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sieurs êtres, qui leur fait produire le meilleur effet.

Dans l'art oratoire, cet ordre consiste h faire succéder ses idées et ses paroles de la manière la plus propre à leur faire produire l'effet qu'on se propose. Ainsi, je suppose qu'on veuille produire une impression longue : la gradation sera le bon ordre.

§xi.

De la narration.

La narration est la description, la peinture d'un fait. Narrer, c'est-à-dire peindre, exprimer, représenter des évènemens.

La méthode à suivre, lorsqu'on narre, varie évidemment selon le but que le narrateur se propose. Les moyens les plus propres à parvenir aux buts divers qui peuvent le faire agir, composent les caractères divers que doit revêtir la narration.

Ces buts sont d'éclairer, d'amuser, d'attendrir: tous ces effets sont le produit de causes différentes dont la science et l'exécution constituent l'art de narrer. Je vais parcourir les principaux.

et développer mes idées sur la manière de les faire naître.

Le narrateur qui veut instruire doit suivre la méthode de l'art d'instruire, de la didactique ; il faut qu'il présente un tableau juste, fidèle, clair et facile à saisir ; que l'ordre de paroles annonce et peigne l'ordre et la succession des faits.

Sa diction doit être simple et claire ; il doit en élaguer tous les mots oisifs qui ne serviraient qu'à obscurcir les phrases et a distraire du sujet, toutes les idées accessoires qui, sans être d'une certaine importance, absorberaient l'attention et la mémoire, et retarderaient la chaîne des faits qu'il faut présenter à découvert et sans confusion.

Il indiquera la fdiation des effets et des causes, lors seulement qu'elle ne sera pas évidente et que cette notion concourra à ses fins; hors de ces cas, ce serait surcharger son discours des idées accessoires dont j'ai marqué le vice.

La narration destinée à faire rire doit présenter des accidens et des objets ridicules , burlesques, risibles, soit par eux-mêmes , soit parleur assemblage , leurs combinaisons, leiirs contrastes. Le choix des termes doit être propre h communiquer aux choses ces qualités ; l'alliage des idées doit concourir au même objet.

La narration destinée h attendrir doit présenter les objets et les accidens sous la forme la plus pro-

pre à émouvoir la sensibilité ; elle doit n'omettre aucune des circonstances propres à rendre le senlimenl vif; les expressions doivent être énergiques, les tableaux vrais et touchans, les eftets poétiques avec naturel. Le caractère des auditeurs doit être considéré , pour offrir à leur cœur les idées et les images les plus capables d'agir sur eux.

Les détails servent la vraisemblance , augmentent la foi de l'auditeur, et par conséquent la force de son émotion.

Le narrateur qui paraît attendri lui-même, touche encore l'auditeur par l'estime vive et la sympathie de douleur qu'il lui inspire ; comme il paraît être vrai, la confiance naît, et par conséquent l'émotion est plus certaine. Ainsi, dans ce genre, on emploiera le style de la passion que doivent inspirer à l'homme sensible les faits que l'on narre.

La narration des faits contestés doit établir et prouver leur vérité ; cette preuve résulte de la manière conforme à la natuie dont ils ont été produits par les faits accordés; ou ils sont les effets des mêmes causes, ou ils en sont les signes par quelque enchaînement semblable. On fera apercevoir cette analogie avec clarté, avec évidence; ainsi le caractère et les actions, les intérêts et les désirs, les désirs et les

efforts se servent mutuelleinenl de signes. La simplicité d'un failj ou sa ressemijlance à ce qui arrive ordinairement , sera une preuve de sa vérité; on doit donc lui en donner l'apparence. Les détails établissent la vérité , lorsqu'ils sont trop naturels pour paraître avoir été conlrouvés.

§ XII

De la facilité.

La facilité, en fait d'éloquence ou de langage , est le caractère d'un discours qui païaît avoir été composé sans travail et sans soin.

La facilité est due le plus souvent à l'habitude, quelquefois à la nature, et je ne doute pas, malgré les préjugés adoptés , qu'elle ne puisse être le fruit d'un art profond.

