XXIV
Du géaie?
L'homme de génie et de la nature a le sentiment et l'intuition ; nourri de ses expériences et de ses sensations, le sentiment vivifie toutes ses pensées ; il est inspiré. ... La marche rapide de ses facultés échappe à l'attention qui l'examine, et semble une illumination surnaturelle.
Voir, combiner, juger et agir, ce n'est pour lui qu'un moment et qu'une même sensation ; l'élen-
due et le temps prennent à la fois sur son entendement dans l'espace indivisible de la pensée; ce n'est pas la tête seule qui pense, l'impression dont il est ému pénètre toutes ses facultés sensibles.
Quel est son langage? l'action, le regard, le geste. Il vous communique l'impression dont il est rempli comme une contagion morale, comme une émanation de son âme; l'analyse et les périodes sont pour lui trop lentes et inanimées; s'il parle, ce sont des exclamations , ce sont des résultats lumineux et brefs, où l'homme capable do l'entendre lit toute l'étendue de sa pensée. Ce sont des images, où son esprit a laissé couler la vie, et qui vous impreignent du même sentiment, de la même lumière qui les inspire.
Ses talens, son art, découlent de la même source.
Un tel génie est un don de l'organisation, la métaphysique en éloigne. L'élude des livres, et la réflexion trop peu nourrie de faits et d'épreuves, en éloignent aussi; son école, c'est l'expérience, l'action, les agitations de la vie; il se nourrit et se fortifie dans un exercice approprié ; mais il s'éteint et se décompose dans un exercice froid et minutieux, comme il s'engom'dirait dans l'inaction.
Quel caractère s'associçja ie plus naturelle-
ment à ces dispositions? Un tel homme est et doit être ordinairement passionné; une ri\alité de penchans divers ne s'accorde guère ni avec la vérité naturelle de ses sentimens, ni avec la force. Sa passion dominante ne peut être ni la volupté, ni l'amour.
Point de génie sans paresse.
Les explosions du génie lassent ;
Le génie vient de l'inflammabilité de la tête et du sentiment, de la réalité des émotions, choses qui ne se rencontrent qu'avec un caractère naturel, nécessairement porté à l'abandon, à l'empire des sensations, et par suite à la paresse.
La paresse est un creuset où les matières se préparent, fermentent tellement qu'il en sort des choses mûres, senties et approfondies.
L'esprit toujours actif ne peut être guère que superficiel, matériel, imitateur, factice.
L'homme de génie est mauvais pour l'exécution suivie, régulière, ponctuelle, minutieuse.
Les dispositions ont sur lui trop d'empire.
Point de génie sans convulsion;
Le simple, le spontané, ne sauraient conduire au grand talent.
64 ÉTUDES SUR L'UOMME.
L'impulsion naturelle est seule hardie, grande et féconde.
Ce qu'il y a de génie dans les Anglais ne lient pas à leur tète froide et méthodique; chose que nous ne comprenons point dans le sens de ce mot, quoiqu'elle soit une grande capacité et devienne un grand mérite; mais d'une certaine constitution mélancolique, enthousiaste, et qui met tout ce qu'il y a de senti dans son indépendance, dans son originalité, dans son pittoresque.
Les anglais sont le type de ce quil y avait de passionné dans ces mêmes peuples du nord qui conquirent le midi.
Il y a en France cent hommes d'esprit pour un homme de génie.
S XXVI
De l'influence du travail sur le génie et le talent.
La tension volontaire et forcée des organes est utile et même nécessaire pour l'instruction, pour le travail.
Mais pour le développement des talens, il faut qu'elle soit libre et naturelle.
Je ne veux pas dire que le développement du talent soit toujours facile, loin de là, plus il a de
ÉTUDES SUR LHOiVîMR. <»■>
vigueur, plus il suppose de oonlraclion. liieu n'est plus dissemblable que la molle négligence de la Fontaine et la manière chaude et nerveuse de Jean-Jacques Rousseau, mais elies ont cela de commun, que toutes deux sont l'ouvrage de la nature et non de la volonté.
Le génie s'anime, s'échauffe, s'exalte à l'ouvrage ; il le jette, il le savoure, il le remanie. C'est travail en ce que les organes sont dans une tension extraordinaire, mais c'est nature en ce qu'une impulsion indépendante , en ce qu'une sorte de besoin est le moteur de ce travail.
On peut commencer le travail avec une impulsion médiocre, et s'échauffer graduellement, celte disposition qui est la meilleure do toutes. Celle qui opère la plus grande puissance des facultés, qui la détermine le mieux au but et la soutient le plus long-temps, rentre toujours dans ce que je dis.
.§ xxvn.
I)o la (ension d'esprii.
