‹ Œuvres. PubliéesChapitre 78 sur 88 · A JIM · texte numérisé non relu

A JIM

Saint-Robert, 27 janvier 1792.

« L'incommodité que vous venez d'essuyer n'est rien, et vous serait même avantageuse si elle pouvait vous déterminer à modérer votre régime. En vous, la nature est toujours disposée h abuser de ses forces dans tous les sens , et votre manière d'écrire, loin de la calmer, l'irrite davanlage. La vigueur de l'âge résiste encore à cet usage immodéré de ses forces, mais il ne peut qu'en abréger la durée ; je suis cependant fort aise de vous savoir rétabli.

» J'espère aussi n'être pas éloigné du terme de mes incommodités, quoique un peu empirées par le voyage. Mais comme je vois que cela se prolonge plus que je ne l'avais pensé, je vais m'établir détinilivement demain ou après-demain h Grenoble. Je nai eu encore que fort peu de momens pour écrire, mais je prouverai bientôt à tous mes amis que je ne les ai point oubliés.

rt II me semble que les affaires politiques prennent à peu près la marche à laquelle on pouvait s'attendre quand je suis parti. Il me semble que le gouvernement est aujourd'hui bien embarrassé de l'avantage qu'il a donné à ses astucieux ennemis. Voilà donc le pouvoir exécutif en opposition avec le sentiment qu'il avait fait naître par ces mots : La guerre ! la guerre! J'ai trouvé, pour me servir d'une expression de ce pays-ci, que M. Delessart avait t oreille basse dans le discours qu'il a fait à l'Assemblée , à la séance du 17. En revanche, leurs adversaires, aujourd'hui bien à découvert, entendent beaucoup mieux leurs affaires, et les discours de Brissot, Gensonné, Vergniaud, etc., sont à la distance où je suis d'un assez bel effet de perspective , si le reflet de la parodie de Fauchet ne leur faisait un peu partager son ridicule.

» Ainsi, pour complaire à quelques fripons, ils ont servi eux-mêmes à décréditer ce parti sage et modéré qui faisait toute leur espérance. Ils ont voulu qu'il n'y eût rien entre les émigrés et Brissot. Mais Brissot s'élance d'un tel vol qu'ils ne peuvent plus le suivre , et ils restent en arrière , seuls , sans appui et sans considération , parce qu'ils sont obligés de démentir cet empressement et cette ardeur qui leur a valu quelques applaudissemens, et qui les exposent aujourd'hui à la plus juste méfiance.

LETTRES f)E ÊARSAVE. 345

» Je conçois que ce qui forme un tableau piquant du point où je le vois, est désespérant pour nos amis de l'Assemblée , et je plains sincèrement ceux qui ont à défendre la chose publiblique contre cette malheureuse combinaison de l'audace des uns et de l'inconsistance des autres. Cependant, je suis bien loin de croire encore que tout soit désespéré. Malgré la séduction des idées hardies, l'opinion est très partagée sur la guerre. En général même , on répugne à y croire , et si l'Assemblée prenait des mesures propres h l'éviter avec dignité, je suis très loin de penser qu'elle fût contrariée par le vœu public.

» Mais dans ma manière de voir, au point oiî on en est , il serait impossible de suivre les mêmes idées qui eussent convenues dans le début. Il est certain que l'Assemblée a pris une fausse marche, qu'avec beaucoup moins de bruit et un travail réel sur l'intérieur, en se montrant tranquille et fort, on eût dissipé ces fantômes qu'on a semblé vouloir créer et grossir pour avoir à les combattre ; mais , puisque enfin on en est là , il faudrait aujourd'hui savoir profiter de ses fautes, et il me semble qu'au moyen de l'inquiétude que toute cette chaleur de délibérations n'a pas laissé que de porter au dehors, le moment serait propice pour terminer l'alfaire des princes possessionnés. C'est là, au fait, le vrai nœud de la ques-

tion entre l'intérieur et lextérieur, et s'il était une fois résolu , je ne vois pas comment les factieux ou les émigrés s'y prendraient pour nous conduire h la guerre ; mais jusque là il n"y aura ni tranquillité au dedans, ni paix solide au dehors : on ne pourra désarmer , les dépenses seront ruineuses, et la méfiance qui perd les assignats deviendra de jour en jour plus alarmante.

» Selon moi, c'est à arracher cette racine de toutes les querelles que les amis de la paix devraient aujourd'hui s'attacher. Je sais bien que ce plan là nest pas nouveau , puisqu'on s'en occupe depuis près de deux ans, mais je crois qu il faudrait presser et presque brusquer. «

LETTRBS DE DARNAVE. 347

Grenoble, 2 féyrieT 1792.

« l^ne lettre d'Âssigny me confirme votre rétablissement , et je m'en réjouis d'autant plus que je me rappelle combien toute espèce d'indisposition est intolérable dans la situation où vous êtes. J'avais dabord résolu d'attendre à la campagne, mais j'ai craint que ma trop longue absence ne fût mal interprétée ici, et je suis venu m"y établir depuis deux jours.

» A la distance où je suis des objets, voici à peu près comment je les aperçois.

» 11 me semble que l'affaire diplomatique, dans laquelle le premier discours du roi et la conduite de l'empereur avaient donné tant d'avantage au parti enragé , se termine plus modérément qu'on aurait dû le croire, et si le gouvernement agit fortement auprès de l'empereur , si celui-ci est de bonne foi et donne quelque attention à ses propres

intérêts, la guerre est évitée. Brissot'est battu; le gouvernement en est quitte pour quelques reproches et la méfiance qu'il s'était préparée en sollicitant une fausse popularité; mais il évite le piège que lui avait tendu le parti ennemi, en le plaçant entre une guerre inconsidérée avec l'empereur, ou une rupture ouverte avec l'Assemblée.

