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CHAPITRE IV

Eloquence.

Art oratoire!

But de l'éloquence.

L'éloquence, non certes la plus glorieuse, mais la plus sûre du succès, est celle qui s'empare des passions dominantes dans ceux qui l'ëcoutenl, les flatte, les honore, les justifie, et leur prouve qu'ils font une chose glorieuse en se livrant à leurs inclinations basses ou criminelles.

Qui pourrait résister à un orateur qui , devant des hommes lâches, colore et ennoblit la lâcheté, qui, devant des hommes envieux, donne à l'envie les noms d'une vertueuse méfiance, d'un ardent amour de légalité, qui, devant des hommes intéressés, prouve que l'intérêt public et le leur, sont le même ?

On ne saurait assez le craindre ni assez le mépriser.

lOG ÉTLDÈS LITTÉRAIRES.

Style propre à l'éloquence.

Ce qui so prononce a besoin d'être plus clair que ce qui se lit.

Ce qui se [)iononce devant une multitude a besoin d'être plus palpable que ce qui naurait qu'un petit nombre d'auditeurs choisis et attentifs ; les idées doivent être plus claires, la poésie plus sensible.

Le discours prononcé ne comporte pas la même brièveté que le discours écrit, soit qu'il en devienne moins intelligible, soit que ne passant quune fois devant Tattention, on ait à craindre de la trouver distraite ; il demande donc parfois des répétitions.

Des raisoiinemens liés, qui auront besoin d'une attention suivie et non interrompue . pourront ('chapper souvent à l'auditeur ; il sera bon de les rendre ou du moins de les récapituler par des formes rapprochées et rendues plus i'aciles à saisir.

Le style des productions qui doivent avoir été réfléchies et travaillées, peut paraître lui-mêii]^

ÊTCDES LITTÉRAIRES. 197

plus travaillé que celui de celles qui doivent porter l'empreinte du premier bond.

Un discours médité sur une matière importante est dans le premier genre.

Rousseau, dans le sentiment même, est travaillé ; il a la force, il a l'énergie, mais il n'a pas l'abandon.

Le rôle, le caractère, la situation de l'auteur de l'ouvrage, ajoutent à son effet et doivent influer sur le caractère du style.

Ils influent aussi sur le ton de la prononciation. Ces lois sont presque trop évidentes pour être indiquées, mais si importantes et si mal suivies, qu'on ne saurait trop les rappeler.

Le but, les auditeurs , les sujets ont aussi leur influence ; l'art de peindre le sentiment et la pensée, l'art de les transmettre a, comme tout autre, ses variétés indéfinies, ses nuances innombrables, ses relations que l'esprit aperçoit , que le tact sent, que la souplesse de l'art observe.

L'effet poétique recevra beaucoup du caractère vrai de l'œuvre et de l'auteur. La plupart ont un caractère évidemment factice , un caractère composé de parties incompatibles, souvent le lecteur ne peut suivre de l'œil celui qui parle, et s'il lit haut, il ne peut en bien saisir et en lier les tons.

Les abstractions ont souvent à un haut degré le caractère poétique et sentimental ; mais quel-

quefois elles ont besoin de recevoir un cerf s par les, figures.

Le prophète, le propagateur d'une religion, doivent, pour émouvoir, pour entraîner, être exaltés ou le paraître : leurs disciples le sont aussi ; le dévot contemplatif, le dévot prêcheur le sont également ; tous ces gens ont embrassé leur situation par exaltation ; s'ils sont hypocrites , ils ont dû la jouer. Les impressions sensibles à produire , les grands motifs de tenxur, de désir, d'amour, de haine, d'indignation, de respect, d'obscurité des mystères où l'imagination s'égare, voilà le genre prophétique, le genre ascétique, la raison immolée en général à l'imagination et au sentiment ! Voilà l'exaltation de la tête et des passions ou réelles ou jouées !

Tout rôle a un caractère, un ensemble, un accord, une compatibilité dans ses parties. Mais combien certains rôles comportent de variétés! Combien de choses compatibles, quelle succession, quelle liaison de diversités et de nuances dans les caractères de la nature ! Combien chaque situation est composée , et combien la série des situations offre des tableaux divers! Combien, sans cesser d'être vraies , la fiction et l'imitation peuvent être riches !

Dans les productions de sentiment, et surtout dans les dramatiques , donner la clarté sans rien

ôter au naturel et à la vérité, c'est un des écueils de l'art.