Tachons donc deii saisii' le caractère.

L'asservissement sciupuleux aux règles ne saurait être que pénible; ainsi la facilité entraîne une certaine indépendance et ne s'astreint guère à une marche très méthodique.

L'enchaînement des idées que la présence des objets et la suite des sensations produit en nous, lorsque sans affectation, sans prétention, sans

altenlioiî sur nous-même, nous laissons errer notre esprit sur le sujet qui nous affecte , est une image de la marche libre d'un discours facile.

Toute idée trop éloignée, trop étrangère, trop subtile ; toute idée qui paraît enfin n'avoir été produite que par de longues, de grandes, de pénibles recherches, ne saurait avoir l'air de la facihté.

Toute variété excessive dans le style, toute correction exacte, toute abondance d'expressions trop étonnante pour paraître le fruit du moment , s'éloignent aussi de la facilité.

Tout raisonnement trop serré, trop précis, doit avoir été élagué; il n'est point l'ouvrage du premier tracé ; il a été corrigé ou réfléchi : la facilité qui raisonne est un peu babillarde.

L'extrême sujétion aux bienséances annonce une grande attention sur soi-même. La facilité, quelquefois, consiste dans un peu de licence.

Les constructions de phrases qui ne se présentent pas d'abord, le néologisme, l'usage des choses rares et recherchées, l'érudition, sont de grands ennemis de la facilité; mais des phrases roulantes, que la bouche, d'accord avec l'oreille, semble avoir formées, des expressions simples et nettes, un enchaînement d'idées naturel, quelques négligences, lorsque la règle est pénible, l'exactitude à sacrifier à une grâce qui séduit

le langage analogue au sentiment, en général plus de mollesse que de force, c'est-à-dire une force peu soutenue , parce que les affections vives lassent celui qui compose, deviennent bientôt pénibles et ne sauraient être prolongées , sans ressembler à l'art qui surmonte la nature et commande à la paresse; tels sont les caractères de la facilité.

Elle plaît parce qu'elle occupe peu le lecteur ou l'auditeur; ce qui a été facilement composé est facilement saisi. Elle annonce la simplicité, le vide des prétentions; elle est un grand préjugé de la sincérité, qualité que n'a pas le sophiste, grand rechercheur de raisons captieuses, toujours attentif à tromper et à cacher. La facilité est l'enseigne de la bonne foi, de la propre conviction et de la netteté de la compréhension ; car ce que l'on disait , ce que l'on prouve sans peine , on le conçoit bien.

La facilité est vantée dans le style épistolaire , dans le dialogue, c'est que c'est laque les prétentions sont le plus détestées, et que la bonne foi et la vérité sont le plus chéries.

L'habitude produit la facilité , parce qu'un grand usage de tous les termes, de toutes les expressions, de toutes les idées usitées dans une certaine matière , nous les met à la bouche ou sous la plume, et nous laisse le choix de ceux qui s'a-

21G ÊTCDES LITTÉRAIRES.

daptent le plus naiurellement ; rien ne cloche, rien n'est en désaccord , tout paraît d'une grande simplicité et semble s'être présenté d'abord ; cependant il s'en faut que la facilité soit toujours le fruit de l'habitude dans la composition, elle l'est plus ordinairement dans la prononciation, car souvent ce qui a été composé sans peine n'a pas l'air facile , et l'habitude donne beaucoup plus la facilité réelle que l'air de la facilité.

La facilité peut être l'ouvrage de la nature, si par une grande souplesse, une mobilité heureuse, l'esprit se trouve d'abord saisi ; telles sont les femmes à qui un peu d'ignorance aide encore à composer des choses faciles, en les empêchant de s'asservir aux règles et d'étaler de l'habileté ; mais si au naturel que je viens de décrire, s'unit, chez elles, ce qui est très fréquent, une disposition à la paresse (car les organes souples ne sont pas ordinairement très forts), l'air de la facilité se montrera parfaitement dans leurs productions , et elles serviront de modèle dans cet aimable genre.

§xm.

De la clarté.

La clarté est cette qualité de l'expression qui

transmet à l'auditeur les idées qu'elle renferme , sans travail, sans erreur et sans difficulté.

