaginairement n'est, en sagesse, qu'un rêveur, détaché du réel pour l'idéal.

Mais lorsqu'une spéculation est hardie, grande, originale , quand elle est fondée sur l'instruction et la sécurité de l'esprit, elle est la marche du génie et la roule des grandes choses.

§xv.

Du scepticisme.

Nos doutes, nos incertitudes, viennent plus de notre savoir que de notre ignorance, de notre jugement que de notre ineptie.

L'esprit nourri, solide, pratique, juge les rela-

lions, les probabilités, les préférences, il se détermine et agit; mais il n'y a guère que l'ignorance, l'enthousiasme et le caractère de proprement dogmatiques.

La subtilité a son scepticisme.

La demi-philosophie a également son septicisme qui procède d'orgueil, d'inexpérience, de superficie.

La bêtise même a son septicisme d'orgueil, enté sur le calus de l'esprit, des sens et du cœur.

La solide philosophie est rarement entièrement sceptique, rarement décidément dogmatique.

§XYI.

Suite.

L'expérience et la saine logique sont aussi loin du scepticisme absolu que de la crédulité vulgaire.

Beaucoup de gens pour arriver au milieu parcourent les deux extrêmes, à savoir 1° la confiance et 2° le scepticisme.

L'expérience détruit beaucoup d'incertitudes qui n'étaient fondées que sur les subtilités du raisonnement.

Rien n'est plus favorable au scepticisme qu'une dissertation analvsée et subtilisée. Là où l'on sou-

ÉTUDES SUR l'homme. 45

tiendra des thèses sans fin, où l'on imprimera des in-folio de raisonnemens, sans terminer, un esprit solide, en peu de momens, verra, pèsera et jugera.

S xvn.

De l'exclusif J

Je donne ce nom au caractère de certains philosophes qui, n'apercevant dans l'objet qu'ils traitent qu'un point de vue et qu'un seul côté, prescrivent avec le ton du mépris ce que leur a caché la borne resserrée de leur faible imagination.

Ce siècle-ci en fourmille, parce que la présomption y règne, que nos penseurs veulent tout saisir dès le premier aperçu, et qu'ils n'ont ni la modestie de douter de l'intégrité de leurs notions, ni la patience et la force de se livrer long-temps au même examen.

La nécessité de renverser des erreurs a fait croire que la philosophie se bornait là; celui qui détruisait le plus était le plus grand; aussi l'ambitieux philosophe, la hache à la main, détruisait sans discuter, et frappait les yeux fermés.

L'exclusion flatte l'amour-propre, laprésomp-

46 fiTUDES SUR l'homme.

tion croit volontiers que rien n'existe par de là ; ce qu'elle aperçoit et l'ennui des longs travaux, persuadent aisément à la paresse qu'il n'en reste plus à foire.

Des philosophes, après avoir saisi une analogie étendue, croient avoir décrit tous les êtres, parce qu'ils ont présenté une de leurs modifications.

Rousseau veut que son élève soit garanti des douleurs, mais il lui refuse les plaisirs.

Helvétius exclut la constitution de la combinaison des sources du caractère , et ('ondillac exclut la synthèse, alors même qu'il l'emploie.

0 puissant amour de la gloire ! ô désir irrésistible de créer ! douceur ineffable de fouler avec dédain les production de nos rivaux ! Superbe et voluptueux orgueil d'embrasser la nature entièi'e par une projection rapide du regard, combien vous retardezl a marche des connaissances! Ainsi, nous ne découvrons point une face «le la vérité que nous ne nous efforcions d'en voiler une autre, de crainte quelles ne rivalisent.

Pourquoi l'amateur des sciences exactes exclutil avec mépris les connaissances des langues et les productions de l'imagination? ce n'est pas seulement parce qu'il est peu sensible à leurs charmes, mais parce qu'il ne les sait pas, et qu'il veut paraître posséder tout ce qui est essentiel.