La grande difficulté est celle des expositions : elles pèchent tantôt par Farlitice , tantôt par l'invraisemblance, tantôt par la puérilité, la frivolité intrinsèque des parties qui la fournissent, telle celle de Rodogune.

Il est une lucidité métapîiysique, dialecticienne, précise, étendue, aisée, nette dans les aperçus abstraits : Helvétius , Fontenelle , Du Marsais , la possédèrent.

Il est une lucidité de sentiment qui pénètre les objets dans leurs formes concrètes et palpables, avec leur ensemble, leurs couleurs, leurs jeux, leurs faces intéressantes. Tels furent Montesquieu, Fénélon, Jean- Jacques Rousseau, Goethe, immortels aussi long-temps que l'imagination et le sentiment conserveront leur empire parmi les hommes.

L'une et l'autre ont leur application.

La première plaira surtout aux esprits du même genre , à certains faux philosophes et pédans du temps, aux personnes inexpérimentées, peu instruites , mais douées naturellement d'une tête dialecticienne.

Rarement elle se restreindra dans l'application aux bornes que la saine philosophie lui désigne. Elle voudra composer seule les lois de l'Amérique septentrionale.

OOÔ ÉTUDES LITTÉRAIRES.

Les esprits qui seront principalement pourvus de celle-là par la nature de l'exercice , posséderont rarement l'autre à un certain point , et n'appliqueront pour l'ordinaire leur poésie même, qu'à orner ou à éclairer des spéculations purement abstraites.

La seconde fera les délices du grand nombre des lecteurs et des auditeurs. Elle se trouvera fréquemment liée à une possession suffisante et à un emploi convenable de la première. Elle pourra, le plus souvent même , s" y substituer pour l'usage avec peu de perte davantages.

Enfin, seule, elle fera l'orateur touchant, le prophète du peuple , le souverain des passions et des sentimens.

Les hommes se conduisent presque toujours par l'émotion du moment.

C'est l'impulsion du moment qui fait le plus souvent oublier l'intérêt de l'avenir. C'est encore l'exaltation du moment qui fait sentir, qui fait concevoir, qui fait désirer, qui rapproche les lieux et les temps sous l'influence de lïmagination.

Celle-ci et le sentiment sont les plus invincibles des orateurs, les plus dangereux des sophistes.

Il est des personnes que l'imagination entraîne et séduit jusque dans ses écarts; il en est qui ne

font que sourire aux excursions ingénieuses d'un esprit qui quitte le solide, l'important, le réel..., ou du moins ce qu'elles appellent ainsi. Tous cependant ont une porte ouverte au charlatanisme ; mais elle est tantôt petite, tantôt grande ; elle est ici, là, au cœur, à la tête, ou ailleurs.

Peu méfians de leur ignorance , les hommes se laissent facilement abuser sur ce qu'ils ignorent. Mais plus vains , plus jaloux encore que sagaces , ils s'abandonnent difficilement au charlatanisme qu'on veut établir dans i'enceinte de leurs connaissances.

En général, les fantômes de l'imagination auront plus de force sur la femme, l'enfant, l'être inexpérimenté; les réalités en auront plus sur l'homme qui a vu et vécu, en qui l'imagination s'est éteinte.

Il en est à qui il faut montrer l'agréable , d'autres qui ne sont influencés que par l'utile.

La chaleur échaufle, la vérité persuade. Ce qui impose le plus puissamment, c'est l'assurance calme. Le calme inspire la confiance.

Le ton du barreau doit essentiellement être naturel et vrai , car il n'est pas destiné à l'imagination comme le théâtral, ni à l'exaltation et la faiblesse comme celui de la chaire, ni à la passion et à l'intérêt personnel comme l'éloquence publique et privée, mais à des esprits sérieux, accou-

tumés aux artifices , et qu'il faut porter à des actes froids et réfléchis. Le ton du barreau étant senti, il faut encore que le caractère de l'orateur lui donne de l'intérêt ou du poids par sa consistance, par sa modestie intelligente.

C'est un point capital dans la conversation d'être bref, clair et sensible.

Là, plus qu'ailleurs , conviennent ces formes nerveuses et ramassées qui donnent dans quelques mots le résultat sensible et frappant de beaucoup de pensées.

De l'éloqaence politique.

Le propre de l'éloquence politique est d'éclairer. L'orateur n'est pas partie comme au barreau; ou, comme dans la chaire, ministre d'un dogme et d'une volonté déterminée ; il est au nombre des juges, il délibère, il cherche la vérité avec le même intérêt et le même caractère que ceux auxquels il parle.