L'obscurité et l'amphybologie sont ses contraires ; la première rend difficiles à saisir les idées que l'orateur présente , l'autre contient un sens double, de manière que l'auditeur peut entendre ce que l'orateur n'exprime pas.

La clarté est nécessaire dans tout ce qui est destiné à instruire. Elle est la première qualité de ce genre nommé didactique.

On parvient à être clair, en exprimant par des termes du style ordinaire, les idées que pour l'ordinaire les gens de 1 art renferment dans des termes techniques ; en employant des comparaisons exactes, et prises dans les objets les plus connus à l'auditeur; en élaguant les vains détails et tout ce qui serait épisodique , pour laisser dans un grand jour la grande construction du système.

Helvétiiis a avancé, dans son traité de l'homme, que tout le mérite du discours se réduisait à la clarté ; je n'adopte point cette assertion exclusive, mais je me réunis à lui pour accorder à cette heureuse qualité une utilité très fréquente et très considérable.

La force tend beaucoup a la clarté ; plus l'idée est facilement saisie et nettement aperçue, plus son effet est prompt, entier, isolé, par conséquent plus il est fort.

La clarté met à la portée d'une intelligence commune , des choses qui passent vulgairement pour obscures. Le lecteur, flatté de se trouver plus d'esprit qu'à l'ordinaire, verse sur l'auteur la reconnaissance de la satisfaction qu'il en a conçue.

L'orateur clair, range le grand noml)re de son avis, car lorsque les données sont également aperçues , les jugemens des hommes se ressemblent le plus souvent, et ce que vous aurez sincèrement jugé , le grand nombre , pourvu exactement des mêmes lumières, le jugera également»

§xiv,

Da laconisme.

Le laconisme n'est point le langage ordinaire de l'éloquence.

S XV

De la prosodie.

Il y a une prosodie qui est déclamation, intensité d'expression. Elle est grande chez le petit

esprit pour qui tout importe , chez le sensible méridional, chez le vulgaire qui laisse parler ses impressions. Elle est nulle chez le didactique, le septentrional, l'homme blasé de la grande ville et chez l'homme de la bonne compagnie qui bannit toute démonstration vive.

S XVI

Harmonie du style.

On comprend sous cette expression toutes les qualités qui résultent de l'assemblage des mots considérés comme simples sons.

Elles consistent principalement dans les diverses combinaisons des nombres et des inflexions, c'est-à-dire de la vitesse et de l'élévation des sons.

Cependant , il est une harmonie qui dérive de quelques autres de leurs modifications, comme le dur, le doux et certains sons imitatifs.

2â0 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

§ xvu.

De la déclamation.

( Ce mot est pris ici dans le sens commua. )

La déclamation est une espèce de prononciation qui tient de la musique, c'est-à-dire qui est prosodiée avec une harmonie plus sensible que la prononciation ordinaire.

La déclamation ajoute à la force de l'impression, parce qu'elle exalte et qu'elle élève l'âme de l'auditeur.

Par la même raison elle nuit à la netteté de sa conception.

L'exaltation qu'elle opère produit bientôt la lassitude ; les premières impressions sont plus vives, les dernières sont tièdes et molles.

Elle diminue de la vérité et nuit à ses bons effets.

Elle fait présumer l'affectation et participe à ses mauvais effets.

Quelle est , d'après ces réflexions , le cas où la déclamation peut être avantageuse ?

Elle ne doit s'employer que passagèrement,

mais la transition d'une prononciation simple, à la déclamation, doit être assez bien ménagée pour ne pas occasionner la surprise et ne pas laisser percer l'affectation.

La poésie dont l'effet est d'exprimer avec violence, et qui renferme une harmonie mesurée et régulière, qui guide la déclamation, est à peu près le seul style qui la supporte.

Le moment où l'Ame de l'auditeur doit être touchée par des passions très violentes, et hors de la portée ordinaire de la sensibilité , est celui où il est utile de l'exalter par la déclamation, d'émouvoir , d'ébranler par des secousses puissantes, toute l'organisation sensible.

