I. IV
Le sens de la vue n'est affecté que par les teintes et les couleurs. Le jugement des formes et des distances est Teffet de lexpérience et de l'habitude qui, éclairées par le toucher, ont associé dans notre esprit les idées de certaines distances et de certaines formes a celles de certaines couleurs et de certaines teintes, c'est-à-dire l'ont instruit que ces combinaisons de formes et de distances se trouvaient toujours unies à ces combinaisons de teintes et de couleurs.
YIL
Les couleurs ne doivent être considérées comme signes des formes et des distances qu'en tant qu'elles sont plus ou moins altérées ou adoucies par les teintes ; de sorte qu'un objet décoloré n'en présente pas moins, avec le secours des teintes seules, les signes de toutes les formes et de toutes les distances dont il est susceptible.
Les objets s'offrent à nos yeux comme un rideau plane et perpendiculaire à la direction de
nos regards, varié de couleurs, d'oml)res et de lumières ; car, comme je l'ai dit, l'habitude et l'expérience nous font juger les formes et les positions paroles teintes.
Or, la peinture sur un plan semblable à celui que nous présentent les objets, place les accidens de lumière et de couleur que l'œil discerne dans celui-ci; et l'ouvrage de la peinture, placé devant l'homme accoutumé h juger les sensations de la vue, produit les mêmes jugemens et des opinions semblables à celles qui suivent l'inspection de la nature.
La peinture imite les objets en modifiant la toile de la même manière que le rideau perpendiculaire que nous offrent ces objets. Or, cette imitation a lieu de deux manières : par les couleurs et par les teintes : les teintes sont l'effet de la présence et de l'absence de la lumière sur les différens points du rideau ; et comme elles dé-
308 ÉTODES LITTÉRAIRES.
pendent des formes qui interceptent ou introduisent la lumière, elles les indiquent aussi.
Les imitations de ces deux modifications sont les deux parties de la peinture : la première, l'imilation des couleurs se nomme le coloris, et n'appartient qu'à la peinture proprement dite ; la seconde, l'imitation des teintes, se nomme le clair-obscui". En prenant ce terme dans son acception la plus étendue, elle compose l'art des camayeux, c'est-à-dire des peintures uni-colores.
Le clair-obscur se divise en deux parties : le dessin et l'ombre. Pour concevoir ces deux parties de limitation des teintes, il est nécessaire d'avoir considéré les modifications du tableau des objets qui y donnent lieu, c'est-à-dire qu'elles doivent reproduire.
La différence des formes qui introduisent et in-
lerceplent la lumière en met dans les teintes qu'elles produisent ; le passage des formes est quelquefois graduel ; de sorte que la différence dans la teinte est, suivant ces cas, ou douce et successive, ou forte et décidée : ce dernier cas arrive sur les points de séparation des corps ou des parties distinctes d'un même corps ; l'autre, au contraire, a lieu sur les ondulations d'une surface qui n'offre pas de division marquée.
XIY
L'expérience a prouvé qu'il était avantageux d'indiquer d'abord ces points décidés de division entre les teintes , parce qu'il en résultait dans la suite plus de justesse dans les grandeurs.
Les figures et les positions relatives des parties du tableau qui , étant le plus sensibles sur le rideau des objets, et sur la toile du peintre, forment la portion la plus importante de l'imitation. Ces points de division, sensibles entre les teintes, ont été nommés contours. On a commencé ces observations par les indiquer, et on a compris sous la même expression , et indiqué aussi en même temps, les divisions de teintes qui, quoi-
que moins saillantes, étaient importantes. L'imitation des contours s'est appelée le dessin.
Les autres différences des teintes, leurs dégradations adoucies, leur continuation uniforme, ont été nommées les ombres ; on a donné le même nom aux demi-teintes, aux quarts de teintes, etc.
xvr.
Il est donc facile de concevoir que le dessin et l'ombre, ne renfermant entn^ eux que l'imitation d'une seule et même classe de phénomènes, qui est la variété des teintes, sont deux parties inséparables de l'imitation desaccidens de la lumière, et n'ont été divisées dans l'exécution , que pour la commodité de l'artiste et le succès de l'ouvrage.
€elte séparation doit presque toujours dispa-
ÉTUDES LITTÊUAIRES. 311
raître lorsque le tableau est achevé; alors les contours ne doivent , sur la toile comme dans la nature , paraître que des extrémités d'ombre ; et ils ne demeurent isolés que dans le cas rare où il se présente à imiter des protubérances ou des creux d'une largeur très peu considérable, auquel cas ils peuvent être envisagés comme des clairs et des obscurs fort étroits.
