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CHAPITRE V

De l'Histoire.

Utilité de l'histoire.

Quelle peut être l'utilité de l'histoire? c'est de faire connaître les hommes, de peindre les caractères des peuples, de démontrer l'influence des climats sur les gouvernemens, des gouvernemens sur la félicité publique, etc., et d'apprendre ainsi l'art de perfectionner la politique. L'histoire est l'expérience de ceux qui gouvernent le monde : qu'elle se guide donc d'après ce but ; qu'elle présente l'analogie des effets et des causes; qu'elle déduise avec clarté l'influence des évènemens, des connaissances, des opinions, sur les mœurs ; qu'elle fasse connaître les passions régnantes des nations et des siècles : voilà son rôle.

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L'histoire privée d'un homme peut être utile, si un philosophe l'a composée ; elle enseigne le cœur humain; joignez-y l'autorité morale qu'il a eu sur ses contemporains, elle apprendra à bien apprécier les caractères.

L'histoire des opinions, la peinture de leur influence sur les passions, de celle des passions sur le bonheur, instruira le législateur ; celle du rapport du bonheur au caractère , du caractère h la race , de la race au climat , lui fournira des lumières importantes.

La peinture du tableau des idées, comparée à la peinture du tableau des sentimens , des passions , du bonheur, éclairera de plus en plus les secrets de la morale : ce ne sera point inutile dans les mains d'un politique habile.

Mais trouve-t-on cela dans vos livres? historiens de mon siècle ; quels sont les mérites que aous recherchez? L'exactitude sur les dates, la découverte de quelque anecdote inutile , une véracité puérile, un style agréable ou sottement poétique. Votre livre contient-il une bonne idée? elle est entourée de méchans détails qui la noient, qui fatiguent la mémoire , qui confondent les notions, qui empêchent de saisir l'ensemble. Il faut du génie pour arracher le grain d'or de l'alliage impur qui s'y est attaché.

Vous ne satisfaites pas même ma curiosité. Je

voudrais un homme qui me fît voir dans un grand tableau les principales vicissitudes des peuples et des pays, les émigrations, les mélanges, les origines. S'il était possible qu'il y eût des élémens d'histoire générale, bien faits, écrits par un homme sans préjugés, par un homme qui eût les talens de Montesquieu , perfectionnés par une philosophie plus mûrie ; si ce livre était encore plus profond, si surtout il était rendu avec plus de simplicité, d'ordre et de clarté, il serait inestimable.

Tacite, qui n'a crayonné que les détails, a peutêtre plus atteint le mérite de l'élégance dans l'expression, de l'intérêt, dans la narration, que cette vérité dans les peintures , ce fini dans les caractères, qui lui ont valu tant d'éloges.

Plan d'étade de l'histoire.

Les lois politiques et civiles qui régissent les diflerens états de l'Europe émanent de trois sources :

1° Lois et coutumes des Romains ;

2° Lois et coutumes des Barbares qui conquirent l'empire romain;

3° Lois et coutumes féodales.

Ce qu'il y a de despotique dans nos gouvernemens vient des Romains; ce qu'il y a de populaire, des Barbares ; ce qu'il y a d'aristocratique , de la féodalité.

La religion chrétienne adoucit le despotisme , mais elle l'établit; le despotisme a été réduit en principes par les jurisconsultes qui ont raisonné la prérogative royale d'après les lois de l'empire romain , et par les prêtres qui ont appliqué à tout ce qui s'appelle roi , la théocratie de David et de Salomon.

Ce qui a influé sur le gouvernement de fait des différens peuples de l'Europe , c'est-à-dire sur les modifications et les mélanges des trois sources dont j'ai parlé, ce sont les évènemens et le caractère des nations.

C'est, par conséquent, dans l'histoire qu'on en suivra les progressions et qu'on en saisira l'esprit.

Depuis les conquêtes et la chute de l'empire romain, l'Europe ne forme qu'une société. On ne saurait avoir la connaissance historique ni politique d'une partie, sans connaître l'ensemble.