§ xvm.

Du langage précieux.

Le style précieux est l'effet du désir de se distinguer par son langage , d'éviter ce qui est commun, Vulgaire, de montrer une délicatesse scrupuleuse sur le choix des termes et des tournures , de prouver qu'on est au fait des mots nouveaux, qu'on a l'esprit de son siècle en employant des expressions

modernes , etc. Des styles qui ne se ressemblent pas et qui naissent de diverses causes , de buts différens portent également le nom de précieux ; il est difficile de donner sur cette matière une définition générale plus précise.

Ce style est l'opposé du familier et du libre , qui , se souciant peu de la pureté et de l'élégance des expressions, ne tend qu'à fuir la gêne ou à rendre les choses d'une manière plaisante, pittoresque, naturelle, gaie.

Comme le précieux prétend à une grande connaissance de la langue , il emploie souvent pour le prouver des mots reçus, mais peu usités et inintelligibles pour le grand nombre.

Le néologisme flattant aussi cette vanité qui cherche à se distinguer du commun, annonçant cette liberté, cette noble indépendance des règles dont on fait gloire, etc., doit plaire aux précieux.

Ce qui annonce les connaissances de la mode, plaît à la vanité du précieux qui , dans beaucoup de cas, n'est qu'un pédant, suivant la mode. C'est pourquoi, dans ce siècle-ci, les expressions techniques sont fort en vogue dans le style précieux.

Comme les précieux ont ordinairement les prétentions consacrées par la mode actuelle, ils emploient souvent les termes affectés h ces prétentions, telles que sont de nos jours les expressions rela-

tives aux maladies nerveuses , celles qui expriment les modifications de caractère que la philosophie du jour sait feindre ou rechercher.

§ xix;

Du langage da monde.

Le langage du monde a, comme les parures et les mœurs , ses modes, ses variations , ses vicissitudes. Du temps de Molière, le style des Calprenède et des D'Urfé avait donné l'exemple du précieux, du sentimental épuré, de l'esprit raffiné, subtillisé, distilé. Depuis, le changement des mœurs, la fermentation des esprits, l'avancement de la langue , le mitigèrent. L'esprit de finance influa aussi sur les termes et sur la construction des phrases; le goût de la philosophie, l'instruction, le libertinage, l'affectation, la paresse et Tenchaînement des circonstances créèrent ces expressions outrées, ces phrases fines, mais longues, obscures et presque inintelligibles, ce qui passa parmi les gens du monde pour la quintescence de l'esprit. Alors écrivit Crébillon, qu'on peut regarder comme l'historien des mœurs et du jargon de son temps parmi le grand monde. La lassitude et le dégoût

condamnèrent ce nouveau genre, et comme il arrive pour l'ordinaire , dans ces choses, on lui fit succéder l'opposé , c'est-à-dire un naturel , une simplicité extrême ; l'aisance et la liberté du langage l'emportèrent sur tout ; mais le goût des sciences exactes et naturelles fit éclore une nouvelle révolution dans le langage; ce goût ayant passé des académiciens aux élégans , les uns par discernement ou par despotisme , les autres par affectaiion, s'empressèrent d'introduire une foule de mots techniques que la chimie , la physique ou les ma thématiques fournissaient.

S XX

Style passionné.

L'homme agité de sentimens violens veut exprimer avec rapidité et avec force. Pour lui, les expressions exactes sont trop longues, trop faibles, c'est la métaphore qui remplit ses vues, c'est elle qu'il emploie. Souvent, embarrassé de trouver le mot propre, le mot énergique, il ne s'arrête pas ; un terme nouveau voit le jour, ou bien l'expression la plus éloignée se rapproche et vient occuper une place où elle ne s'était jamais vue.

S XXI

Style précieux.

Le Style précieux est ce langage qu'emploie une sorte d'affectation qui prétend à l'esprit, au raffiné surtout, à ce qui s'éloigne du commun. Des expressions nouvelles, une subtilité qui \a jusqu'à l'obscurité , tout enfin ce qu'enfante un esprit qui vise à la délicatesse scrupuleuse , à la distinction du langage , se trouvent pour l'ordinaire dans ce style qui diffère essentiellement du style pédant, production de l'affectation et du savoir.