La lumière se propage par des rayons dont la direction est toujours la ligne droite ; ces rayons, en frappant sur les corps, en sont réfléchis, c'està-dire que le corps qui les a reçus les renvoie , mais dans une direction qui, quoique droite, n'est pas la même qu'ils suivaient en venant à lui.
Ces rayons renvoyés, réfléchis ou reflétés perdent beaucoup de leur force, et ne répandent sur les corps qu'ils frappent de ce second bond qu'une lueur assez légère ; mais ils sont la cause que les parties des corps qui ne sont pas opposées à la direction des premiers rayons , ne sont pas ensevelies cependant dans des ténèbres absolues. Il est aisé de sentir que les rayons immé» diats du soleil , étant la seule lumière qui nous
frappe du premier bond, toute la nature, aux heures du crépuscule , et la plus grande partie , aux heures où le soleil est sur l'horizon , n'est éclairée que par réflexion, et alors les côtés obscurs des objets ne sont plus frappés que par la réflexion de la réflexion ; les rayons sont en effet, constamment réfléchis, avec une diminution de la matière lumineuse dont ils sont composés.
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iifiij.
CeUres île f«aioille écrites dans isajennesis»e.
A êon JPére.
Verchény 1780.
« Ayant su de ma mère la raison du courroux où je vous ai vu contre moi, et craignant que vous ne me permissiez jamais d'y répondre, je prends le parti d'écrire ma justification. Je vous supplie
de me lire avec toute l'attention que doit me faire désirer le besoin de conserver votre estime et votre confiance, les biens auxquels, malgré l'apparente légèreté de mon caractère , je tiens le plus dans le monde, et dont j'ose dire que je me sens digne.
» J'avoue mon tort quand à la perte du certificat, bien que j'en aie moins que les' apparences ne m'en donnent, puisque la rapidité avec laquelle les domestiques ont défait et refait les malles à Crest et à Lisle en a été la principale cause. Cependant, j'avoue que je ne suis pas , à beaucoup {«•es, sans reproche, et je n'y réponds qu'en vous suppliant de m'excuser, et en vous promettant pour l'avenir la plus grande attention à soigner tout ce qui me sera confié. Mon excuse pourrait être la distraction naturelle à mon âge, et je travaille incessamment à m'en corriger.
» Quant aux lettres que vous avez lues, j'avoue que j'ai été étonné que vous traitassiez avec gravité ce que je ne regarde moi-même que comme les frivolités les plus puériles et dont je ne m'occupe absolument que dans les insîans les moins précieux. Vous savez quelles sont les passions , l'effervescence de mon âge. J'ai toujours eu trop de délicatesse , et , d'ailleurs , je connais trop les dangers auxquels le libertinage expose, pour m"êire jamais livré à la mauvaise compagnie ; je n ai
pas là-dessus un seul reproche à me faire, et quant aux plaisirs que j'ai recherchés, je vous jure que je me suis toujours conformé aux lois que la probité , l'honnête publique et le sentiment de ma propre estime me prescrivaient. Pendant toute ma vie, j'observerai jusque dans les plus frivoles détails ces règles d'honneur que vos leçons et votre exemple ont mis dans mon âme et que j'y sens pour toujours empreints.
» Moins frivole et moins léger qu'on ne l'est pour l'ordinaire à mon âge, ce qui me reste de ces défauts, la défectuosité de ma conduite sont nés du peu de confiance que j'ai vu qu'on avait en moi. J'aurais été porté à m'occuper de choses sérieuses, mais ne le pouvant pas parce que, vu mon âge, on ne m'y employait jamais, j'ai donné aux amusemens et surtout à la littérature, les momens de relâche que mes études me laissaient. Je me suis toujours occupé de celles-ci ; si j'ai paru n'y pas mettre assez de temps, c'est que mon tempérament est tel que , faisant plus d'ouvrage que le commun des jeunes gens, je ne suis pas, en revanche, susceptible d'une attention bien longue sur le même objet ; elle me lasse, m'accable et me rend malade à la longue , lorsque je veux y persister.
