CHAPITRE IX
Arts. — BeaunL-Arts.
De l'art.
A l'exemple de la nature, l'art destine des mets divers aux goûts divers qui s'alimentent de ses productions.
Il est des cas où Ion ne doit servir que ceux qui conviennent au plus grand nombre.
L'esprit inattentif veut saisir facilement ce qu'on lui présente.
Il est des choses qu'on ne sent qu avec des idées préliminaires.... de limaginalion.... de la sensibilité de la mélancolie de l'exaltation....
Une foule d'êtres végétant ne se plaisent qu'à ce qui flatte immédiatement leurs goûts et leurs l)esoins matériels Des singularités, des ma-
nies , des excès de l'autre classe , ils ne peuvent seulement s'en faire une idée.
Et l'autre classe même , pour l'ordinaire , ne garde son caractère que pendant de courts instans. Les jouissances forcées et laborieuses la fatiguent sans la nourrir ; elle se laisse aisément retomber dans le commode , le facile , la voluptueuse voie de la nature.
Beaux-arts.
On donne le nom de beaux , aux arts qui sont destinés à nous affecter agréablement.
Ainsi, la peinture, la sculpture, la danse , l'architecture, la musique, la poésie sont au nombre des beaux arts.
Les choses naturelles nous affectent d'une certainp manière. Les arts, en imitant ces objets, ou du moins ^eux de leurs modes de qui nous recevons ces impressions , les reproduisent en nous , et les beaux arts qui veulent nous affecter agréablement doivent surtout s'appliquer à imiter ceux de ces objets ou de ces modes qui agissent sur
nous de cette manière. Aussi dit-on que l'imitation de la belle nature est le principe des beaux arts, règle fort juste , pourvu qu'on ne la rende pas exclusive.
La peinture imitera des objets agréables ; la danse imitera les signes des passions, des situations, des idées qui peuvent nous émouvoir voluptueusement ; la musique, avec d'autres signes, embrassera le même objet ; la poésie, plus élendue , sera une peinture et une musique , etc. Mais les beaux arts ont encore des sources de succès qui ne leur sont pas suggérées par l'imitation de la nature ; telle est , pour la musique , le nombre , la mélodie.
Les causes de plaisir qui sont communes aux arts et à la nature n'appartiennent pas toujours à ceux-là, parce qu'ils imitent celle-ci ; ainsi la faculté de remuer vivement les organes par des sensations immédiates et qui ne reçoivent pas leur force de l'analogie , du raisonnement , ne doit pas être considérée dans les beaux arts comme une imitation de la nature, quoique c'en soit une ressemblance , puisque sa propriété ne lient pas à cette ressemblance.
L'imitation de l'art peut , comme celle de la nature, être le moyen employé par les beaux arts; mais en pareil cas, l'art imité est nature, par rapport à l'art imitateur , et peut en porter le nom .
En classant différemment, les beaux arts auront deux méthodes , celle de l'imitation et celle de l'épreuve; l'une consistera à imiter les êtres dont l'expérience a enseigné qu'il résulte d'agréables impressions; l'autre à éprouver de nouveaux êtres pour choisir ensuite avec les lumières de la sensibilité ceux qui seront propres à donner du plaisir.
Les beaux arts ont donc deux sources de succès : l'une qui consiste à nous présenter les objets de la nature , de manière à rappeler avec leur souvenir , ou avec l'opinion de leur présence, les sensations qu'ils nous causent.
L'autre consiste à combiner des êtres, soit par l'épreuve , soit par le souvenir de ce que l'expérience a enseigné.
Suite.
Les beaux arts où le sentiment et l'imagination peuvent agir pour ainsi dire sans le concours de la pensée, tels que la peinture, la sculpture, la musique , n'exigent pas moins de chaleur, ni Hioins de développement dans l'imagination que
ceux qui gisent en idées el en paroles , tels que l'éloquence, la poésie.