§ xxn.

Style da jour.

Le style du jour est caractérisé par Us couleurs, les manières, les expressions ordinaires.

Les mœurs du moment, les opinions quou adopte, les sciences qu'on cultive, les principes

ï. IV. ^^*

qu'on suit , influent sur les variations du langage et produisent le style du jour.

A l'instant où j'écris, le goût et la culture des sciences exactes ont sensiblement influé sur le jargon. Les phrases sont nettes, simples, lucides, et les expressions précises ; les termes techniques employés par ces sciences se placent souvent dans la conversation ordinaire ; c'est l'effet de l'habitude ou de l'aftectalion qui feint l'habitude.

L'absence absolue des préjugés dont se parent les élégans et certaines femmes, fait admettre dans leur jargon des expressions très licencieuses, et le libertinage effréné tend à les faire passer en usage; mais la délicatesse d'esprit les poursuit; tout ce que la nation a de pur, tout ce qui est légitimement public, suit les lois de la plus sévère décence ; les esprits modernes seuls s'en dédommagent dans le privé.

Ainsi le style familier de l'élégant est le tableau de la licence la plus effrénée : son style à prétention est le vocabulaire des sciences profondes.

Les nouveaux systèmes de morale primitive et législative , ont surtout influé sur les expressions. La sensibilité est devenue aussi précieuse que l'était autrefois la vertu, et les nerfs ont presque pris la place du cœur. Ce n'est plus au patriotisme qu'on s'arrête : ces esprits vastes embrassent toute l'humanité dans leurs affections.

Le Style de Marivaux pouvait devenir celui du jour : il était coupé, brisé; sa brièveté faisait quelquefois des impressions vives; il favorisait les madrigaux et prenait un air de naturel qui l'aurait rendu encore plus séduisant. Quelques précieuses et quelques romanciers l'avaient adopté; mais il était fatigant à l'oreille , trop éloigné (ae la précision qui est à la mode , et l'on s'est aperçu qu'en voulant feindre le naturel, il laissait percer l'affectation.

Celui de Crébilîon pouvais séduire: son obscurité ressemblait souvent à la finesse et prêtait d'ailleurs infiniment au persifflage. Idole de son temps, il fut en vogue ; apparemment que la dilTicuUé de la construction et la peine de sentendre, trop contraire à la paresse qui nous caractérise, ont contribué à le faire abandonner.

Il faut aujourd'hui ionniment de justesse, de naturel et de clarté , parce que les lecteurs prétendent tous à la philosophie. Veut-on passer pour homme d'esprit? ce nest qu'avec une finesse exquise, infinie, qu'on peut se faire accorder ce titre ; c'est que l'esprit des lecteurs est lui-même très souple, très délicat, très pénétrant et très fin. Emploie-t-on la figure? il faut qu'elle soit exacte , nette , salisfaisante , qu'elle ajoute à l'énergie et à la clarté. Le lecteur sévère crie au Phébus , au bel esprit , et condamne le livre sans l'achever.

Je sais que tous les styles ne sont pas naturels, simples, faciles; que le règne de l'affectation subsistera tant que les écrivains seront maladroits et vains ; mais il me semble quen ce moment on le proscrit plus sévèrement, peut-être par la raison que l'esprit de vanité qui règne dans les lettres tend à le propager davantage.

L'étude des sciences emploie le style didactique , les écrivains et les lecteurs en contractent l'habitude, et il se naturalise en eux. Or, quels sont ses caractères? la simplicité, la précision et la clarté; ces qualités doivent, par une suite nécessaire , se retrouver souvent dans le style du jour. L'étendue et la diversité des connaissances dont aujourd'hui tout le monde se pique, ont agrandi le cercle du style ordinaire; des termes propres à chaque art , à chaque science se sont réunis dans les mêmes têtes et ont figuré dans les mêmes ouvrages, même dans les conversations; le langage ordinaire s'est enrichi , les expressions se sont multipliées.