Les géûéralisate urs sont exclusifs, car poser

règle pour générale, c'est contester l'existence de tout ce qui ne s'y rapporte pas , c'est exclure. M. l'abbé de Condillac, en affirmant que la liaison des idées comprend ou entraîne toutes les vertus du discours , exclut celles de ces modifications qui ne se lient point nécessairement à celle-là.

§ XYIU.

Du caractère.

Ce mot dérive du latin, et employé depuis longtemps dans notre langue, il a reçu une nouvelle signification dans ces derniers temps. On commence à le prendre pour énergie, vigueur, force d'âme, et on dit dans ce sens : avoir du caractère; cette expression, encore peu admise, me paraît reléguée jusqu'à présent dans le vocabulaire préci eux.

Quant aux analogies qui ont valu cette nouvelle signification au mot caractère, je pense qu'elles consistent en ce que caractère, signifiant la combinaison des passions propres à chaque individu, on a donné le même nom à cette combinaison de passions isolée, indépendante, c'est-à-

dire guidant par son impulsion la conduite de celui qui la renferme, sans que la résistance, les conseils et les représentations étrangères puissent en arrêter l'effet.

Avoir du caractère a voulu dire être conduit par une impulsion propre, assez forte pour n'être pas arrêtée par l'influence de l'action des autres sur nous.

Au reste, je ferai observer que celui qui agit d'après les suggestions des autres, n'agit pas moins dans le vrai par l'impulsion de ses propres passions et que toute la différence qui s'y trouve, c'est que ces passions ne sont pas les mômes que dans celui sur qui ces suggestions sont impuissantes, et qu'ainsi, dans l'un et l'autre, les actions spontanéeg sont toujours l'effet nécessaire du caractère combiné avec les circonstances.

Il n'y a guère que le caractère qui puisse fixer les principes et les vues d'action. L'homme sans caractère, c'est-à-dire , sans passions fixes et déterminées, divague dans sa marche, et ses projets au gré des exemples, des circonstances et des diverses données qui varient ses points de vue et ses spéculations, tant en ce genre les raisons de décider sont douteuses, quand le cœur ne les consacre pas.

ÉTUDES SUR l'homme.

Une certaine élévation et une certaine force sont bien plus rares que l'honnêteté.

Les actions ne sont rien, les caractères sont tout. — J'aimerais mieux pardonner dix mauvaises actions qu'une mauvaise qualité.

La sévérité doit être en raison de l'intérêt qu'on prend aux personnes, de l'importance qu'on met aux liaisons.

Les gens sans caractère trouvent sans cesse qu'on met de l'intérêt à de petites choses, et les gens inquiets y en mettent toujours.

Le caractère mesure les importances sainement, c'est-à-dire sur les rapports, non sur la grosseur de l'apparence.

Le grand fait apprécier le petit; cl l'esprit comme le caractère se fortifient cl s'élèvent en maniant des choses grandes, solides et nourries.

Les esprits, les caractères les plus projectibles sont aussi assez ordinairement les plus faibles.

Le défaut de caractère, de jugement, de sentiment, surcharge leur conduite de folies, de faiblesses, de légèretés, de petitesses.

50 ÉTUDES SUR l'homme.

Caractère d'esprit, caractère de sentiment, caractère de conduite : la plus rare des qualités, c'est toujours le caractère.

Le méchant a plus de caractère que l'homme de bien, soit parce que le caractère Fa fait méchant, soit parce que le commencement de sa carrière force le reste.

Le Français manque de caractère par mobilité, — l'Allemand par mollesse.

L'Anglais a du caractère par mélancolie et par des causes morales.

L'Espagnol est le peuple de l'Europe qui a le plus de caractère.

L'Italien est naturellement plein de caractère, mais chez lui les causes morales dépravent tout.

Le caractère vient plus de la tête que du cœur, de l'âme que du sentiment; il est étranger et presque contraire aux dernières de ces qualités.

Ce ne sont ni les grands esprits, ni les grands caractères qui ne montrent point de foiblesses.

La paresse, l'abandon, Tinsouciance, la hardiesse, qui signalent l'habitude des grands caractères, les livrent à une muliitude de petites faiblesses.