» Mais il s'en faut beaucoup, selon moi, que par là les affaires extérieures soient terminées ; leur racine est véritablement dans les prétentions des princes possessionnés en Alsace. Je ne conçois pas comment le comité diplomatique, qui voulait la guerre , a séparé cette affaire-là de l'autre , c'est ou une grande maladresse , ou une perfidie bien difficile à croire, puisqu'il faudrait supposer qu'il s'est réservé un moyen de recommencer la querelle. Mais, quoi qu'il en soit, je crois que les amis du bien doivent faire des vœux pour que cette source continuelle d'inquiétudes , soit épuisée , et le gouvernement n'a pas un autre moyen de réparer le mal qu'il s'est fait par la mollesse de l'ancien ministère et l'étourderie du nouveau. Tant qu'on ne terminera pas cet affaire , les mécontens ne perdront pas l'espérance. Les inquiétudes et les méfiances ne cesseront point, le mal ira en empirant. Après avoir long-temps temporisé , on se trouvera dans la position oii l'on est aujourd'hui, mais avec une grande déperdition de

richesses, d'hommes, de confiance, de considération.

» Si le gouvernement, par son activité et sa vigueur, obtenait la solution de cette difficulté, il éviterait de grands dangers et recouvrerait une considération qu'il a totalement perdue. Cet avantage peut seul lui rendre une force spontanée, puisque depuis six semaines il n'a eu de remarquable que sa soumission aux impulsions de l'Assemblée ; et en rendant à la nation un grand service , il repousserait le reproche de nullité ou de mauvaise foi auquel sa propre mollesse , le délire des émigrés, et les tergiversations de l'empereur ont également concouru à l'exposer.

» Si par là les affaires de l'extérieur étaient une fois terminées , je crois que l'ordre est extrêmement prêt à se rétablir au dedans : les assignats perdraient moins et se soutiendraient jusqu'au moment où leur retrait sera possible. L'impôt, par le moyen du papier, sera payé, la plupart des émigrans rentreraient sous les auspices de la seconde législature , les élections seraient d'autant meilleures que le royaume serait plus tranquille ; enfin, la constitution commencerait à s'essayer et à prendre une assiette quelconque.

» On ne peut se dissimuler que dans l'exécution elle a prodigieusement reculé vers le républicanisme. Tout se porte à l'Assemblée; elle ad-

ministre, et cela sans le concours et la participation des ministres. Ceux-ci sont des commis qu'elle ne consulte même pas. Comme elle attire tout à elle , elle donne aux corps administratifs toutes les foutions executives. Elle tend à dénaturer l'armée par la brièveté des congés; elle distribue les pensions et les grâces ; les ministres ne remplissent presque aucune de leurs fonctions ; le roi a abdiqué, de fait , son droit de proposition; les ministres laissent prescrire leur droit de parler.

» Il sera plus difficile qu'on ne pense de ramener à la constitution sur quelques-uns de ces points, d'autant plus que presque toutes les bases de notre constitution étant républicaines, conduisent naturellement à des résultats de la même nature.

» Si l'on pouvait séparer de ses conjectures l'influence des grands évènemens, il serait raisonnable de croire que notre constitution tournera d'abord vers le républicanisme , sans cependant supprimer la royauté, parce que les causes qui l'y conduisent sont les plus prochaines, savoir le personnel du roi, le caractère du parti dominant, la longue incapacité des agens du pouvoir exécutif, le premier élan des esprits, soutenu par l'exclusion des députés de toutes places h la nomination du roi, etc. Mais elle reviendra ensuite à la mo-

narchie, parce que les causes qui doivent l'y conduire sont plus durables et plus puissantes , à savoir :rhérëdité, l'inviolabilité, l'avarice, la nature de l'ambition parmi nous, etc., enfm, l'expérience et la lassitude.

» Je vous avoue que si on pouvait espérer une composition de la législature à peu près raisonnable et pure, je ne m'affligerais pas beaucoup de cet avenir qui doit, à la vérité, diminuer pendant quelque temps de la puissance politique.

» Qu'est-ce qui fera que nos affaires prendront l'une ou l'autre direction, je veux dire celle de la paix, ou celle qui nous conduirait à une crise? c'est certainement la terminaison prompte ou la continuation de nos querelles avec l'empire au sujet des terres de l'Alsace.

» Il faut aussi faire une réflexion qui vient à l'appui de ce que j'ai dit ci-dessus. Une manière d'être toute nouvelle pour un peuple, et contraire à ses mœurs , soutenue d'abord par enthousiasme, produit, au bout de quelque temps la lassitude ; mais lorsque les circonstances la prolongent, elle peut aussi se changer en habitude; ainsi, quoique nous n'ayons encore rien de ce qu'il faut pour établir un gouvernement républicain , ou pour soutenir une guerre civile, nos alarmes prolongées , notre attitude militaire , nos volontaires , notre appauvrissement progressif, une seconde lé-

dSli LETTRES DE BARNAVÉ.

gislature composée dans le même esprit que celleci, nos émigrans fixés au-dehors comme les protestans après la révocation de l'édit de Nantes, le pouvoir exécutif faible, soupçonné , déconsidéré, pourraient conduire les choses à un tel état que les idées de république deviendraient aussi possibles, aussi susceptibles d'une exécution au moins momentanée, qu'elles étaient absurdes il y a quelques mois. Déjà même il faut s'attendre qu'en licenciant les volontaires on transigera avec eux, et que la constitution militaire en sera plus ou moins modifiée.