La nature semblait épuisée par les poètes, et n'offrait plus d'images qu'on n'eût employées cent fois; l'écrivain encyclopédiste puise aujourd'hui ses similitudes dans les opérations des arts; il laisse le champ vaste, mais trop connu, qu'offre la nature , pour fouiller les richesses cachées dans les ateliers des artistes.

,0n a enfin connu l'avantage de l'intelligence sur la mémoire , de la réflexion sur l'érudition , de l'observation sur l'autorité. Aussi se pique-t-on plus de présenter des idées neuves , subtiles ou profondes, que de citer des noms, des harangues, ou de contester des dates. Mais je m'éloigne de mon sujet, et je mavance à peindre l'esprit de mon siècle lorsque je n'ai entrepris que le tableau de son style.

§ xxm.

Du style pédantesque.

Le style pédantesque est celui qu'emploie l'affectation du savoir. Ce style consiste rarement, aujourd'hui, à prononcer des mots grecs et latins; il est moins hérissé de dates et de noms d'hommes, de villes, de batailles, parce qu'on affecte peu l'érudition ; mais comme nous prétendons infiniment plus à la profondeur des sciences exactes, à l'histoire naturelle, à la philosophie, ces sciences peuplent notre langage de leurs mots.

Style mystique.

Ce Style est celui des dévots, de ceux dont le genre consiste dans un extrême attachement à Dieu et dans l'abandon absolu de tout le reste. La secte de ces dévots s'appelait le quiétisme : elle a fleuri sous Louis XIV. Madame de Maintenon était à sa tête; M. de Fénelon fut long-lemps mi de ses plus ardens partisans.

Toute notre langue fourmille de mots qui ne sont admissibles que dans ce style ; il était plein d'onction et de cette douce chaleur que fait éprouver au cœur une passion absorbante, mais sévère, calme et sans combats.

§ XXY.

style marotique..

On donne ce nom au style dont a écrit Marot, et qui était le langage de son temps; on l'imite encore dans des pièces dont le genre doit être naïf.

Il consiste à employer les vieux mois, les vieilles constructions, les vieilles expressions ; car l'usage introduit dans la langue certaines phrases qu'on ramène toujours sous la même forme, et qui ne sont presque autre chose que des mots longs et compliqués.

Nous avons beaucoup de poésies dans ce stylelà ; tous les contes, beaucoup de romances, quelques chansons, s'en rapprochent plus ou moins.

En prose, on l'a moins suivi. Un roman intitulé : Histoire amour eme de Pierre-le-Long, s'est appliqué à l'imitation, non seulement du style, mais des opinions, des mœurs et des idées de ce temps.

Beaucoup de romans de chevalerie, beaucoup de poésies, nous en fournissent des modèles remarquables.

§ XXVI

Style burlesque.

Ce style est celui qui cherche à envelopper les idées dans des images et des expressions basses, populaires, triviales et peu usitées.

23ii ÉTUDES LITTÉRAIRES.

§ XXVII

Style cynique.

Le Style cynique est celui qui, ne cherchant que Texpression et le naturel, abjure la décence, emploie tous les mots de la langue, et laisse aux idées toute leur nudité.

Le style cynique renchérit sur le familier : celui-ci se gêne peu, ne choisit pas les termes les plus nobles, ni les tournures les plus brillantes ; il est sans affectation, sans prétention, mais il respecte la pudeur : l'autre la renie ; les mots communs, bas, orduriers,! dès qu'ils expriment ses idées, lui conviennent et sont préférés, s'ils sont plus précis, plus faciles, ou plus tôt trouvés. L"écrivain cynique veut rendre ses idées et ses sensations, voilà tout ; il ne connaît que ce but, il n'observe pas d'autre loi.

§ xxvin.

De la prononciation.

La prononcialion doit concourir, avec les au-

sX"

très parties, aux fins qui sont le but de l'orateur.

Pour que le sens du discours soit bien saisi, il faut que l'auditeur, dispensé de donner une attention forte h la perception des sons, puisse l'employer entière à l'intelligence des paroles : l'articulation exacte produira cet elfet.