» Je ne suis point un enfant, les soins que vous vous êtes donnés pour mon éducation et dont tous
les jours je sens plus vivement la reconnaissance, l'avantage inappréciable que j'ai eu de passer ma vie avec vous et avec ma mère, n'ont pas dû rester sans effet. Une autre raison s'y est jointe: ma constitution , comme celle de mon frère , s'est trouvée précoce ; dès dix-sept ansj'ai recherché la société des gens au-dessus de mon âge, et maintenant je ne fréquente dans le monde que des personnes absolument formées. J'ai vu, j'ai réfléchi d'après vos conseils, d'après ce que j'entendais, d'après moi. L'état que vous me proposiez était peu de mon goût, vu l'abaissement où j'ai cru voir qu'il s'acheminait à grands pas. D'ailleurs je craignais que la complexion de mon tempérament ne s'en accommodât que difficilement et me retînt toujours dans la classe médiocre, du moins quant à la partie longue et pénible de l'érudition. Cependant, le vide ou l'incertitude que j'ai aperçu dans toutes les autres parties, et plus que tout, le plaisir que j'ai cru que je vous ferais en embrassant celui-là , l'ont emporté sur ces raisons , et je me suis mis à l'étudier. Si j'ai donné quelques momens au monde, l'estime des honnêtes gens a toujours été ce que j'y ai recherché le plus, et je crois pouvoir dire que ceux qui me connaissent n'ont pas sur moi les idées que je crains si fort de vous en voir prendre.
» Si quelque chose m'a nui, c'est surtout, je le dis avec amertume, l'idée que paraissait avoir de moi ma famille et le peu de confiance que je vous inspirais. Si le peu de temps qu'il y a que je vois le monde n'a pas permis que cela ait fait un grand tort à ma réputation , le mal qui en est arrivé dans ma conduite a été plus considérable; je ne me suis jamais occupé de ce qu'on croyait ne pas devoir mettre sous mes yeux ; ici, par exemple, mon oncle et ma mère ont toujours fait tout, sans me charger sans m'instruire de rien ; ainsi je n'ai pu acquérir sur les détails de vos affaires que les idées que mes propres réflexions me fournissaient. J'ai employé à l'étude de la littérature , que j'ai toujours fort aimée , des momens qu'il eût mieux valu sans doute occuper à vous être utile, ou à me rendre capable de le devenir, ce que j'aurais pu faire avec d'autant plus d'ardeur que j'ai beaucoup de goût pour l'agriculture; d'ailleurs je n'ai jamais mis à ce qu'on appelle précisément plaisirs qu'assez peu de temps, et j'ai toujours choisi les plus honnêtes.
g» Dans ce voyage-ci, si les lettres que vous avez vues prouvent que je ne me suis pas toujours occupé d'idées graves, il est sûr du moins que mes soins les plus constans ont tendu à m' acquérir la considération des personnes formées , et que le temps que j'ai passé à Yerchény a été tout employé
OU à l'étude du droit, ou à mes méditations, ou à des promenades avec mes sœurs , où j'ai tâché d'éclairer leur esprit, de former leur cœur, de leur inspirer les sentimens, la conduite, la modeslie, la simplicité, la confiance en leur mère, qu'il m'a paru que leur âge, leur sexe et leur situation rendaient convenable. J'ai fait cela dans les momens oii ma mère, occupée ailleurs, ne pouvait s'en acquitter , et d'après les mêmes plans que je lui vois suivre.
» Je promets, pour l'avenir, de me défaire absolument de ce dérangement dans mes meubles , qui , je crois, est la seule chose dont je sois bien coupable.
» Je me borne à désirer que vous preniez plus de confiance en moi , et que vous en veniez à croire qu'à dix-neuf ans, avec vos avis, l'éducation que j'ai reçue, le genre de vie que je mène, et le zèle que je me sens, on peut être capable de soccuper de choses sérieuses.
» J'espère que vous me pardonnerez cette lettre en faveur du motif qui me l'a fait écrire, j'espère même que vous changerez votre manière de penser sur moi ; mais quelle que soit là-dessus votre conduite envers votre fils, elle ne changera rien aux sentimens de respect, d'amour, de reconnaissance que vos bontés ont pour toujours gravés dans son cœur. »
LETTRES DE BABNAVE. 319
JL «es Sœu»'8.
Verchéay , 6 Janvier 1781 ,
Jeunes filles,
« Ne perdez jamais la mémoire des maximes de vertu que mes leçons et mon exemple ont dû vous inculquer. Soyez résignées, aimez la tranquillité, la retraite, et préférez ouvertement le cloître au monde ; brodez les vestes avec soin , apprenez à faire supérieurement les chemises, et je vous promets le bonheur sur la terre et dans le ciel.
« J'ai recueilli sur cela le sentiment d'un nombre infini de saints et de saintes, dont nous avons ici la vie et les écrits ; je vous les citerais , si , malheureusement pour vous, vous étiez moins ignorantes. Ne lisez point, n'écrivez jamais ; car, outre que cela grue la vue , ce sont inventions du
320 LETTRES DE BARNAVÊ.
démon. Cependant je vous accorde indulgence pour lire la présente et y répondre.