» Mais quelque système que suive le gouvernement, il me semble qu'il devrait chercher à se concilier la considération , la confiance , la popularité, et il en prend bien peu les moyens.

D L'affaire des deux baltans est mauvaise, puérile , et justifie d'avance toutes les excuses qui pourront être faites au roi. 11 semble que l'on n'a de force que pour de petites querelles mesquines et frivoles qu'il ne faudrait jamais élever. »

LETTRES DÉ BARIVAVE. 353

A jjf. Théodare EiUÈneth.

31 Mars 1792.

« J'attendais depuis long-temps, mon cher Théodore, une occasion sûre pour vous écrire. Cette lettre vous sera remise par M. Colonna, officier corse, et qui passe par Paris en allant prendre possession d'une compagnie dans le régiment ci-devant de Foy, à laquelle il se trouve appelé par les nouvelles nominations.

» J'apprends le décret sur les colonies, et je reçois au même instant votre lettre, celle de Duport et celle de Dumas. Je m'attendais au décret ; je pense qu'il sera sanctionné : je craindrais même qu'il ne le fût pas; car la responsabilité demeurerait aux auteurs du décret du 24 septembre et au gouvernement qui aurait refusé sa sanction, et quant à l'effet du dernier décret dans les colonies, il n'est peut-être pas plus dangereux que ne le serait le dissentiment de l'Assemblée et du

354 LETTRES DE RARNAVE.

roi qui, soutenant, l'une les hommes de couleur, et l'autre les blancs, ranimeraient leur animosité et rendraient leurs querelles interminables. — C'est l'étourderie de Dumouriez qui, en faisant imprimer et distribuer, hors de saison, mon rapport du 24 septembre, m'a valu cette sortie de M. Guadet. Quoi qu'en pense Duport, je vous enverrai une note à insérer dans quelques journaux, fût-elle inutile ou nuisible aux lieux oii vous êtes : elle m'est nécessaire ici où cette affaire, que personne n'entend, me fait un tort réel. Et on ramène presque tout le monde avec quelques lignes écrites du ton d'un honnête homme. — Je vous remercie, mon cher Théodore, du courage avec lequel vous avez pris ma défense: j'ai fait insérer dans nos feuilles dauphinoises ce que vous avez dit pour moi.

» Ma froideur, peut-être, vous indignera ; mais je suis hors de la partie, et l'on ne voit juste que de là.

» Les affaires ne vont pas très mal : il n'y a de réellement très fâcheux que les désastres de Saint-Domingue.

» Ne voyez-vous pas que dans tout ce qui se passe le principe monarchique est respecté ; que les révolutions ne font que des changemens de ministres ; que c'est là la porte que s'est ouverte la rage des factieux; que lorsqu'une humeur qui

LETTRES DE EARNAVE. 355

menace la poitrine passe par une transpiration, quelque incommode, quelque douloureuse qu'elle soit, c'est cependant une crise heureuse ; que ces évènemens font, plus que tout, tomber les idées républicaines.

» On n'a pas pu tuer le jacobinisme au moment oii il était le plus affaibli ; il faut nécessairement qu'il s'use lui-même ; l'Assemblée constituante, en brusquant son dénouement et décrétant la non-rééligibilité, a prolongé la révolution : cela est certain. Il est inutile de vouloir remonter à un système de conduite qui a été manqué ; ce n'est plus le voyage de l'Amérique, c'est celui de l'Inde. Mais dans cette maladie, qui se déclare plus longue, les symptômes n'ont encore rien de fâcheux, et des hommes qui ont excessivement voulu une révolution ne peuvent pas. au milieu du chemin, manquer de tête ou de courage.

» La portion monarchique de la nation ne changera jamais : si le roi fait bien, elle l'en louera ; si le roi fait mal, elle le croira violenté et ne s'en prendra qu à ses ennemis; mais de long-temps elle ne viendra à son secours contre les factieux. Il faut, par une conduite sage, laisser ceux-ci s'user, se systématiser, se dévier, se déshonorer, se calmer, s'éclairer, etc., suivant les dispositions de chacun.

» Léopold perdait le roi : des choses très bon-

356 LETTRES DE BARKAVE.

nés dans le cabinet culbutent tout quand on veut s'en servir pour l'effet public ; il perdait surtout la reine.

» Je ne sais qui des anciens ministres a fait écrire au roi celte lettre sur la nomination des nouveaux; elle est bien faite, mais très maladroite : elle tend à donner aux Jacobins un moyen de secouer la responsabilité ; h dire , comme faisait M. Cahier, qu'il y a des arrière-conseils, des causes secrètes qui entravent, le fait parlait de lui-même, tout le monde le voyait. Le nom de Roland de la Platrière , beau-frère de Brissot (ce qui aurait dû être dit par la Gazette universelle et non par le Logographe), était un langage bien plus clair que la lettre du roi, qui porte le cachet de la malveillance et semble dénoncer ses nouveaux ministres, et, aux yeux d'une partie de la nation, les déchargera quelque jour de la responsabilité pour l'attirer toute à lui (car je suppose une conduite intérieure conforme à la lettre). On perd tout quand on se croit forcé, par prudence ou par nécessité, de suivre une certaine marche, et qu'ensuite on la contrarie. On voit donc que tout est gagné, si ces gens-là se monarchisent publiquement. On voit aussi qu'il serait à désirer que l'abbé Sieyes remplît ses poches d'or; que Guadet et Vergniaud eussent des voitures; que si Ycrguiaud, qui a dénoncé la reiue, venait à la

louer seulement dans sa conversation privée, la révolution serait finie ; qu'il ne s'agit pas de s'indigner de ce qu'il existe des brigands, mais que quand ils ont la puissance et qu'on ne peut pas la leur ôter, il faut les attirer dans la ligue du bien public par ce qui les séduit, et leur fournir toutes les occasions de se déshonorer.