Je ne sais qu'indiquer pour apprendre l'histoire de l'Europe ! Le moyen-âge a peu d'historiens étendus, aucun de généraux ; les historiens du moment , superficiels et systématiques, sans cos-

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tume, sans connaissance des hommes , présentent la plupart une métaphysique inutile ou fausse, appuyée sur des tableaux vagues , heureusement prompts à disparaître. J'ignore ce qu'on peut recueillir de l'histoire générale faite en Angleterre et traduite en notre langue. En général, il est bon de commencer cette étude en lisant beaucoup d'histoires sans trop s'y attacher et n'étudiant avec attention que les chroniques. A tout prendre, je préférerais les longues aux courtes et les plus détaillées aux plus raisonneuses, et je me défierais surtout des philosophiques ; car entre ces deux écueils, je préférerais qu un jeune homme débutât par les préjugés plutôt que par la métaphysique.

Il faut entremêler les histoires particulières aux générales et s'attacher surtout aux mémoires. (Ceux relatifs à l'histoire de France sont naturellement réunis dans une collection qui, certainement, est une des entreprises les plus utiles à l'histoire, à la pratique et à la connaissance des hommes.)

Il est très important de faire marcher à la suite de l'histoire, la géoLvaphie et l'histoire naturelle, c'est-à-dire ce qui peint la nature et se lie à l'histoire des hommes ; il faut y joindre aussi la connaissance des tableaux ou estampes historiques et particulièrement des portraits des hommes célèbres, et généralement tout ce qui est propre

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à faire passer sous les yeux les ditïérens lieux, les différens temps et à donner à Thistoire un corps et des couleurs.

Il est bon d'accoutumer un jeune homme à penser en lisant, et pour cela le meilleur moyen est de le faire écrire.

La conversation fait naître les idées, les fixe , les rectifie, mais il n'y a que la méditation solitaire qui crée l'originalité sans laquelle l'esprit n'est jamais lui-même et demeure toujours sans caractère. Or, je ne vois pas de plus sûr moyen pour mettre sur la voie de la méditation, que l'habitude d'écrire.

La conversation sera propre à mettre sur la voie, et à donner de l'activité à l'imagination; mais il est bonde la diriger de manière h laisser à l'esprit le plus de liberté possible, et à exciter son essor au lieu de le borner comme on le fait sans cesse.

Tout ce qui est hors de la portée de l'esprit le gâte , toute théorie est nuisible pour qui n'a pas encore le degré de raison propre à juger. Il faut bien apprendre aux enfans les faits et surtout les mettre sur la voie de les apercevoir, mais il ne faut point leur apprendre la théorie avant qu'ils puissent aisément la saisir et y arriver d'eux-mêmes ; les hommes auraient une philosophie et une intelligence extraordinaire si on ne brisait pas

en eux le ressort du raisonnement, soit en les dispensant de l'exercer, soit en le chargeant d'un poids au-dessus de ses forces. Si de toutes nos facultés la raison est la plus précieuse , c'est donc aussi celle à laquelle il faut veiller avec le plus de sagesse, et le meilleur moyen, c'est de l'exercer, c'est de la faire agir d'elle-même.

Pour revenir à l'écriture , il est bon , dans ce premier période , d'inviter son élève à extraire plutôt les généralités que les détails , à faire l'analyse des ouvrages généraux, à saisir l'esprit des particuliers, mais alors comme toujours, à refaire et non à copier.

La raison des deux premières remarques, c'est que ce premier travail est destiné à donner l'esprit général de l'histoire moderne , les masses , les divisions , le système général et non trop de détails qui, s'ils étaient faux ou imparfaits, surchargeraient la mémoire et fatigueraient mal à propos l'intelligence.

Commeje suppose (ce qui est indispensable) que l'élève a préalablement fait de bonnes études de latin et celle de l'histoire ancienne qui doit toujours précéder la moderne , je crois ne lui rien prescrire au-dessus de ses forces.