Mais le caractère, l'esprit et le cœur empêchent

ÉTUDES SUR L'HOMIVIE. 'gt

qu'elles ne soient odieuses ou viles, qu'elles ne résistent à ce qui est important et bon.

Ces faiblesses les délassent, les rendent sociaux et les font aimer ; elles font non seulement un clair-obscur à leurs grands traits, mais elles leur donnent quelque chose de vrai et de senti.

Les petits caractères ont une attache et une habitude aux petites choses qui, quelle que soit l'étendue de leur esprit et de leur conception, les domine habituellement et leur fait manquer le grand,

Dans leur éloquence ;

Dans leurs manières ;

Dans riiabitude de leur conduite.

11 en est que l'esprit domine jusqu'à les faire penser, sentir, parler, mais non jusqu'à les faire agir, — je veux dire sans hypocrisie.

En général, on modifiera plus facilement la nature, la conduite et le caractère, par les situations et les habitudes, que par la pensée.

La force et la hardiesse de l'esprit ne mènent qu'à l'erreur si l'instruction et la sagesse ne les accompagnent.

Mais une flexibilité de faiblesse, de méfiance , d'inquiétude , en un mot, la timidité inquiète du caractère portée dans l'esprit, est le pire de ses défauts, il en étouffe, il en captive, il en tourne m mai tQutes les facultés.

52 ÉTUDES SUR L'nOMME.

Une chose de caractère vous donnera plus de consislance que dix choses d'esprit.

Il est indispensable dans la société d'avoir non seulement du caractère pour le fond des choses , mais encore du tact.

Le talent de concilier partout la convenance et la liberté, c'est le chef-d'œuvre de l'art et de l'expérience.

Si vous voulez devenir un homme, arriver à l'importance et à la considération, distinguez soigneusement le caractèrede l'exaltation. Et Dieu me garde de refuser à l'homme de génie ce levier puissant de l'imagination et de l'enthousiasme ; mais dans l'agréable et dans l'utile, dans la fiction et dans la vérité, il porte au vain, au frivole, au faux, si la raison, legoiit et le caractère ne le dominent.

L'enseigne delà considération, c'est le caractère. §xix.

De Vintelligence.

L'intelligence est la faculté de concevoir, c'està-dire cette modification des êtres animés qui fait

ÉTUDES SUR LIIOAIME. 53

qu'ils ont la conscience des mouvemens qui s'opèrent dans leur organisation sensible.

L'intelligence et la sensibilité sont la même chose, mais lorsqu'on oppose ces deux mots dans le langage ordinaire, voici le sens qu'on leur affecte.

Le partage de la sensibilité est le sentiment, c'est-à-dire les commotions vives de l'organisation pensante. Celui de rintelligence est la conception ou l'ébranlement de l'organisation pensante, suffisant seulement pour être nettement aperçu ou éprouvé.

La commotion forte de l'organisation i)ensante ou d'une de ses parties communique le mouvement aux organes aboutissans ; si plusieurs des parties sensibles et pensantes sont affectées, agitées à la fois, il en résulte une confusion, un mélange de sensations qui nuit à la netteté du premier sentiment, l'interrompt et en distrait notre attention. Les idées ou les impressions morales mises en mouvement nous captivent, nous absorbent, nous promènent sur d'autres objets, et c'est ainsi que divague un penseur mobile que son esprit abandonne ; il juge mal parce que, s'écartant sans cesse de sa matière, il n'a pas le temps de l'approfondir, de l'apercevoir nettement et exactement; et aussi, parce que les sentimens qu'il éprouve étant mêlés qe désirs et de crainte,

^4 ÉTUDES SIR L'UOMUE.

influent sur la volonté et font, qu'entraîné par un but étranger, à celui de découvrir la vérité, il examine inégalement les difîérens côtés de la balance, et qu'une partie de ses idées ayant plus de prise sur la sensibilité, la remuant plus vivement, en est plus entièrement et plus fortement aperçue.

Les esprits froids conçoivent avec facilité parce qu'ils éprouvent peu de distraction.

L'intelligence et la mémoire se trouvent peu réunies parce que la première est l'elfet dune organisation moljile, et lautrc d une organisation ferme-

S XX

Ce qui lait rhouime supérieur.