Dans les premiers , il suffit «le concevoir et de sentir pour imiter la nature , tout est en impresâôns concrètes. Dans ceux-ci, il faut analyser les sentimens et les pensées pour les exprimer, et il faut non seulement que l'âme soit disposée à concevoir et à sentir, mais encore qu'elle ait cette métaphysique nette et prompte qui décompose l'image ou l'impression, et les réduit en paroles.
Aussi, pour exceller dans les premiers, il sufïit du talent, et le succès dans ceux-ci exige la réunion du talent et de l'esprit.
Pour les uns , il suffit de la force , de la chaleur, de la vivacité dans les sentimens et les images ; pour les autres, il faut encore le mouvement des idées ; il faut celte activité de tête qui , très-ordinairement , ne se trouve point dans les grands artistes quoiqu'on la remarque chez quelques-uns, et surtout chez des demi-talens, qui ont plus d'aptitude à parler qu'à faire, et qui portent presque toujours plus loin le raisonnement et la théorie de leur métier que l'exécution.
Je crois même que, parmi les écrivains, les poètes, etc., on trouvera plus d'esprit, mais moins de talent et de génie , à mesure qu'il y aura plus de ce mouvement de tête , que de chaleur et de force dans les impressions.
Cette volubilité, si elle est habituelle, s'accorde mal avec le ge'nie, qui suppose des sentimens et des ide'es profondes, recouverts d'une sorte d'engourdissement, d'une croûte épaisse à travers laquelle il se fait jour par explosion.
S IV
Observations sur la peinture et le dessin.
L'air atmosphérique quoique plus transparent que les corps ordinaires, ne Test point à un degré illimité. Plus sa profondeur est grande et plus sa transparence diminue. De sorte que les objets plus éloignés de nous ou qui en sont séparés par une colonne d'air plus profonde , souffrent de cette diminution de diaphanéité ; leurs couleurs et leurs teintes s'en trouvent affaiblies. D'où il résulte qu'on fera paraître les corps les plus éloignés sur le tableau, en affaiblissant les clairs et les obcurs et la décision de couleurs.
La seule ol^servation suffit pour instruire que les corps voisins se renvoient leurs couleurs avec la lumière, de sorte qu'un corps quelconque qui, se trouvera sous la réfraction d'un corps jaune sera, en même temps reflété de jaune. Ce renvoi de la couleur des objets environnans produit sur les autres objets, ces nuances faibles et légères que Ion nomme tons rompus, et qui ne s'aperçoivent pour l'ordinaire que sur l'ombre et la demi-teinte, parce que, sur les lieux éclairés par des rayons immédiats, la réflexion est interceptée ou est moins sensible.
On sait que la surprise et le contraste renforcent les sensations, c'est par une suite de ce principe que le faire de ces tableaux destinés à produire des effets vigoureux , doit être brut et peu fondu et adouci. Outre cela, la sensation inégale et âpre, produite sur le sens de la vue, nous frappe avec une violence qui se conmiunique au reste des sensations.
ÉTUDES LITTÉRAIRES. 30j
Comme tous les points de la toile qui sont couverts par un seul coup de pinceau reçoivent une teinte à peu près égale, ou du moins d'une inégalité graduée et très adoucie , on produira des teintes beaucoup plus fondues, moins tranchantes et moins inégales , en travaillant par larges touches ; j'en dis de même du crayon. Ce grand avantage, joint à celui de la promptitude qui dérive aussi de cette méthode, tient la mise dans un très grand crédit parmi les peintres.
Lorsque la dégradation des teintes est telle dans la nature que, si l'on exprimait les ombres les plus légères, il ne serait pas possible de donner à l'imitation des plus fortes le degré de noiiqu'exigerait leur juste rapport, il faut omettre les premières ; c'est ce qui s'observe dans le dessin au crayon rouge, qui ne souffre pas une lort grande dégradation.