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LII

La philosophie et la poésie.— Allégorie.

Je connais deux sœurs d'un âge très avancé.

Elle se consacrent au public , et le public les traite de folles. L'une est une coquette toujours parée , toujours embellie par l'art , dont la folie est de vouloir plaire ; l'autre est une espèce de devineresse qui passe sa vie à méditer et qui prétend prédire les choses futures ; celle-là veut être agréable et se destine à nos plaisirs ; celle-ci veut être utile, et sa vastes instruction renferme toutes les connaissances.

On aura peine à croire que cette pédante soit la cadette , et la cadette de plusieurs années ; elle est sèche , maigre , ses muscles sont fortement , rudement exprimés ; elle est parleuse, mais laconique dans sa tournure ; quoiqu'elle se plaise à prononcer des oracles , son langage n'est point ambigu. Sa figure est indifférente ; elle ne rit ni ne pleure, ne s'attendrit jamais, mais elle annonce un esprit tendu , et la curiosité s"y peint ; elle aperçoit tout et ne s'émeut de rien , car son caractère ne la porte point à sentir, mais à connaître.

L'aînée est très différente : si l'on s'en tenait au témoignage de ses yeux, on la jugerait beaucoup plus jeune ; il est vrai qu'elle met dans sa parure un art infini ; cependant , le genre de vie libertin auquel elle se livre eût dû la faner de très bonne heure.

Sa vie est partagée entre l'amour et la débauche ; le sentiment même dont les atteintes sont si destructives pour la beauté , exalte souvent son âme ; elle est toujours occupée par des sensations vives , la variété peut-être la délasse et prévient l'épuisement de ses forces. En effet, combien d'instabilité dans son caractère , avec quelle aisance elle revêt toutes les formes qu'elle croit capable de plaire ; elle est la coquette la plus habile. Etes-vous sensible ? elle vous enivre de toutes les jouissances du sentiment ; tendre , honnête , malheureuse, elle vous livre tour à tour aux vives impressions de la tendresse , de l'estime , de la pitié, de la terreur. Elle saisit tout ce qui peut ajouter à la force des effets ; tantôt elle est lugubrement vêtue, sa voix est sourde, sombre, sépulcrale ; ses yeux sont en pleurs , la pâleur la défigure ; votre oreille est intéressée par ses sons plaintifs ; vos yeux frappés par les images qu'elle vous présente; tous vos sens sont affectés, séduits, enchantés par la syrène.

Un autre jour, le sein couvert de fleurs odori-

férantes et la tête parée d'un chapeau léger, elle ornera sa fraîcheur des ajustemens les plus simples ; elle contracte un air naïf, sa bouche sourit innocemment; ses yeux baissés sont animés d'un feu dont elle semble ignorer la cause, sa voix douce ne chante que les plaisirs de Tenfance, son front ingénu peint la sincérité de l'ignorance et le calme absolu du cœur.

Voulez-Yous éprouver les aiguillons du désir ? Attendez que, sortant de son lit, gaie, vive, fraîche, pétillante, elle vous reçoive en négligé ; alors, libre sans indécence, elle provoquera le désir sans permettre à la satiété de la suivre ; sa voix brillante s'exercera sur des airs vifs, faciles, irréguliers ; coquette sous le voile de la folie], elle permet à son peignoir de s'entrouvrir, ou, sans paraître y songer , elle attache sa jarretière ; elle court, danse, rit, babille, laisse dénouer ses cheveux, perd en folâtrant sa mule, vous prend la main, vous caresse, se laisse embrasser et semble n'y pas entendre malice.

La peindrai-je plus volu}>lueuse et moins vive, languissamment couchée sur un canapé, couverte de voiles Iransparens, et brûlée d'un feu que son attitude fait deviner. Sa voix est molle, lente, entre-coupée , ses yeux sont mi-clos , sa fraîcheur est appétissante ; ses contours charmans, ses attitudes agaçantes enflamment les sens à travers la

gaze légère qui les dérobe pour les faire désirer.

Le cynisme n'a point d'excès, où pour ranimer des sens blasés par la jouissance ou par l'âge, elle ne soit capable de se porter ; alors elle s'étale indécemment sous vos yeux. Ses expressions sont aussi libres que ses attitudes ; et le raffinement de son libertinage crée des sens, au vieillard le plus apathique.

Je ne saurais vous détailler tous les caractères sous lesquels elle sait se montrer. Méchante, elle vous amuse par ses critiques ; badine , elle vous réjouit par ses bons mots. Il n'existe presque aucun plaisir qu'elle ne sache vous faire éprouver, et l'art n'offre point de ressource qu'elle ne mette en jeu pour séduire.

Ces deux sœurs là ne se haïssent point; le théâtre de leur gloire est si différent ! L'aînée se plaît parfois à mettre en chansons les oracles de la cadette , et cela les fait connaître du public. Mais leurs amans n'observent pas cette proi'onde paix.

Les courtisans de la cadette font mine de mépriser ceux de l'aînée , les taxent de frivolité ; ceux-ci à leur tour, leur reprochent la sécheresse et l'ennui dont ils semblent fiiire profession ; le petit nombre des hommes qui voit juste les estime l'une et l'autre et ne croit point leurs dons incompatibles ; écouter les Jeçons de l'une ; se con-

T. IV. l'î-

duire d'après ses instructions, savourer les agrémens de sa sœur , leur paraît quelque chose de très simple ; ils se moquent , et de celui qui ne peut acheter quelques connaissances que par le sacrifice de toutes les sensations voluptueuses, et de celui qui, marchant aveuglément au milieu d'elles , s'expose, faute d'avoir les yeux ouverts , à devenir la victime de leurs amorces.

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