Une existence incessamment tendue et forcée fte saurait être heureuse. Beaucoup de gens s'y vouent, peu y continuent; ou rinlenlion se re-
T Jll. >'"►•
tracte, ou la nature pactise et s'arrange pour se mettre à Taise.
II n'y a que la première jeunesse qui puisse trouver son bonlieur dans de fortes tensions de tète. Si riiorame paraît y persister dans làge mûr, la tension a cessé, l'habitude a pris sa place, l'élan est terminé, la carrière marquée.
§ xxvm.
De l'universalité.
Les êtres universels sont les rapports qui embrassent tous les c'tres, cest-à-diro sont des êtres abstraits ou collectifs qui représentent ou la somme des êtres ou celle des modifications communes h tous les êîies. Il n'est que lunivers qui soit un être univoisel non abstrait.
On appelle universels, des êtres qui se rapprochent plus ou moins par la généralisation, de ceux que nous venons d'exprimer.
Les idées qui représentent les êtres universels sont des idées universelles. Ainsi les idées des élémens, des effets, des causes, sont des idées universelles parce qu'elles présentent des modiiications communes à tous les êtres.
Desesprits qui rélléchissent peu croient quelque-
ÉTUDES SUR l'homme. 67
fois que les idées universelles embrassent tout parce qu'elles touchent à tout, et pour avoir découvert ou cru découvrir une de ces idées avec ses règles, ils s'écrient qu'ils possèdent la science universelle. J'aimerais autant que quelqu'un vînt me dire que l'habit d'Arlequin est rouge, parce que à force de lorgner il y a aperçu du rouge.
§ XXIX
Le l'esprit.
L'esprit, la science, le goût, donnent du poids même auprès de ceux à qui ils ne peuvent plaire; l'amabilité en reçoit du prix, la vanité en est attirée.
Le triomphe de l'esprit , est de n'en avoir qu'à propos, de le mettre à toutes les portées.
§ XXX
Suite.
Les esprits superficiels , faibles, sensibles, ne voient que le fail.
C'est la profondeur, le caractère, la vigueur de l'esprit qui font envisager le droit.
J'appelle ici le droit, parce que c'est le fondement de la science des législateurs, les ressorts
68 LTIDES SIR LIIOM.ME.
secrets, les influences lointaines, les rapports de liaison et de production, qui lient entre elles les choses et les font considérer dans leur ensemble, tandis que l'esprit de fait ne les considère qu isolées dans leur existence matérielle.
Peu de choses rétrécissent plus Tesprit des jeunes gens que les principes.
Les effets sont de ne pas chercher à apprendre et de cour])er et de systématiser à ses principes tout ce'qu'on voit ; ils sont aussi de ne pas étendre et mouler ses idées sur la nature, mais démouler et restreindre la nature sur ses idées. Ignorance et aveugle présomption !
Helvétius a gâté beaucoup d'esprits de nos jours.
Il nest rien de si dangereux pour les esprits naissans et ignorans que les bons métaphysiciens et les bons logiciens : les premiers les bornent, les seconds les égarent avec une séduction proportionnée à Irui' ignorance et à leur intelligence; car le grarid mal de ces corruptions, c'est qu'il n'y a que les bons esprits qui y mordent.
§ XXXT.
L'homme d'esprit.
].' homme d'esprit n'admire pas. Il est curieux et obscrvateui". Il recherche la société des gens
frri'DES SIR LHOMMli. ()9
d espril, ne craint pas la soliuidc. Il a peu de présomption, mais il est pUis sujet au dédain. Il a les passions \ives oc nndîiT>liées; il est distrait et oublie aisément.
Le terme d'homme d'esprit est trop vai^ue, trop général ; cet être est trop abstrait pour être suivi, car si vous ne présentez que ce qui est commun h la classe, vous ne présenterez que bien peu, mais en descendant davantage vons accumuleriez les contradictions : elles roui'millent entre les espèces diverses.
Celui qui passe poui* homme d esprit n'aura pour garantir ses actions de ridicule, de sottise, etc., qu il y porter de l'assurance et de la sérénité; son intluence subjuguera, et si l apparence est contre, on lui supposera des données ultérieures.
§ XXXII
Des grands esprils.