» J'ai lu dans le Logographe que M. de Graves quitte le ministère de la guerre, et qu'il était remplacé par M. ***. Ce serait une chose détestable et qui ferait ouvertement accuser le roi de perfidie. Qu'on ne s'y trompe pas , s'il veut avoir l'air de jouer les Jacobins, les Jacobins sont en ce moment plus robustes que lui , et ce sera lui-même qui se jouera. Si le roi, qui a renvoyé Narbonne, nomme M***, on dira avec raison qu'il est d'accord avec les Allemands et qu'il veut livrer la France à l'étranger. Je ne puis pas le croire ; mais si je voyais le roi livré à des conseillers agités d'un tel vertige, je regarderais cela comme le plus grand danger de mon pays. Si de Graves s'en va, c'est aux autres ministres à nommer leur collègue. Je ne puis pas croire qu'ils nomment M*". On ne peut ignorer quelle serait sur un tel choix l'opinion de toute l'armée.

» L'amnistie sur les crimes d'Avignon a généralement mal réussi.

» Youset nosamis, êtes très attaqués, il en résulte

358 LETTRES DE BARIVAVE.

que la plus légère imprudence vous perdrait, comme d'autres le seraient par de grands crimes. Mais, sans votre fait, on ne vous perdra pas ; et ces attaques continues contribuent bien aussi à nous conserver notre indépendance, et, par conséquent de tous les ressorts le plus nécessaire pour agir. — Notre persécution, notre fermeté sont des avantages, pourvu qu'aucune faute, qu'aucune imprudence ne fournisse à nos ennemis des armes pour nous perdre au moment où leur puissance est sans mesure.

)) Il faut qu'Alexandre se fasse aimer des troupes , s'en fasse adorer ; qu'il cultive particulièrement, dès qu'il sera officier-général, les bataillons de volontaires. Il existe de grandes préventions contre nous ; cependant , on nous regarde comme des gens extrêmement calomniés. En paraissant, on détruit facilement toutes ces impressions. Dans des fonctions militaires, il ne faut point se livrer aux polémiques sur les affaires publiques , il faut être pour la liberté et pour la constitution et ensuite s'eivironner de tout ce qui attache les hommes de guerre. Alexandre, s'il le veut, est capable de passionner les troupes pour lui. Mais il faut être sobre et chaste jusqu'à la fin de la révolution, car, que faire en campagne sans moyens physiques? — Je suis très porté à croire que, dans cette révolution comme dans tant d'autres , la dernière

LETTRES DE BARNAVE. o5î)

influence sera celle des armées. D'ailleurs, entre Français, entre notre ministère et notre Assemblée, comment s'arrangeront les affaires d'Alsace? Si nous avons la guerre, il faut que la nalion y soit engagée par les Jacobins et quelle s"en tire avec gloire par les hommes de caractère et de vertu. — (Infernale politique que celle qui fait écrire au roi des lettres à l'Assemblée . et lui inspire peutêtre envers ses nouveaux ministres des traitemens, d'après lesquels on dira un jour que c'est lui qui a amené les Allemands sur nos frontières !) — Si nous avons la guerre, elle sera funeste et désastreuse dans les commencemens ; sans officiers, sans discipline, sans ti'oupes exercées, nous ne battrons pas les premières années du monde. — Nos premiers généraux verront éclipser leur gloire et perdront peut-être leur existence ; mais ceux mi rallieront ensuite des troupes, plutôt surprises qie découragées, qui profiteront de leurs malh.urs pour les soumettre à la discipline, qui, après av^ir eu des craintes quand tout le monde navait qude la présomption, espéreront encore, quandla naton désespérera, ceux-là seront assez soutenus par"esprit public pour chasser les ennemis, et laver 4 France de s^ honte ; ils attireront à eux uiie confinée profonde et auj'ont liniluence doniinanttsur le dernier résultat de la révolution. — Mais i, 4aa?s les g,uef res ordinaires, on est pj-es-

que tout par le grade et le talent militaire dans les guerres d'opinion on n'est rien , on n'est pas général sans la confiance et l'affection de ses troupes.— Il faut bien se garder de mépriser les volontaires nationaux. Ceux de Paris sont peut-être mauvais, mais ceux des trois quarts des départemens sont la partie la plus saine de cette armée, qui essuiera peut-être le plus d'échecs dans le commencement , mais qui sera la dernière à résister.

» Que Dumas et vous soyez dans lAssemblée, autant qu'il se pourra, les hommes de l'armée et des gardes nationales, tandis que nos amis s'en feront connaître et obtiendront leur confiance dans les garnisons ou les camps.

» Je regrette peu qu'Alexandre ne soit pas maréchal-des-logis de l'armée du Nord. Bien des choses auraient pu le perdre en débutant par là. Il faut arriver par la confiance : on a un immense avantage quand on a un nom qui fixe l'attentior de tout le monde.

» Si les faits des îles du Vent sont tels que D*mas les a rapportés, il faut les faire consta^r dans les journaux. Il faut avoir grand soin de ecueillir toutes les nouvelles heureuses qui parraient venir de Saint-Domingue avant l'arr^ée du dernier décret et de les y insérer égalen?nt. La Gazette universelle, qui a pris franchenent

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parti dans la discussion, les inscrira avec plaisir.