Si la prononciation était trop rapide, l'auditeur, forcé d'entendre une phrase avant d'avoir bien compris la précédente, manquerait plusieurs sens, perdrait le fil des idées, et elles ne se graveraient point dans sa mémoire, faute d'avoir été parfaitement embrassées et suffisamment agitées par son intelligence ; la prononciation doit donc garder une lenteur proportionnée à la rapidité de conception des auditeurs.

Si la prononciation était telle qu'elle joignît des mots séparés dans le discours, qu'elle brisât des phrases, elle pourrait rendre le sens apparent du discours différent du sens réel, ou, du moins, obs- , curcir celui-ci , induire en erreur ou gêner, empêcher, retarder l'intelligence, ce qui est, je suppose, l'opposé du but de l'orateur. La prononciation doit donc diviser ce que le discours divise, unir ce qu'il unit ; cela s'opère, ou par des silences, ou par des changemens d'inflexions, ou, à l'opposé, par la continuation interrompue de la parole avec les mêmes inllexions.

234 ÉTUDES LITTÉRAIBES.

§ XXIX

Idées détachées sur l'art oratoire.

Prouver, démontrer, c'est faire croire, c'est faire juger, c'est exposer les choses de manière que les rapports qu'on veut faire apercevoir soient saillans.

Il est des choses qui existent ordinairement ensemlile, soit parce qu'elles sont effets des mêmes causes, soit parce qu'elles sont effet ou cause l'une de l'autre ; ces choses-là se servent mutuellement de preuves, ou de signes.

Presque toutes les choses sont bonnes et mauvaises : on fait juger une chose bonne , lorsqu'en cachant ses mauvais effets on énumère, on éclair-

cit, on amplifie ses effets utiles; si l'on offre ses vices, on en présentera le remède, et l'on supposera ordinaires les circonstances où ses vertus auront le plus d'efficacité, ses vices le moins d'effet.

L'expression de la passion est un art d'imitation ; cet art se borne à saisir les effets de la passion et à les rendre dans les idées, dans la diction, dans la prononciation, dans le geste.

Le grand art d'influer sur les hommes en leur communiquant des idées, renferme une grande, une immense diversité de buts et de moyens qui constituent les diverses parties de l'art. Celle de ces parties dont le but est de les convaincre et de les persuader, se nomme éloquence ; celle dont le but est de les instruire, didactique ; celle dont le but est d'émouvoir puissamment leur sensibilité dans tous les genres, poésie. Toutes ont des manières particulières, et lorsqu'elles se combinent,

«Si 236 ÉTUDES LITTÉRAIRES.

il en résulte des arts métis, qui, pour l'ordinaire, conservent le nom de l'art simple dont le caractère est le plus sensible en eux. Ainsi, le but d'instruire, uni à celui de faire des impressions agréables et vives, combinant ensemble leurs manières, composent la poésie didactique.

Lorsque l'orateur fait montre d'une grande sagacité et qu'il paraît \'ivement convaincu luimême, cette autorité sera aux yeux de celui qui l'écoute un grand préjugé, si surtout, d'après le caractère qu'il sait montrer sans affectation, il ne peut être suspecté de feinte.

YII.

L'institution d'une méthode suppose la connaissance du but, et elle est l'exposition des opérations qui, combinées avec les données, doivent, suivant la fdiation naturelle des causes et des effets, atteindre ce but désiré.

La définition sert à faire distinguer la chose; la

description, ou le traité, à la faire connaître; les définitions des mots désignent les choses qu'ils expriment; la définition d'une chose est un signalement destiné à l'indiquer ; la description est une image exacte qui la fait connaître dans tous ses détails, dans tous ses rapports : peut-être donnerait-on plus proprement le nom de traité à la description qui comprend même la peinture des rapports.

Les jugemens sont des liaisons d'idées, ou l'aperçu de la co-existence de certaines idées, ou enfin une idée qui embrasse ou en lie plusieurs autres dans un certain état relatif. Juger que Pierre est plus grand que Paul , c'est réunir dans l'opinion l'idée de Pierre et de Paul, celui-là plus grand, celui-ci plus petit. Ainsi les jugemens sont des liaisons d'idées. Ce qui tend à faire porter un certain jugement, tend par l'identité à faire lier dans l'opinion deux ou plusieurs idées.