Ce premier période achevé, c'est-à-dire lorsque l'élève parvenu à 16 ou 17 ans, aura dans la mémoire un bon fond d'histoire , accompagné de

géographie et d'histoire naturelle, il sera temps de s'occuper sérieusement de lui apprendre à penser et à raisonner sur les faits ; c'est alors qu'il est surtout important de bien choisir ses guides.

Si , par exemple , on voulait faire un esprit à jamais superficiel, bavard, présomptueux, inutile à la société, habile à débiter des maximes et incapable de rien opérer , je crois qu'il n'y aurait rien de mieux que de lui faire lire les histoires de Reynal , de Voltaire , de Madame de Macaulay, de lord Litleton, etc., et de les accompagner de quelques opuscules philosophiques.... Je ne nomme pas les auteurs de ceux-ci , de trop grands noms s'y trouveraient mêlés ; j'aime mieux les réserver pour le moment où, en admettant leur lecture, je leur ferai réparation de l'exclusion totale à laquelle je pense qu'ils doivent être actuellement condamnés.

Si , au contraire , on veut faire un bon esprit , n'ayant de métaphysique que ce qu'il en faut, subordonnant le raisonnement aux faits , guidé par une raison sensible et éclairée ; fort d'une imagination utile , ornée de tableaux et de faits , alimentée par un esprit observateur, je mettrais d'abord dans ses mains les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains.

Pierre de touche d'un jeune homme ! s'il en est ennuyé, je m'en méfie ; s'il le goûte, il y a du

fond ; s'il le dévore, il sera homme d'esprit ; s'il le savoure, il peut atteindre l'auteur.

Après celte lecture, un jeune homme à disposition, sera éclairé d'un nouveau jour \ il sera tenté d'écrire et voudra relire toutes les histoires pour les raisonner comme Montesquieu.

Je pense qu'il serait très bon qu'il revînt pour lors à ses auteurs anciens et surtout à Tite-Live, Plularque, Tacite, Suétone et Salluste, ou qu'il en repassât au moins deux ou trois des plus courts , avec attention et qu'il eût le soin d'écrire ses réflexions.

Ces lectures seront très utilement entrelacées des ouvrages de l'abbé de Mably sur les histoires anciennes, considérations sur les Romains, sur les Grès, entretiens de Phocion, etc.

Comme l'histoire ancienne doit servir de base à l'histoire moderne, je crois que la politique ancienne doit servir de base à la politique moderne

L'abbé de Mably n'a point de génie, mais il a une instruction saine et beaucoup de raison ; si un jeune homme l'admirait, je craindrais qu'il ne manquât d'esprit, mais s'il ne le goûtait pas, il serait plus à craindre encore qu'il manquât de solidité.

Dans ce même période, ce serait un grand oubli que de ne pas faire lire les poètes et les phi-

losophes anciens ; comment saisirait-on par Alitement sans cela, lem* esprit et leur politique?

Il ne faut pas craindre de prolonger cette étude, quoi qu'en disent les auteurs du jour; la grande connaissance des anciens est encore la source du bon esprit et du bon goût. Je ne disconviens pas qu'il ne soit utile d'y mêler la dialectique des temps modernes, mais les conversations de ce siècle, les lectures en dehors et les principes de Dumarsais, etc., qu'on n'aura pas manqué d'étudier au collège, remplissent assez cette indication.

Au reste, pourvu qu'on relarde encore Helvétius, Reynal, le système de la nature, Condillac, je ne refuserais pas , lorsque l'élève aura mordu à Montesquieu, à Mably et aux anciens, de lui faire lire les considérations sur les mœurs de ce siècle, de Duclos; les élémens de philosophie de Dalembert; le Contrat-Social de Rousseau, à la charge de lui enlever ces lectures, si comme il est encore possible, il venait à s'y attacher exclusivement.

Dans le même temps, il lira utilement Machiavel.

L'élève bien instruitde l'histoire, de la politique et de l'esprit des anciens, passera au moyenâge.

C'est le moment où il doit étudier à fond les sources du renouvellement de l'Europe , du nou-

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