» Il n'y a de crise possii^le que i° par les finances : elle est encore éloignée ; 2° par la guerre ; 3" par un mouvement contre les Tuileries : celleci serait la plus fatale de toutes, et ne peut avoir lieu que par la désunion entre la garde nationale et la garde constitutionnelle. Si l'on ne s'applique pas à la prévenir par tous les moyens possibles, si les dernières paroles de Lafayette, en quittant Paris, n'ont pas été dans cet objet, on ne mesure pas l'importance des choses, et on donne plus d'attention à celles qui en ont peu qu'à celles qui sont décisives.

» L'ex-ministre de la justice a conservé la confiance du roi ; ne pourrait-il pas être gouverneur du prince royal? Il faut être convaincu que ce gouverneur ne peut pas être un noble. M. Duport a la dignité, les qualités personnelles ; il a lestime de toute la nation. Aucun acte du roi, dans aucun temps, n'aura donné autant de confiance en lui, d'autant mieux que, n'étant pas dans le sens du parti dominant, il paraîtrait parfaitement libre. C'est le seul moyen pour que le roi puisse, dans tel moment donné, parler indépendamment d'un ministère entièrement avili.

» Il n'est pas un homme auquel toute la partie saine de la nation soit plus attachée qu'à M. Duport. En lui donnant les premiers l'idée de cette

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retraite glorieuse vous l'attachez pour toujours à nous. — Songez-y très sérieusement ; ne rejetez pas le bien par la perspective du mieux. — Le roi, identifié avec le gouverneur de son fils, peut, dans un moment critique, devenir le centre de la confiance : il n'en aura jamais quand on ne lui croira que des conseillers aristocrates, suspects, ou seulement cachés. — Un tel choix donnerait une grande force à la partie très nombreuse de la nation qui ne demande qu'un motif de se fixer au roi. Ce choix ne pourrait pas avoir lieu sur-le-champ, mais dans peu. Il faudrait qu'en attendant, Duport pressât l'Assemblée sur l'accusation dirigée contre lui , et non encore décidée. — Il n'existe pas un plus puissant mo) en d'encourager un parti de l'opposition, que de lui donner un centre, etc.

» Duport me demande un homme fort, etc. J'ai ici un homme très laborieux, très intelligent, très propre à des travaux d'assiduité et d'exactitude, tels que la logographie; mais ce n'est pas un aventurier, et je ne puis pas l'envoyer à Pajûs, sans lui dire ce qu'il fera, ce qu'il am'a. Il a ici une petite place qu'il ne peut pas quitter pour de vagues espérances. N'oubliez pas, je vous prie, de dire à Dumas que si un M. Barletîi Saini-Paul, à qui j'ai donné une lettre, se présente à lui, il ne se livre point, et surtout ne lui parle pas du Lo-

gographe. C'est un aventurier fort bavard et qui prétend connaître beaucoup M. de Condorcet.

» Aujourd'hui que les Jacobins ont le ministère et par conséquent de l'argent, ils veulent supprimer le Lo^ograja/^é', pour le recommencer le lendemain à leurs frais; et si on met dans ce journal , que Roland la Platrièreest beau-frère de Brissot , cela ne manquera pas d'arriver. — Ces choses-là, dans la Gazette universelle, ont quatre ou cinq fois plus de lecteurs et aucun inconvénient. Au reste, si l'on veut rendre le Logographe plus indépendant, il faut faire toutes les perquisitions possibles pour trouver un véritable tachygraphe.

» Le Logographe pourrait gagnera peu près une colonne sur seize par des abréviations : Ass.- Nat .-Dépt.-Min.-Const. , etc. Par là il gagnerait de l'espace sans grossir les frais. — Sa réputation et ses colonnes, dans ce pays-ci, vont toujours croissant.

» Pour correspondre un peu plus librement , mais toujours prudemment, vous pourriez m'adresser vos lettres sous le couvert de M. Claj)pier, directeur du droit d'enregistrement, à Grenoble, et m'écrivant par cette voie, m' indiquer également une adresse sous laquelle je puisse à mon tour vous écrire , mais à l'adresse d'un homme un peu connu, car les lettres à des inconnus se perdent.

» Je réponds à une phrase de Duporl sur les ré-

solutions vigoureuses, qu'il ne faut point en attendre encore des esprits modérés; que toute crise prématurée sera fatale; qu'il y a une distance immense entre le moment où les bons esprits sont frappés, et celui où la foule l'est.

» Les factieux, ou plutôt les brigands qui ont aujourd'hui la puissance ne peuvent être détruits que par eux-mêmes. L'amnistie leur a fait un mal énorme. — La lettre de Léopold un très grand bien.

LETIRES DE BARNAVE. 365

A M. Aieaeanare Wjntnefh,

Grenoble, G Avril 1792.

» En sentant toute l'utilité de ma retraite , et même en goûtant les douceurs de la liberté dont elle me fait jouir, je ne sens pas moins, mon cher Alexandre, combien il est pénible, dans des circonstances aussi critiques et aussi décisives que celles qui se présentent chaque jour, d'être éloigné de ses amis et de ne pouvoir concerter avec eux ses opinions et ses vues. J'y supplée, autant qu'il m'est possible , par mes lettres , mais je ne puis juger aux réponses que je reçois, si notre manière de voir est exactement la même.