L'esprit relevé plane sur la société; s'il s'y mêle, s'il en étudie l'art et les manœuvres pour son avantage et pour son plaisir, il n'en contractera jamais le caractère défectueux. — Il voit les hommes, l'univers, il distingue les besoins et les
70 ËTLDES SUR L'HOMME.
caprices, les amusemens et les biens, la nature et les préjugés, rimporlaul et le frivole. Mais le grand homme ! En est-il encore ? 11 n'est, il ne peul plus exister que de grands esprits L'homme qui naît avec une grande àme croît parmi l'enthousiasme et les projets. A peine à la lueur de sa raison naissante peut-il regarder autour de lui, qu'il n"y rencontre qu'un désert ; il n'est point de commerce, il n'est j)oint de lapport entre les hautes pensées et les ojjjets qui lenvironnent. Les chemins sont fermés de toutes parts , l'élasticité de son àme est élouiïee, car les grandes idées d'indépendance, d'intérêt national, sont plus que des déclamations. La route du bien public est petite, embarrassée, assujétissimie, décourageante et remplie de tous les obstacles bas et dégoûtans qui déconcertent le courage d'un grand cœur; jusqu'aux passions du second ordre , jusqu'à l'aml^ition et l'amour de la vraie gloire, il ne s'ouvre devant lui que des carrières petites et bornées. L'ambition n'y voit que des hochets, la gloire n'y
montre que des étincelles Ainsi chassée de
toutes parts, l'àme du grand homme rentre en elle-même ; à peine sensible aux autres hommes elle nanime plus que des actions privées, la société de quelques personnes, et si le feu de son génie demande impérieusement à s'épancher, il n'est plus qu'une voie toujours libre, toujours in-
finie, mais froide, vaine, spéculative, c'est celle des écrits.
§ xxxm.
Du prix que le praticien et l'homme d'esprit donnent quelquefois aux idées communes.
Une idée que le théoricien néglige, parce qu'elle est commune et facile à trouver, parce qu'elle résulte de tous ses principes, souvent le praticien la relève , précisément parce qu'elle se réalise fréquemment et que sa lumière est inq)ortante.
Des hommes d'esprit donnent souvent du prix h des lieux communs que la foule même dédaigne ; c'est qu'ils les ont pénétrés, embrassés, ils en ont saisi la justesse, les rapports et l'étendue. Dix fois vous avez entendu sans attention la môme pensée de la bouche d'un autre, elle vous éclaire pour la première fois dans la leur.
§ xxxiv.
Du peu d'accord entre l'esprit de détail et la grandeur.
Ce tact des hommes et des circonstances, cotle souplesse, cette attention, celle exactitude, celte
"é'I ÉfLDES SLR L HOMME,
iiilclligence des détails; cette hypocrisie, cet égoïsme qui constituent le fin politique, s'accordent rarement avec la grandeur, l'enthousiasme, la hardiesse, les distractions des vastes esprits.
A force de tromper, à force de séduire, les premiers atteignent ce qu'une grande spéculation donne quelquefois à ceux-ci.
% XXXV
Des esprits bori:t's,
Il est des hommes qui, n'ayant que des idées et des aperçus bornés, n'aperçoivent aux vertus et à la perfection que l'étroite étendue que leur esprit donne à tout; ainsi, le souverain mérite à leurs yeux est renfermé dans de petites pratiques, de petits bienfaits, une certaine exactitude scrupuleuse h des observations minutieuses. Comment ne pas aimer la vertu lorsqu'elle est ainsi faite et qu on n a pas la faculté dèlre vicieux avec succès ! Aussi ces hommes remplissent-ils parfaitement tout ce qui entre dans le système de perfection qu'ils se sont formé et de l'idée qu'ils se font de leur rare supériorité, et du ncc plus ullrà de leur mérite résulte celte sullisance et cette satisfaction (|ui }>ercont dans leur habitude extë-
ÉTUDES SLU l'homme. 73
rieure, dans leurs propos, leurs gestes, leur ton, ce qui est insupportable ou ridicule au dernier point.
§ XXXVI
Caracière des petits esprits.
La conduite est souvent dérangée par une inquiétude de caracière qui nous fait désirer ce que nous n'avons pas, regretter, blâmer noire œuvre, nous en repentir pour des minuties. De l;i les plans et l'exécution brisés, contrariés, dérangés; de là les facultés intellectuelles préoccupées, l'absence de ce calme de sentiment qui examine, qui conjecture et conseille, qui aperçoit des êtres et des rapports étendus. On vise à satisfaire le petit sentiment présent; la conduite ne tend plus à l'avantage principal.
Ce défaut tient grandement h la constitution; il se corrige moralement par l'empire sur le sentiment, par l'habitude détendre ses considérations, par l'art de peser et d'estimer sainement les rapports de valeur des choses.
Les petits esprits à émulation sont très attachés aux petits objets parce que les grands, qu'ils ignorent, ne les occupent pas.
"^^ ÉTUDES SUR L'uOMME.
§ XXXVU.
Défaut des petits et des grands esprits
Le défaut des petits esprits c'est de mettre trop dimporinnce aux petites choses. Celui des grands esprits que la vie pratique et l'expérience n'ont pas modifiés, c'est de n'en mettre pas assez.
§ XXXVIIL De rhommc vulgaire.