Je ne veux pas que Tliomme supérieur sacrifie les grandes choses aux petites.

Je passe, j'aime souvent en lui les faiblesses que ne comportent pas certains caractères.

Mais, dans quelque situation qu'on le suppose, il est sûr qu'il y aura de petites choses dont il ne pourra se passer.

Elles lui seront souvent propres et particulières, analogues à sa nature et faciles, — elles recevront un nouveau prix de leiu* originalité naturelle.

ÉTUDES SUR L HOMllE. 55

Et, il est certain que quand la nature s'y porte, le génie, le tact et le caractère donnent à de petites choses , une pureté, une nouveauté, une consistance qui font d'elles un champ de délices.

Dans ces petites choses donc il en est que les principes désavouent. Mais je demande plus : je veux qu'il aime, qu'il se plaise à en élaguer le faux, le vain, le froid, le rebattu, etc. etc. etc., et qu'il emploie, non le travail, mais la hardiesse, le sentiment, et ce qu'il y a en lui de supérieur pour embellir sous l'influence du goût ces mêmes petites choses si nécessaires et possibles, si délicieuses.

Qu'on ne m'oppose point la crainte du précieux, du vaniteux, du froidement bizarre; ce que je mets de goût et de caractère dans mon homme supérieur, éloigne tout cela.

Mais sans proscrire les choses puisées dans l'usage et l'art adopté, qui lui pourront être plus faciles qu'au grand nombre, je lui prédis que ce qu'il y apportera d'original, en lui rendant plus de fruit, lui coûtera moins d'ennui, de peine et d'étude.

L'homme profond et consommé ne se produit que par l'union d'une grande vigueur de la nature et d'un grand travail de l'art et des circonstances.

Il est rare dans tous les lieux et dans tous h's temps.

§XXI

Blanièrc devoir différente de l'homme pensant et de l'homme sensible.

L'Iiomiiie pensant voit la masse des avantages, r homme sensible ne voit que le moment, le tableau, la physionomie poétique des objets.

De la divination de l'avenir.

g Qu'une certaine érection des libres du cerveau suffise à la divination de l'avenir, c'est une absurdité, mais la même proposition adoucie devient l'expression d'un phénomène moral que l'observation et la spéculation établissent.

L'exaltation de la tète favorise la conjecture. Dans une tête exaltée, les souvenirs sont vifs, toutes les nuances, tous les détails sont sentis, la succession rapide des idées fait apercevoir en un instant toutes les données relatives à la question qui se discute. Ainsi présentés simultanément avec la plus complète intégrité, les rapports

s'offrent avec netteté, justesse, et l'esprit porte à les saisir les mêmes dispositions qui lui ont fait rassembler les données dont ils résultent.

Les données sont donc plus complètes, plus multipliées, plus simultanées, les résultats plus féconds et mieux aperçus.

D'où on tirera plus de conséquences, et ces conséquences seront plus justes, et on approchera plus de la connaissance de l'avenir, qui n'est que celle des conséquences des données actuelles.

On pourra prévoir davantage, et ce qu'on aura prévu sera plus probable et plus intègre.

§ xxni.

De rimagination et du caractère dans l'homme physique et moral.

Tant s'en faut que l'imagination suppose le caractère, ce sont deux choses presque incompatibles.

C'est une certaine souplesse, une certaine flexibilité unie à la chaleur qui fait l'imagination. C'est une certaine souplesse unie à la froideur qui fait la finesse et la ruse. La première s'allie facilement avec la franchise, avec une grande générosité, mais difficilement avec la constance et la tenue. La finesse, au contrair.^, n'a jamais de fran-

58 ÉTUDES SUR l'homme.

chise et ne saurait avoir qu'une grandeur calculée, mais elle est éminemment capable de suite et de combinaison dans ses desseins.

Ce qui peut donner du caractère à l'imagination sans en diminuer l'élat et la chaleur, c'est la force. Il y avait plus de caractère en Danton qu'en 3Iirabeau.