» La situation des choses vient de prendre une nouvelle face. L'Assemblée constituante a voulu terminer la révolution , mais elle n'en a pas pris les moyens. Elle s'est séparée prématurément; elle a décrété la non-rééligibilité , de là, la révolution prolongée. Les émigrés ont espéré de ce

changement imprudent, et se sont obstinés dans leur résistance. Les puissances ont voulu attendre l'événement pour se prononcer à notre égard. La nouvelle assemblée inexperte, exaltée, incapable de calme et de politique, désireuse de s'illustrer en faisant du bruit , a fait tout ce qu'il fallait pour tout brouiller au-dehors et au-dedans. — La fin de la révolution, que l'Assemblée constituante s'était flattée d'avoir consommée , n'a été qu'un songe et s'est évanouie avec les fonctions de ceux qui seuls pouvaient l'opérer.

» Le ministère , qui était entré tout-à-fait dans le système de l'assemblée constituante, a voulu le maintenir, de là les deux veto, etc. Le ministère ayant un système tout opposé à la marche de l'Assemblée , a été renversé et remplacé par un autre entièrement dans le sens de la majorité.

» De là deux résultats : l'un , c est que les deux pouvoirs sont maintenant occupés à prolonger l'état révolutionnaire.

» L'autre , c'est que ceux qu'on accusait de républicanisme aimeraient mieux s'emparer du pouvoir royal que de le détruire; ils sont lurbulens et factieux comme moyen, et ne sont, quant au but, qu'ambitieux et avides.

» Si tel est létat des choses , c'est d'après cet état qu'il faut raisonner et agir.

» On attendrait en vain pour fixer la révolu-

tion , un effort des gens de bien. Dans ce tempsci les gens de bien ne font point de crise. Il n'y a de crise que par les finances, mais elle est loin encore et on la retardera en vendant les biens de Malte, les forêts, les biens des émigrés ; ou par la guerre, par un mouvement populaire contre les Tuileries, cette dernière serait peut-être dans ses effets la plus terrible de toutes.

» La guerre, qui, d'après la dernière dépêche de Vienne et par la marche actuelle de notre diplomatie acquiert de la probabilité, la guerre sera nécessairement désastreuse dans les commencemens , de la part de troupes peu instruites , mal disciplinées et presque entièrement privées de bons officiers. Son issue n'est pas également certaine.

» Il pourra venir un moment d'abattement où on demanderait la paix, où, le roi se trouvant médiateur, pourrait faire accepter à tous les partis un traité où il retrouverait une partie de sa puissance et rendrait à l'aristocratie quelques débris de ce qu'elle a perdue.

» S'il prenait ce parti , le résultat en serait éphémère, il resterait dans la nation le germe puissant d'une révolution nouvelle ; une multitude d'hommes formés pendant la révolution et pendant la guerre , en seraient les chefs. Les débris des armées, de oisiveté, de la misère, en seraient

les premiers instrumens , et la nation presque toute entière, s'y porterait quand on offrirait aux campagnes le reste des droits féodaux, et qu'on les inviterait à refuser l'impôt, soutien nécessaire du nouveau gouvernement, et qu'une adminisnistration, à peine établie, ne saurait percevoir avec vigueur. Le roi serait détrôné, la noblesse exterminée, la France couverte de sang. Voilà l'effet , à mes yeux , presque inévitable de cette première supposition.

» Si, au contraire, le roi s'attachait invariablement au maintien de la constitution et à la partie de la nation qui la défendrait ; s'il manifestait ses intentions à cet égard, avec force et persévérance , l'issue infaillible de la guerre serait l'expulsion des ennemis. Le roi se serait pleinement réconcilié avec la nation, ce qui est loin d'être entièrement opéré. On serait obligé , pendant la guerre , de donner de la vigueur au gouvernement, et on continuerait de le faire lorsqu'il s'agirait de réparer, par une bonne administration, les pertes qu'elle aurait occasionnées. Les hommes se seraient triés, les fripons et les incapables auraient été démasqués, la nation aurait acquis un caractère plus mûr et plus sérieux. Ceux qui , dans les dangers publics , auraient acquis l'estime et la confiance parviendraient, en peu de temps, à faire adopter les réformes nécessaires;

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en un mot, la guerre hâterait, par les évènemens et les malheurs , les fruits de l'expérience.

" Ne pouvant point influer sur ce que îa guerre ait lieu ou non, il importe peut-être moins d'examiner si elle est à désirer ou à craindre , que le parti qu'on pourrait en tirer et la conduite quil faudrait tenir si elle était engagée. Si nous avons la guerre , il me semble que la meilleure comljinaison, c'est que les brigands nous l'aient attirée et que nous soyons sauvés par les hommes de bien, et , heureusement , cette combinaison est aussi la plus vraisemblable. Il importe donc extrêmement que vous et tous nos amis vous acquerriez tous les moyens d'avoir des succès , je ne dis pas au commencement, je les tiens alors comme impossibles, mais à la fin de la guerre. Demeurez parmi les troupes autant qu'il vous sera possible, obtenez leur confiance , car , dans les guerres d'enthousiasme et d'opinion , c'est la confiance qui fait le général. Sacrifiez tout au rétablissement de votre santé et au maintien de vos forces physiques. Soignez les volontaires autant que les troupes de ligne. Auprès des militaires , je vous invite à peu nuancer vos opinions politiques , car rien de pis que de les diviser en sectes. La liberté, la constitution , la loi , voilà tout leur catéchisme. Il n'y a pas d'autre discussion a établir avec eux. Les Ja-

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coiilns VOUS susciteront toutes les difficultés imaginables, mais je pense que vous les surmonterez, surtout étant dans voire département. Et si la guerre a lieu, Tauiorité des clubs ne résistera pas à celle des hommes qui deviendront nécessaires. Si vous vous trouviez dans la partie de l'armée qui agirait la première, je désirerais que vous vous dislingassiez par l'activité et l'exécution, mais que vous ne prissiez pas part aux conseils; car il est presque impossible que les commencemens ne soient pas désastreux , et on ne demanderait pas mieux de vous les imputer.