» Je veux bien, pour me rapprocher de votre imperfection , descendre à un degré de vertu plus humain. Je vous recommande de cultiver les qualités naturelles et les talens qui vous restent à perfectionner ou à acquérir, et qui peuvent vous embellir; d'orner les vertus que vous tenez de la nature et de l'éducation, et de vous rappeler que la simplicité, la modestie , l'instruction et les agrémens sont la parure des femmes et le gage de leur bonheur icibas; car ce sont ces qualités-là qu'on recherche et qui reçoivent un encens honnête , sincère et réel, le seul hommage qui soit flatteur. On leur doit les amis vrais et fidèles, l'estime publique, la paix de l'intériem' , ces biens constans et inappréciables sans lesquels tous les autres ne sont rien.
» S'il ne vous reste plus de modèles de dessin à imiter, refaites les mêmes plusieurs fois , et attachez-vous à tracer d'une manière nette et légère.
» Cependant, je vous le répète, toutes ces choses sont inventions du démon. Si vous vous sentez assez de vertu, suivez la première route que je vous ai tracée; l'autre ne vous rendra heureuse que sur ce globe périssable, tandis qu'elle mène infail-
LETTRES DE BARXAVE. 321
liblement h la béatitude éternelle. Qui balancerait?...
» N'ayez aucun regret à la comédie, elle ne s'est jouée, ni ne se jouera.
» Je vous salue, )) Barnave fils.
» Auriez- vous deviné que ce fût moi? Que de progrès depuis vous ? »
A 8€t seeui* tWuHe.
Verchény, 14 Octobre 1786.
« Eh bien! ma chère amie, n'attendez-Yous pas avec la plus grande impatience les nouveaux hôtes qui vous arrivent? N'est-il pas vrai que pour étourdir cette impatience, vous êtes réduites à danser, à rire et à mille autres frivolités, qui sont bien loin de vous dédommager de toutes les épreuves de vertu après lesquelles vous soupirez?... Le dangereux abbé vous voit-il souvent? Avez-vous rassemblé votre jeunesse militaire?... Je m'imagine que la présence de mon père met de temps en temps un peu de gravité dans vos plaisirs. A la vérité, vous avez les galas, vous vous parez, vous vous tenez bien droites, cela fait honneur et plaisir ; de Presle est là, dans son centre ; Adélaïde doit être charmée des plaisirs de Vif; elle y voit sans doute, les grands jpurs , une douzaine de beautés bleu de ciel que j'y encensai
l'année dernière; je juge au moins qu'elles y sont encore.
» Tout cela n'est rien auprès des amusemens qui vous arrivent. Une âme sainte qui refuse le plus souvent toute nourriture par mortification; un mari soumis avec respect à tous les caprices de sa moitié ; un ministre des autels , médecin des corps et des âmes , qui croit honorer Dieu en servant les hommes ; — sans compter lespoir raisonnable de faire votre salut par les prières fréquentes auxquelles la circonstance vous appellera. . . .
» J'espère que j'irai bientôt me joindre à vous, pour goûter ces délices, et peut-être vous amènerai-je surcroît de bonne compagnie , ce ne sera pas le cas de dire : Plus on est de fous, etc..
» Mais , quoi ! nous serons sages ! . . . Il y a ici nécessité, honnêteté et le sentiment même s'y intéresse ; il faut apprendre à consoler, à soulager, à égayer, à ménager i humeur triste et inquiète de ses amis , apprendre ii leur être utile autrement que par ses vœux, vaincre un peu de timidité et de froideur, s'exercer à agir, à se mouvoir par soi-même, et à secourir la faiblesse des autres du superflu de ses forces ; il y a dans tout cela de grandes satisfactions, jusqu'à celle de l'amour-propre.... et puis, après des ennuis, après
une situation forcée , on revient avec plus de plaisir à la liberté et à l'abandon ; on s'est appris à sassurer les jouissances de la vie par ses sacrifices, à s'en créer de nouvelles, à savoir s'en passer avec courage ; on s'est formé à un apprentissage dont tous les raomens de l'existence confirmeront l'utilité
» Au fond, cela ne sera ni si difficile, ni si pénible; le moyen de s'épouvanter de tout, et de n'être jamais content de soi, c'est de s'exagérer
tout Des promenades longues , animées de
quelques conversations intéressantes, ou d'une gaîté douce, dans lesquelles vous serez toujours secourues, et maîtresses souvent de n'être que spectatrices bénévoles ; une grande démonstration de sérénité , de satisfaction ; des folies gaies , peu bruyantes; des déjeuners animés, ]^des goûters de lait, ces douces effusions d'intérêt et de bonté que la nature mit si bien en vous , pour tout ce qui vous intéresse ; ces ménagemens de tact et de délicatesse pour lesquels vous serez votre meilleur maître ; une attention , des soins que l'intérêt anime et qui soient ponctuels, sans être gênans. . . Que faut-il donc ajouter à votre existence ordinaire ? Osez vouloir secouer la timidité, la paresse, écarter la distraction, vous serez étonnées de vous voir si différentes et de vous trouver jusqu'à des ressources , jusqu'à des idées qui sembleront inspi-
rées , et le tact vous garantira toujours de rien faire de trop. Mais empressez-vous d'agir dans les circonstances mêmes où vous pourriez vous en dispenser, c'est ie moyen de faire toujours un peu mieux , et surtout de tirer mieux parti de la circonstance pour vous former, vous donner des ressources , de l'action , de la tête , en un mot tout ce qui fait qu'on sait agir et réussir en tout par soimême.