Cependant, il arrive souvent que l'orateur politique adopte la marche entière, directe et déterminée du barreau, lorsque sa personne est at-

taquée, lorsque son opinion est déjà prononcée et qu'il ne s'agit plus que de la faire triompher ; lorsqu'il a un adversaire connu.

De la persuasioDo

Pour persuader, il est important de cacher qu'on Veut prouver.

De remploi du pathétique.

Sans examiner s'il est bien permis et s'il est d'une délicatesse exacte de chercher à émouvoir ceux qui nous jugent, puisque aujourdhui tout le monde use de ces armes, et qu'il est sûr, du moins, que cette méthode est devenue juste en devenant respective, cherchons quel est le moment du pathétique, le moment où l'orateur doit parler au cœur, pour pénétrer plus vivement l'esprit de ses raisons, les lui faire entendre avec plus d'intérêt, plus d'attention, et, par conséquent, le saisir avec plus de facilité.

Je crois que le sentiment doit précéder les raisons. Lorsque celui qui vous entend, l'âme émue, attendrie, déchirée par les malheurs que vous lui peignez, vous voit vertueux, sensible, persécuté, il est plus porté à juger favorablement de vos raisons. Avec quel intérêt il les écoute ! et qu'il désire de vous trouver innocent! Il n'est pas une de vos paroles qui lui échappe ; vos preuves lui semblent toutes convaincantes ; votre vertu, votre bonne foi, dont vous venez de le pénétrer, ne lui permettent pas de révoquer en doute vos assertions. Votre cause est soutenue par une grande autorité, par celle d'une âme droite et sincère; c'est la vôtre, il a vu en vous l'homme honnête, et votre jugement peut autant sur lui que s'il ne se rapportait pas à votre propre cause.

s VI.

Inflaence de la sensibilité sur réloqueoce.

Une vive sensibilité est souvent la mère d'une admirable éloquence : on conçoit la situation de l'être qu'on fait parler ; on suppose qu'on est lui, ou plutôt qu'on est dans les mêmes circonstances, et l'on s'énonce alors comme on sent qu'on le ferait. L'expérience et l'imitation peuvent pro-

duire le même effet ; on se rappelle les émotions qu'on a senties, on cherche ce qui peut les reproduire, on essaie sur sa propre sensibilité Tanne qu'on prépare à l'attaque de celle des autres hommes. Le souvenir de nos expériences et l'imitation des êtres qui les ont produites fixent l'incertitude de nos recherches.

S vn.

Des passions.

Les rhéteurs distinguent trois parties dans le discours , les preuves, les mœurs et les passions, dont le but est d'instruire, de plaire et d émouvoir.

Il est dans le cœur de ceux qui nous entendent, certains penchans et certaines aversions, certains désirs et certaines craintes, qui peuvent les engager à penser et à agir comme nous le voulons ; l'orateur irrite ces sentimens , il les produit , il les rappelle en eux , il les exalte, et il augmente avec art leur efficacité ; voilà ce qu'en matière d'éloquence on nomme émouvoir.

Les passions, disent encore les rhéteurs, doi-

vent marcher après les preuves ; il faut instruire avant de toucher.

Il est important d'exciter la confiance : paraître se reposer sur la bonté de sa cause , déduire ses raisons avec simplicité, n'avoir point l'air de chercher à éblouir la raison en touchant le cœur, c'est ne pas permettre à l'auditeur de croire qu'on veuille le tromper, c'est l'engager à considérer vos preuves comme plus solides et plus claires.

Lorsque l'auditeur n'est point encore prévenu, prétendre le toucher, c'est paraître vouloir le tromper ; il se défie de vous, il vous observe avec plus de circonspection , son esprit n'est pas convaincu, son jugement n'est pas assis, les passions n'auront point de prise sur son cœur, il résistera volontairement à leur impulsion.

Mais s'il a vu la justice dans votre cause, si vos raisons l'ont convaincu , avec quelle joie ne se laissera-t-il pas persuader ! il se li\Tera à toutes les impressions que vous pourrez lui susciter, il s'estimera de s'émouvoir, et enflera h ses propres yeux les émotions que vous lui aurez causées.

Cette marche, paraissant être celle de la sécurité, enhardira le juge comme vous; votre opinion deviendra pour lui un préjugé favorable.

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