» J'ai revu notre général, je n'en ai pas été mécontent; il a absolument dissimulé votre démarche à son égard et m'a fait des ouvertures de cordialité. Je pense qu'il a examiné, sous toutes ses faces, l'immense importance que peut acquérir son commandement. Il m'importerait beaucoup de savoir précisément ce que c'est que Poncet, que je ne connais, comme vous savez, que très superficiellement, et qui est ici à la tète de l'état-major, le degré de sûreté de son caractère, ses principes, ses vues, sa capacité en affaires, etc. Il est, suivant ce que je me rappelle, fort lié avec Dumas et vous; il ma témoigné beaucoup d'empressement, et il importe que je sache le degré de confiance qu'il mérite à tous égards. Vous pouvez m'écrire ces particularités, ou sou»

l'enveloppe de M. Clappier, directeur du droit d'enregistrement à Grenoble, ou sous celle de M. de Latune, négociant à Crest, département de la Drôme, où je vais passer quelques jours.

» J'ai mis , il y a trois semaines , à l'adresse de Dumas, que j'ai jugé devoir plus qu'un autre recevoir des lettres de cette armée, un paquet où étaient deux notes assez étendues, sur la situation présente des affaires ; n'ayant vu aucun indice qu'elles fussent parvenues, cela m'a empêché d'en envoyer d'autres. S'il ne les a pas reçues, il en résulte la preuve qu'on ouvre les lettres et qu'on a gardé ce paquet, imaginant bien qu'il ne serait pas redemandé. Au surplus, le comité de surveillance lui-même n'en saurait extraire aucun indice de conspiration.

» 11 me paraît clair , quelle qu'en soit la cause , que toutes les lettres n'arrivent pas. .l'ai écrii, il y a fort long-temps , à La Borde et ii madame d'Escars, et n'en ai pas eu de réponse. A peu près dans le même temps, je vous adressai une lettre qui en contenait une pour mademoiselle de La Châtre. Point de réponse non plus.

» La dissolution de la garde du roi est sans doute un mal. Mais il est moins grand que celui que, selon moi, il rend moins vraisemblable: une répétition du 0 octobre. — Dans des tem[is

comme ceux-ci , je pense que la garde nationale seule promet une plus grande sûreté, et dans l'idée où je suis, que cette considération fait disparaître toutes les autres , je crois qu'il est à désirer que cette garde ne soit recréée que lorsque l'opinion publique laura vivement sollicitée.

» De tous les excès de la faction, ceux qui ne présentent pas un danger matériel et prochain pour la chose publique, sont presque le seul remède que noire situation présente nous laisse. Je considère le rassemblement de 20,000 hommes auprès de Paris, comme une très funeste mesure. Mais la fête de Château -Vieux , l'amnistie d'Avignon, et dans ma manière de voir, le licenciement de la garde , sont des choses pour lesquelles la faction use ses forces et prépare sa chute , sans que le mal qui peut en résulter égale celui qu'elle se fait à elle-même. Il est vrai cependant que celte dernière mesure porte un caractère plus audacieux, moins abject et par conséquent plus dangereux que les autres.

» Je suis fort aise que tout ce qui tient ou prétend tenir à Lafayette se réunisse autant que possible. îl faut absolument se maintenir avec lui , mais pour cela même il faut une existence indépendante de lui. On ne peut plus lavoir dans 1 Assemblée, il faut donc quil soit dans l'armée. — Je pense que Dumas et vous devez vous considérer

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principalement comme militaires , et vous attacher à tout ce qui peut attirer sur vous la confiance et l'affection des troupes. — J'ai écrit à Lafayette il y a plus d'un mois, et n'en ai pas de réponse, mais dans la situation où il se trouve, j'en suis peu surpris. »

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A I9M, 'FM^é&s^^ye Sàtniietli.

Grci ol)le, avril 1702.

« .]',": 1 appris, par voire lettre du 9, mon cher Théodore, plusieurs choses qui m'ont fait plaisir. J'ai snrloiît été fort aise que les craintes que j'avais conçues , d'après la lettre relative aux nouvelles nominations, se soient trouvées fausses. Ce que vous UiC dites de Clavière est excellent. Ne pas forcer à être des scélérats des hommes qui ne demandent pas mieux de n'être que des fripons, voilà tout le secret de ce moment-ci. L'évêque dAutun me paraît fort lié avec tous ces gens-là. Qu'ils formassent entre eux un parti assez fort pour faire aller le gouvernement, je ne demanderais pas mieux. Je ne les crains que lorsqu'ils sont contre, et ils ne seront jamais contre quand ils se flatteront de le tenir pour quelque temps.

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La situation où se trouve Ciavièie est excellente, celle de Dumouriez détestable.

» Si je les vois avec plaisir chargés de Tadministralion, il n'en serait pas de même des armées. J'ai frémi de Tidée que M. de Biron remplaçât le maréchal Rochambeau. Je ne concevrais pas un plus fâcheux événement. M. de Biron a toutes les raisons possibles de tenter les grandes aventures et tous les dehors avec lesquels on s'attache une armée.