» Mes cousines feront bien de suivre exactement les mêmes procédés, de ne se croire dispensées de rien, et même de s'appeler cousines ; outre qu'elles y trouveront les mêmes avantages que vous , c'est la manière de s'assurer l'amitié et la voix de tout le monde par les moyens les plus dignes d'elles. Il faut que de Presle apprenne à se vaincre, elle en a besoin, c'est le seul de ses défauts qui soit sérieux , et ses vrais amis doivent le lui rappeler sans cesse. Qu'elles ne se croient donc, encore une fois, dispensées de rien; agissant exactement comme si elles étaient mes sœurs.
a BARNAVE fils. »
LETTRES DE BARNAVB.
Sur son fi'èt'e Ouffua,
Après £a mon.
« Il aimait la littérature : son extrême jeunesse, l'attrait des plaisirs, l'étude longue et continue des mathématiques, et puis, celte paresse d'un esprit qui ne cherche pas dans les livres le reliel' et l'instruction, mais les jouissances, ne lui avaient laissé donner que peu de momens à la lecture. Cependant, il lisait rapidement et ne perdait rien; il avait cette mémoire qui relient les choses, et aussi les mots, lorsque les mots font l'intérêt; aussi connaissait-ii passablement les littératures française et italienne. 11 ne pouvait manquer de goût, car il avait une sensibilité exquise, la tête froide, l'esprit étendu ; et l'habitude des abstractions lui avait appris à raisonner des nuances que la multitude ne sent pas. Mais je crois qu'il avait trop de caractère pour être bon juge, et ses sensations faisaient ses arrêts ; il ne lui arrivait point de se quitter lui-même pour se mettre à la place d'un siècle, dun peuple, d'une classe d hommes; son
cœur en imposait à son espri l, ii cherdiai i l" homme dans l'écrivain, et puis, son affection pour Tliomme jugeait les ouvrages : le rapport d'un livre à ses passions et à ses principes était toujours le premier titre pour lui. Il est certain qu'il aurait pu se séparer de ses préventions, mais il ne le voulait pas, et cela tenait encore à son caractère ; car il n'avait nulle prétention, nulle curiosité ; mais il avait une grande indifférence sur ce qu'on pourrait penser de son esprit.»
328 LETTRES DE BARNAVB.
Se» regrets»
Sar le même.
« Tu étais un de ceux que je séparais parmi le monde, et je t'avais placé bien près de mon cœur.
» Hélas ! tu n'es plus qu'un souvenir, qu'une pensée fugitive : la feuille qui vole et l'ombre impalbable sont moins atténuées que toi. Mais, ô chère image ! mon cœur et mes sens savent encore t'embrasser ! Non, tu ne seras jamais pour ton frère un être éteint et fantastique : souvent présent à ma pensée, lu viens animer ma solitude. Tu fus toujours, pendant ta vie, associé à mes intérêts; ces premières années si douces, nous les avons passées ensemble ; nous grandissions l'un à côté de l'autre, et les liens de notre amitié s'accroissaient avec nos forces.... Tu as pris des années, et tes qualités excellentes ont passé l'espoir de tes parens.... Alors, loin de toi, je m'enorgueillissais souvent en prononçant ton éloge.... 0 cher compagnon?., tu Tes encore, je veux que tu le sois
LETTRES DE BABNAVÉ. 329
toujours.... Quand une pensée douce vient m'émouvoir, je t'appelle à ma jouissance.... Je t'appelle surtout lorsque mon cœur médite un projet honnête, et c'est en voyant sourire ta physionomie que j'en goûte plus délicieusement le prix. Souvent tu présides aux pensées qui viennent animer ma tête avant le sommeil. Je ne me cache point de toi, mais il est bien vrai que lorsque mon âme est occupée de ses faiblesses, je ne cherche plus tant à t'appeler.. . Alors je ne te vois plus sourire.... Oh! ta belle physionomie est un guide plus sûr que la morale des hommes ! »
330 LETTRES DE BARMAVE.
Après la mort de son frère.