Ignoianl et paresseux de la spéculation de l'avenir, riîomme vulgaire s'embarque dordinaire sur la foi d'un guide. La seule probal)ilité qu'il consulte c'est le caractère moral d'un conseiller : bon, c'est un bienfait qu on accepte; méchant, c'est un piège qu'on évite ; prudent, c'est une société qu'on désire; imprudent, c'est un péril qu'on ne veut pas partager, etc. — Emprunté de Nccker.
ÉTUDES SUR l'homme. 75
Donne une issue lavorabie à 1 inquiélutle de (on imagination. — Si lu la reliens dans ton sein, elle te tourmentera. — Si tu la laisses égarer, elle va l'entraîner dans mille imprudentes.... Si la sagesse la dirige, j'ignore si elle fera de toi un homme heureux, mais elle en fera du moins un giand homme.
§ XXXIX
De l'imagination.
Dire que la laison est la cause eréatrice de l'imagination, ce serait une grande entreprise, et si le succès n'en était pas impossible, du moins nous exposerait-elle à bien des erreurs. Quelques-uns ne l'attribuent qu'à la constitution physique, d'autres prétendent que l'éducation morale y met beaucoup : Les premiers, d'accord sur le point général, diffèrent encore sur l'explication particulière quils en donnent. Tan toi, fondant sur une base d'argile l'édilice le plus brillant, ils attri-
ETUDES SIK I/HOMME.
buent la vivacité de limaginalion à la mobilité des nerfs, et ne songent point que cette cause si peu définie, si imparfaitement entendue, pourrait bien être elle-même l'ouvrage de ces brillantes erreurs, de cette fécondité d'invention dont elle se vante d'être la mère. Tantôt ils donnent la chaleur du sang, les masses respectives des humeurs dont nous sommes composés, comme l'origine des variétés de caractère, d'humeur, d'esprit et la source de la chaleur et de la fécondité des idées. Chez quelques autres, c'est l'électricité qui produit tout, et c'est au plus ou au moins que nous en renfermons que nous devons la sorte d'esprit qui nous anime.
Dans toutes les fonctions de l'homme, l'imagination fait seule les nouveautés, les essorts, les écarts, le pittoresque.
L'homme sans imagination se traîne dans la route de limitation et de l'habitude. Il est asser\i à ses semblables, s'il est aussi sans caractère ; il est asservi aux choses, s il en a un.
Les esprits sans spiritualité ne voient que le matériel des choses.
Privés de goût, de tout ce qui est raffinement, étrangers à toute perfection dans les beaux-arts,
ETIDES SLR LÏIOMME. 77
étrangers à la métaphysique proprement dite, à la métaphysique de sentiment, à l'immensité d'émotions qui résultent de ces deux sources , le monde abstrait^ le monde subtil n'existe pas pour eux.
La grande étude de la nature , le grand exercice de l'esprit, que peuvent-ils sans l'imagination? rassembler des faits, les comparer, fournir des matériaux h l'esprit créateui- ; mais, privés de ce levier puissant, ils ne pourront point en former de nouveaux édifices.
Ils ne sauront même guère en extraire des résultats nouveaux et surprenans, car cette môme activité de l'esprit qui crée des combinaisons nouvelles , a seule aussi le don de voir dans les choses de la nature ce que les autres n'y ont point vu, soit parla force active et la spiritualité qui peuvent seules conduire aux vues générales, intérieures ; soit par le don des suppositions, ces précurseurs presque indispensables des découvertes.
Mais comme l'imagination a besoin d'être déterminée dans ses mouvemens par l'expérience de la vie, il faut qu'elle soit fécondée dans ses conceptions par les sens et par le cicur ; vague et folle sans l'expérience, elle est sèche et frivole sans la nourriture des sentimens et des sensations.
78 ÉTUDES SUK L IIOIUME.
Les hommes sans imagination nede\'inentrien.
Ceux sans finesse n'aperçoivent rien.
L'imagination, le nerf et le sentiment veulent être réunis pour constituer un grand et bon esprit.
Mirabeau fait preuve qu'il y faut joindre la faculté du calme. A cette qualité près, il a les plus beaux élémens de génie qui se soient vus de notre temps. Que ceux qui querelleraient sa trop petite dose de sentiment se rappellent que cette qualité de l'esprit, la plus séduisante, n'existe guère qu'aux dépens du nerf, qui est la plus utile.
L'imagination est la première faculté de l'esprit qui se perd.
Les prestiges de l'imagination ne séduisent que la jeunesse et les femmes, dont la jeunesse d'esprit est plus longue, ainsi que celle du corps est plus courte.
Le goût arrive par deux causes contemporaines : l'expérience et l'extinclion de l'imagina lion.