Le génie occupe le milieu entre le caractère et le talent. C'est la raideur qui donne le caractère, c'est le nerf qui donne le génie, c'est la souplesse qui donne le talent.

Ce qui distingue le caractère, c'est le jugement; ce qui distingue le génie, c'est l'invention; ce qui distingue le talent, c'est le coloris.

Le caractère aperçoit en gros et juste; le génie devine; le talent pénètre et saisit toutes les nuances. Le premier coup-d'œil est le plus droit, le second le plus profond, le dernier le plus fin.

Ce qui éloigne le génie d'avoir du caractère, c'est le caprice et l'inégalité; ce qui en éloigne le talent c'est la faiblesse.

Ce qui fait la puissance de la volonté, c'est son énergie, sa constance, et l'habileté.

L'imagination et le caractère peuvent difficiltment compatir.

Le caractère résulte en général d'une grande tenue et d'une certaine uniformité dans les impressions, il tient h la force calme, à la raideur.

L'imagination suppose une grande mobilité.

ÉTUDES SUR l'homme. 59

Si VOUS voulez trouver une imagination brillante et poétique, ne la cherchez ni dans la mollesse, ni dans la rigidité des fibres , mais dans une souple élasticité.

J'ai vu presque tous les hommes de caractère fort maigres, et les hommes d'imagination plus ou moins gras : tels Lally, — Mirabeau, — Cazalès.

Un tissu constamment sec ne peut s'allier avec l'imagination, qui suppose une certaine sueur naturelle, grasse, attachée souvent aux extrémités.

On dit que les habitans de l'Amérique, lorsquelle fut découverte, avaient peu de signes de force, peu de caractère et beaucoup d'imagination; ils se rapprochaient du caractère des femmes, effets assez naturels d'un pays qui n'est pas encore desséché.

L'imagination poétique suppose des sensations pleines, et par conséquent quelque force. Des hommes dont la constitution est extrêmement pauvre, peuvent avoir des idées assez nettes, une extrême fmesse, quelques facultés métaphysiques, mais ils ne sauraient avoir une imagination vive, féconde et pittoresque, si ce n'est peut-être quelques hommes malades dont la dépense d'esprit excède de jjeaucoiip ce que leurs forces peuvent supporter, et les conduit rapidement au tombeau.

Il y a des choses où l'on accuse l'esprit, et où

c'est le caractère, la force et l'ëlévalion qui manquent. On aurait assez d'esprit pour sa position, si le caractère nous y plaçait convenablement.

Si on se laisse arracher un secret, ce n'est pas, la plupart du temps, faute d'esprit, mais faute de calme, de supériorité, d'empire sur soi.

Si l'on est déconcerté par une attaque et si l'on ne sait y répondre, c'est moins par le manque d'esprit que de supériorité, de force et de sangfroid.

Si dans un moment critique, on manque ou de jugement ou d'expédiens et de ressources, c'est parce qu'on est abattu et troublé.

Si dans la conversation ou le débat, on laisse l'adversaire prendre la haute position , c'est presque toujours parce qu'on a moins de confiance, moins de force, moins de sentiment de soi, car le caractère bien senti peut se placer avantageusement, même vis-à-vis du charlatanisme et de l'effronterie.

Si l'on manque aux convenances, ce n'est pas faute d'esprit, c'est parce qu'on n'a pas le sentiment intime de soi et de sa position.

L'élévation, le caractère et la confiance qui naît du sentiment de la force donnent, sans le secours même de l'esprit, le secret de toutes les positions: si les expressions se refusent, le caractère

a encore le langage du regard, de l'attitude et du silence; il donne la vraie dignité, le naturel, l'assurance tranquille, l'ascendant de la supériorité ; il éloigne une susceptibilité fausse, et cette force déplacée qui est ou la crainte de paraître faible, ou le lâche abus de ces avantages; il donne toutes les nuances d'une réaction supérieure à la provocation.

Le caractère ne rend pas impassilile un être sensible et bien organisé, mais il fait qu'il prend le dessus quand il le faut sur les impressions, et qu'il les chasse, les surmonte et les contient.

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