J.-J. ROUSSEAU
Rousseau digère long-temps, produit et façonne lentement sa pensée ; son style sent le travail.
L'influence d'une constitution douloureuse colore ses pensées et ses opinions.
Rousseau a l'énergie , la force de sentiment et de raisonnement, Raynal l'abondance, Sterne la liberté , l'abandon , l'essor facile et naturel du cœur et de la tête.
268 ÉTUDES LIITÉRAIBES.
Rousseau était né pour sentir; les circonstances le conduisirent à raisonner.
En général , ses idées étaient plus nourries que fines , ses impressions plus fortes que délicates, ses sentimens plus violens que doux.
Avec bien moins de légèreté que de délicatesse, sa plaisanterie était lourde et raisonnée ; il ne connaissait point ce libertinage d'esprit qui égare la pensée loin du sentiment et de l'opinion. Grave et mettant de l'importance à tout , le bon et le vrai tombaient sous sa plume et ne la laissaient jamais voltiger sur les traces de la folie.
Aussi, avec de l'enthousiasme , Rousseau n'a point d'abandon , son œuvre est d'une main forte mais laborieuse , quelquefois rapide, jamais négligente et facile. 11 a de l'exaltation ; son caractère est inconstant, variable, propre à tout adopter avec excès ; son esprit est éloquent et souple, habile à tout colorer à ses propres yeux et à ceux des autres.
Il n'avait nulle éducation qui eût fixé en lui l'habitude de Thonnête. Mais il avait sur cela une étendue d'idées et une absence de raison qui livrait son opinion à tous les prestiges , et son caractère à tous les écarts, parce que n'étant point fixé par les premières habitudes de la vie, il était livré aux suggestions de l'opinion, comme à l'intluence des situations.
Ses passions tenaient presque toutes de la faiblesse, sa lierté n était pas sereine, mais repoussaïUe ; il avait un grand besoin de l'opinion des aulres, il prenait l'alarme d'abord ; inquiet et méfiant, il était toujours à se plaindre ou à aboyer de peur qu'on ne l'attaquât. Il était sans générosité, dur avec le faible... Sa présomption était insolente et il était fat à sa manière ; sur ses malheurs, il a toujours été dans les reproches, les gémissemens ou le désespoir ; il était haineux et n'aimait personne réellement ; il avait une petite honte des bienfaits offerts ou reçus, et était très enclin à l'ingratitude.
Il y avait dans ses passions un orgueil démesuré, et de la vraie misanthropie.
Son style est plein de richesses, de facilité, de goût. Servi par un tact admirable d'oreille, d'esprit et de cœur, Rousseau y joignait une fécondité et une souplesse d'imagination proportionnée.
Il avait merveilleusement le talent, par ses ressources infinies d'idées, de sophismes et de sentimens, de séduire l'esprit et le cœur ; il aurait été un excellent prédicateur, un excellent avocat, un suborneur irrésistible.
Il écrivait toujours dans l'exaltation, souvent durant la nuit.
Il a, par ses écrits, encouragé à faillir beau-
coup de jeunes filles; il a gâté beaucoup d'éducations, il a exalté l)eaucoup de têtes de jeunes gens, et fait des fous de beaucoup de gens qui n'auraient été que des sots, et qui, au reste, peutêtre, ont reçu de son impulsion un essor que la réflexion, l'âge et dautres études ont ensuite mieux dirigé.
Il a, pour sa part, accoutumé le siècle à secouer les préjugés et à goûter les paradoxes.
Il a soutenu le sentiment et retardé ou affaibli les progrès de l'égoïsme^ de l'insensibilité et de la vilité morale, et aussi ceux de l'irréligion ; car il a défendu la religion par des argumens qui, quoique nullement probans, étaient du petit nombre de ceux qui pouvaient réussir en ce siècle. Mais tout en la soutenant, il a contribué h en décrier les ministres.
Il a beaucoup contribué aussi h brouiller toutes les opinions, à émanciper les jeunes gens des idées anciennes, et à leur en faire adopter de bizarres et d'extrêmes qui ont influé sur leur conduite, leurs manières et leurs mœurs.
Il a donné naissance à ce nouveau genre mêlé d'enthousiasme, de vertu et dardeur de volupté, qui a présidé depuis à tant d'écrits, et qui règne sur tant de jeunes têtes ; à ce genre si propre à ennoblir l'amour et à glisser le libertinage dans la partie la plus saine et la plus morale des deux
sexes, si propre peut-être aussi, en le rendant plus général, à le rendre moins funeste et h le séparer des vices qu'il entraînait ou qu'il supposait auparavant.
Il a amené dans la prose la chaleur, l'enthousiasme, la fougue, qui ont ou, depuis, tant d'imitateurs, et qui, avant, étaient à peu près ignorés; le faste, l'ornement, les beautés travaillées et dé représentation étaient très connus, la rapidité ne l'était presque pas.
Sv.