« Elle s'était levée malade , nous descendîmes tous pour déjeuner ; après quelques momens elle vint aussi, mais elle ne voulut rien prendre, cela taisait de la peine à tout le monde.
» Comme son estomac lui faisait mal , je lui proposai du café : elle le prit. Pendant le reste du jour elle ne sentit plus de mal , mais nous lui trouvâmes une certaine mélancolie... Si délicate et si tendre, un rien porte sur son cœur et réveille ses empotions.
» Le vent du midi soufflait ; toute la journée il agita les arbres sous les fenêtres et abattit les dernière feuilles de Tannée.
» Le soir, à la fin du jour, nous fûmes promener, elle, Adélaïde et moi. En allant , nous chantâmes des airs tendres et mélancoliques ; nous parlâmes des talens de Saint-Huberti... La soirée,
le vent, les nuages, la feuille volante, parlaient un langage attendrissant. . . Nous étions émus, et peu à peu le silence remplaçait notre entrelien sentimental... Ce vent m'attriste, dit-elle une fois.... Un moment après je lui parlai et elle ne répondait plus ; elle était oppressée ; elle le fut longtemps malgré nos paroles et nos caresses, auxquelles elle ne pouvait pas répondre ; enfin , le témoignage de notre affection calma un peu la violence de sa situation ; nous parvînmes h l'attendrir... Elle nomma péniblement mon frère, en se laissant aller sur mon épaule; ses fibres douloureuses se relâchèrent ; elle sanglotta, les larmes vinrent, et elle en fut soulagée... La sympathie de nos cœurs calmait le sien , je lui montrai notre Diigua plus heureux que nous, heureux, si nos cœurs lui étaient connus, de ioutes les traces qu'il y a laissées. Nous nous promîmes de travailler toute la vie à nous consoler l'un par l'autre de la perte que nous avions faite... Ses larmes coulèrent plus librement... elle redevint tranquille... mais pendant le reste de la promenade nous ne pûmes plus parler , et l'objet qui avait fait son mal nous occupait tous. »
SECONDE PARTIE
I^ettres politiques.
Ecrite* (Excepté la première) depuit son retour à Gr«nol>Ie) aprëi l'Aitemblée cnnitituante (!)•
AuoD Membift* ae Ma INtunieijpaMUé tMe
Paris, ^5 juin 1790.
« Messieurs ,
» J'ai fait part à la société des amis de la Constitution de votre adhésion à l'arrêté qu'elle a pris en faveur des manufactures nationales et des instructions que vous lui avez adressées sur les in-
(1) Celles qui sont relatives à la mise en accusation et d la fin de Barnave , sont placées au deuxième volume , sous ce dernier titre.
quiétudes relatives aux mouvemens des troupes du roi de Sardaigne. Je \ais répondre en particulier à l'objet sur lequel vous m'avez fait l'honneur de me consulter personnellement.
» Il est impossible de dissimuler que l'union n'est pas aussi parfaite qu'il serait à désirer entre les membres du parti populaire de l'Assemblée nationale.
» Peu de temps après la translation de l'Assemblée nationale à Paris, cest-à-dire à la fin du mois de novembre 1789, trente personnes dont huit ou dix étaient membres de l'Assemblée nationale, formèrent entre elles une coalition d'affaires dont l'objet paraissait être de former un nouveau ministère et de s'y placer. M. de Mirabeau, un des trente, fit, dans cette vue, une motion qui a fait assez grand bruit dans le temps, et qui fut rejetée par l'Assemblée nationale.
» Cette société neut aucun succès et fut décriée dans r Assemblée nationale, sous le nom de Comité des Trente, aussitôt qu'elle y fut connue.
» Le comité des Jacobins qui sélait formé dans le même temps, mais dont le caractère était la publicité, et où tous les patriotes avaient le droit d'être admis, acquit, au contraire, la plus grande consistance, devint le plus ferme appui de la révolution, et assura au parti patriote la majorité dans l'Assemblée nationale.