Ainsi, faire porter certains jugemens , faire lier des idées , faire résulter la liaison de certaines idées du système d'idées qu'on présente , ou prouver, sont la même chose.

On y parvient en plaçant des idées de manière à ce qu'elles soient facilement comparées par l'intelligence.

Ce que je dis peut expliquer jusqu'à un certain point ce qu'il est possible d'entendre de cette expression de l'abbé Condillac : Tendez à la plus grande liaison des idées.

Si cela est ainsi , il résulterait qu'en disant : « Observez la plus grande liaison des idées , vous ^) remplirez par là les devoirs de l'écrivain , vous » atteindrez à tous les mérites de l'éloquence, » un auteur croirait avoir accompli tout cela en rendant très sensible la justesse de ses jugemens, et en disposant son discours de manière à ce que l'auditeur, sans peine et sans recherche , jugeât toujours ainsi que lui, ce qui, sans doute, serait un grand succès, mais trop partiel cependant pour que M. de Condillac l'ait seul désiré. D'où il suit, que ce sens n'est pas celui qu'il entend par son expression, ou qu'elle en renferme plusieurs selon le cas où il l'emploie.

L'antithèse, en rapprochant des idées opposées, rend par le contraste leurs modilicalions

comparées , plus saillantes ; elle dépend des pensées et des mots : des pensées, parce que c'est entre elles qu'est l'opposition; des mots, parce que c'est à la construction qui rapproche , et à l'expression propre à développer dans les deux idées les modifications qu'on veut mettre en présence , qu'est due la plus grande force de l'effet.

Mais s'il est utile à l'orateur de faire concevoir avec facilité jusqu'aux plus fines modifications de ses idées, s'il lui est utile encore de captiver l'attention et d'écarter l'ennui , combien ne devonsnous pas à cette riche source de métaphores et d'images allégoriques que nous offrent les langues des arts et le droit de chercher partout ses expressions! Toutes les idées deviennent par là claires et animées comme des sensations. Ainsi on exprime par des termes de mathématiques les rapports de quantité ; la peinture offre une foule de mots pour indiquer des formes, des opérations, que l'analogie lie aux siennes; la mécanique, la chimie, la physique, qui présentent des êtres connus et des mouvemens déterminés, éclaircissent par l'analogie les êtres et les mouvemens incon-

240 ÊTODES LITTÉRAIRES.

nus qu'on veut peindre ; en un mot, le style reçoit (le l'immixtion des langues et des images que présentent les sciences, l'intelligibilité et la vie , qui , selon certains raisonneurs, réunissent tous les avantages dont on peut l'orner.

Socrate était nommé l'accoucheur, c'est qu'il faisait en quelque sorte accoucher l'esprit de ses disciples, en guidant leurs observations et leurs souvenirs, en les conduisant à Tapercu des données qui devaient produire le jugement où il voulait les amener. Cette méthode a l'avantage d'exciter la confiance et d'établir solidement dans l'esprit des auditeurs les opinions qu'on leur suggère ; mais elle est surtout excellente pour l'instruction, et convient plus à 1 institution qu'à réloquence.

L'attention de l'auditeur est nécessaire ; on la captive par les impressions , on évite de la lasser par la brièveté et par la clarté, car plus le travail

est long et l'intelligence difficile , plus l'attention devient pénible et douloureuse.

La confiance inspirée à l'auditeur par l'orateur, augmente, en raison de l'estime que celui-ci marque en lui. Mais si la flatterie portait le caractère de l'astuce, elle produirait l'effet opposé.

L'abandon fait présumer la sincérité, il excite la confiance. L'affectation fait présumer l'attention et la présence d'esprit ; elle montre le pouvoir de tromper et la tournure de caractère qui en est capable ; elle réveille la méfiance.

Une possession intègre, une intuition parfaite de la chose qu'on veut exprimer, produit la précision, car quand on voit bien la chose utile , on

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