» Ce comité devint, par-là même, l'objet de la haine la plus active pour les ennemis de la révolution ; il devint également odieux à la cour, soit que les dispositions en faveur de la constitution n'y fussent pas aussi sincères que quelques démarches du roi auraient pu le faire croire, soit que les principes de cette société y fussent calomniés.
» Quelques membres du comité des Jacobins, excités, ou par les suggestions des ministres, ou par le regret de ne pas exercer dans l'Assemblée nationale et dans ce comité toute l'influence qu'ils auraient désirée, cherchèrent à en détacher un grand nombre de députés, et les invitèrent à des séances particulières qui se tenaient, aux mêmes heures que les assemblées des Jacobins, chez M. de Grillon. Ils en attirèrent jusqu'à cent vingt,
» Cette scission répandit une grande inquiétude, mais elle dura très peu : les députés restés fidèles aux Jacobins firent les démarches les plus actives et les plus fialernelles pour ramener ceux qui s'en étaient éloignés. Ceux-ci, qui étaient presque tous d excellens patriotes qu'on avait entraînés, les uns en leur disant que la présence des étrangers aux Jacobins y rendait les discussions trop publiques, les autres en irritant leur amour-propre sur ce que le comité des Jacobins, qui était en possession de faire les élections de l'assemblée nationale, ne les avait point encore élevés aux
honneurs du secrétariat, des comités, etc., revinrent à l'instant sur leurs pas, dès qu'on leur eut fait apercevoir les dangers de cette division, et le comité de M. de Grillon fut dissous.
» Alors, l'ancienne société des Trente se réveilla ; elle s'associa un très grand nombre de personnes, sous le nom de société de 1789, et, par une disposition assez extraordinaire, tandis que les membres ordinaires de la société devaient payer 120 fr. par an pour sa dépense, les députés à l'Assemblée nationale qui voulaient être inscrits sur la liste, furent dispensés de la contribution.
» Celte société est aujourd'hui d'environ trois cents personnes : de ce nombre sont quarante à cinquante membres de l'Assemblée nationale ; je mets en dehors du nombre ceux qui, sans contribuer, ont été inscrits sur la liste et ne vont point aux séances.
» Le reste est principalement formé de banquiers et gens de finances très riches, de gens de lettres, dont plusieurs ont une réputation bien méritée; et surtout d'un grand nombre de jeunes gens de la cour ou d'une grande fortune qui, en quittant le parti de l'aristocratie, aujourd'hui absolument décrié, s'attachent à cette société pour se placer dans le nouveau système, sans renoncer aux avantages qu'on s'expose à perdre, soit à la cour, soit dans les sociétés, en s'attachant aux Jacobins.
» Il est certain que la société de 1789 renferme plusieurs personnes d'une capacité reconnue, et d'autres, en grand nombre, d'une probité audessus de tout reproche. Après cela, on l'accuse d'être guidée par des chefs qui sont guidés euxmêmes par des vues personnelles de fortune et d'ambition. On pense que cetle société est formée pour devenir le berceau et l'appui du parti ministériel dans nos assemblées législatives. On dit que, la corruption étant éloignée de notre représentation, soit par la perfection de nos formes d'élections, soit par la fréquence du renouvellement, cette société, à laquelle on veut procurer des affiliations dans tous les départemens, servira, par le crédit, le talent, la fortune de ceux qui la composent, à suppléer aux moyens que notre constitution enlève aux ministres pour s'assurer une constante majorité dans le corps législatif.
» La société des Jacobins offre une physionomie toute différente : elle est composée de douze à treize cents membres, desquels plus de trois cents soixante sont députés à l'Assemblée nationale. A côté d'un grand nombre d'hommes riches et accrédités et d'un beaucoup plus grand nombre d'hommes célèbres par leurs connaissances et leurs talens, sont des patriotes de qui on n'a exigé d'autre titre qu'une conduite constante dans
la révolution, et un zèle assez éclairé pour s'intéresser et prendre part aux discussions politiques, qui sont le seul objet dont la société s'occupe. Les admissions s'y délibèrent, à haute voix, d'après le rapport de trente commissaires chargés de prendre des instructions sur les personnes présentées. Elle a une aiïiliation et une correspondance dans presque toutes les villes importantes du royaume.
^' La société des Jacobins croit avoir eu la plus grande part à la révolution , et son esprit actuel est d'en assurer les fruits à la nation. Sa gloire est d'être conservatrice de la constitution. C'est le seul genre d'influence qu'elle prétende exercer.
)) Aucun membre de l'Assemblée nationale n'a quitté cette société, mais ceux qui sont attachés à celle de 1789 y viennent peu. Cependant, ils évitent de paraître s'en éloigner, et ils s'y montrent surtout très exactement dans les occasions où le public les accuse de se détacher du parti patriote. Le reste des membres de l'Assemblée nationale, attachés à la société , est très exact aux séances et ne s'en absente que dans les momens absorbés par le travail des comités particuliers de l'Assemblée.
» Le nombre des personnes qui s'y présentent est toujours plus considérable, et chaque semaine
on y reçoit des patriotes distingués de la capitale, et des membres de l'Assemblée nationale , qui , quoique attachés au parti populaire, ne s'y sont pas fait encore recevoir. En un mot, pour parler franchement, à la gauche du président on n'ose pas dire qu'on n'est pas encore de la société des Jacobins, et, hors quarante à cinquante personnes, on a peine à avouer qu'on s'est trouvé à celle de 1789.
» Les membres de cette dernière société ne sont pas moins, dans la plupart des questions, du même avis que les autres. Il est même des questions, telle qu'a été celle de l'institution des juges par le roi, où ils sont partagés entre eux. Ils sont attachés à leur réputation et souvent ils viennent dans l'Assemblée avec Fintenlion d'y soutenir une opinion, mais ils en sont détournés par la manière dont la majorité fait connaître son vœu.
» Si ces réflexions sont justes , il me semble qu'il en résulte que la société de 1789 est d'une nature absolument différente des sociétés des amis de la constitution ; que , sans avoir à prononcer sur le degré d'estime qui lui est dû, le but de son institution, l'esprit qui doit l'animer, sont absolu-
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ment distincts, et qu'il est impossible de les confondre.
w Que la division qui a paru se manifester dans le parti populaire est beaucoup moins alarmante qu'on ne pourrait le croire , les principes étant tellement posés et les personnes tellement liées par leur conduite précédente, qu'il n'est pas à craindre que des opinions gravement mauvaises obtiennent la majorité.
» Que, quantauxjugemens à porter sur les individus, il n'appartient qu'à ceux qui les voient et les observent de très près d'en porter un avis décidé ; que la nation ne peut juger que la conduite , les opinions , les actions ; que la confiance aveuglément attachée à l'homme même est indigne d'un peuple libre et ne peut au moins être excusée que par de très longues et constantes épreuves. Vous n'exigerez pas que je vous donne sur les personnes ma propre opinion. Elle est suffisamment prononcée sur ceux avec qui je suis intimement lié, par mon attachement pour eux, et parmi ceux mêmes avec qui je n'ai pas toujours été d'accord , il en est à qui elle serait très favorable, eu égard à leur pureté, mais elle tient à une multitude de petites choses qu'on ne dit pas, et l'on ne doit pas mettre au jour ses résultats quand on veut cacher ses preuves ou ses indices. D'ailleurs, ce genre de jugement n'est point nécessaire
au public. Son seul besoin, c'est la conduite et les actions des hommes publics ; sa seule sagesse envers eux, c'est de louer ou d'improuver leurs actions et de n'accorder jamais à la personne même une confiance qui puisse la rendre dangereuse au moment où elle se dévie.
» Enfin,Mcssieurs, ce qui en résulte de plus important, c'est que, pour que la révolution se consolide, pour que le nouvel ordre prenne son assiette, il est indispensable que les législatures , et surtout la première , soient composées d'une majorité d'hommes sur lesquels on puisse invariablement compter. Car il était facile de résister au parti honteux , décrié , ennemi évident de l'intérêt public, qui, loin de nuire dans l'Assemblée nationale , a servi jusqu'à présent à resserrer l'union des patriotes; mais il sera bien plus difficile d'échapper à tous les genres d'intluence et de séduction qui vont être employés pour mettre une constante majorité du côté des ministres, et nous conduire sourdement h l'altération de la constitution.
» Je vous prie, Messieurs, de vouloir bien excuser le retard et l'incorrection de cette réponse. Il y a plus de huit jours que je la porte avec moi pour l'achever. Rien n'égale la continuité des occupations les plus pressantes, si ce n'est la lassitude et le besoin absolu de repos dans les mo-
mens qui leur succèdent. Je ne puis pas prendre le temps de corriger celle leltre , je vous envoie mes premières pensées, que je ne craindrai -jamais de mettre à découvert devant vous. »
» Je suis, avec l'attachement le plus fraternel et la plus invariable fidélité, votre très humble et très obéissant serviteur,
» Barnave. »
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