» J'imagine que tout ce qui se passe doit bien fixer Lafayette dans le parti de la raison. Au demeurant , il me semble médiocrement entouré. Avez- vous des raisons solides de vous en louer? Il vaudrait mieux être politiquement lié avec lui que de ne l'être pas du tout ; mais je préférerais une véritable inimité ; cuîlivez-vous ceux de ses amis qui sont à Paris ? Je vais lui écrire une grande lettre et sur un ton qui lui inspirera de la confiance, chose qu'on travaille beaucoup , je pense , à nous enlever dans son esprit.

» Alexandre m'a écrit d'Amiens des détails sur la dernière crise. J'aime beaucoup mieux la manière dont les choses se sont passées que si Dumourriez n'eût pas été nommé. On ne peut trop se dire qu'en ce moment les chocs violens sont ce qu'il y a de plus dangereux. A quelques partis exrêmes que les scélérats se fussent portés, ils au-

raient eu pour eux, dans le premier moment, toute la partie active de la nation. Alexandre me parle d'une liaison intime avec Chapp, Cast, l'abbé E. Cela ne doit pas aller à un certain point. En saine politique , comme pour son bonheur, il faut estimer les gens pour se les associer. Nous avons la réputation d'être fort ambitieux. Bien des gens, à force d'entendre la calomnie, se méfient de nos vues et de nos projets. Mais tel qui nous croirait capables d'une conjuration ne nous soupçonnerait pas d'une filouterie , et il s'en faut bien qu'il en soit de même du seul de ces trois hommes-là qui soit connu. Je regarde Daverhoult comme l'homme de votre Assemlilée qu'il serait le plus à désirer d'acquérir. Dites-moi si ses préventions à notre égard sont trop violentes pour que je puisse lui écrire sur quelque matière à l'ordre du jour.

» Ma note pour les colonies a fait ici un excellent effet, et je ne pense pas qu'elle ait pu me nuire nulle part. Je ne suis pas fâché que Saint- Jean d'Angély l'ait exilée de son supplément, tant les bavardages dont il le remplit le rendent plat depuis quelque temps. Je serais disposé à écrire une brochure de 60 à 70 pages , sur les colonies , qui serait beaucoup plus forte que tout ce que j'ai dit jusqu à présent sur cette question et qui prouverait avec évidence qu'au point où nous sommes arrivés, les colonies sont perdues pour la France,

si l'on n'y supprime tout ou presque tout régime représentatif. Le moment n'est éloigné que de quelques mois où cette opinion sera assez vérifiée par les évènemens pour qu'il n'y ait aucun inconvénient à la publier. Marquez-moi ce que vous pensez de ce projet.

» Je vais écrire à Madame de Broglie sans lui parler de Narbonne, que je regarde cependant comme le premier homme qui ait su parler, et faire travailler un parti dans l'Assemblée, c'est-à-dire tracer le chemin aux ministres du nouveau régime. Je ne sais si vous avez reçu, il y a assez longtemps, une lettre qui en renfermait une pour Madame La Châtre. J'ai écrit aussi, il y a plus de six semaines, à La Borde et à Madame d'Escars, sans que je sache si mes lettres sont parvenues.

» Je n'ai pas distribué ici le petit écrit de Dumas sur M. Comtois, etc. Cela pourrait être utile où vous êtes , mais plutôt nuisible ici , où l'on n'avait mis aucune importance à cette calomnie. J'aimerais même mieux qu'il s'en fût tenu au désaveu de Feydel qui suffisait au moins pour détruire une histoire de Carra, journaliste, qui n'ol> tient, même parmi les plus ignorans, aucune espèce de confiance. Le meilleur parti est de ne pas faire traîner l'attention sur ces infamies qui ne finissent par être remarquées qu'à force de répétitions.

» A l'exception de cinq ou six écervelés, lopi-

nion était ici contre l'admission des soldats de Chàleauvieux, de manière que Tappel nominal na pas beaucoup arislocralisé nos députés.

» Votre Assemlïlée ne gagne pas, on ne la soutient que par politique. Les têtes se sont très refroidies pour la guerre ; aujourd'hui qu'elle est devenue assez probable, on est presque généralement contre. Au moment où on la saurait décidée, il y aurait du saisissement ; mais le courage est au fond et se soutiendra, surtout dans les campagnes.

» L'heure du courrier étant passée, je reprends la plume. — Je suis étonné que Brissot n'ait pas dit un mot sur ma réponse à M. Guadet. Je suis fort aise de ce silence, mais je ne puis l'expliquer que par quelque projet trouvé contre nous, ou dans un meilleur sens, par les avis de (nom raturé), qui pourrait bien avoir désapprouvé la violente sortie du Bordelais. Je m'attache à cette dernière idée, ne croyant pas que (nom raturé) ait gardé aucune aigreur et aucune antipathie contre moi. Si cela est ainsi, c'est un point de contact qui pourra quelque jour être utile, mais il n'empêche pas qu il ne fût bon de s'en ménager quelquautre. Je suis très fâché à présent que le projet que La Borde avait eu d'avoir avec Clavière quelques conversations sur les fmances, ne se soit pas exécuté, non que je sois d'avis qu'il faille prendre la plus légère part à la

conduite du gouvernement ; il faut seulement avoir quelques moyens de savoir ce que ces gens-là pensent et de leur faire comprendre qu'on n'est pas disposé à faire périr la chose publique par aversion poui- eux, mais aussi, que si on est disposé à leur laisser faire le bien, on l'est également à les contrarier dans tout projet de faction et de révolution.

» Je répèle cela jusqu'à la satiété ; mais si la guerre ne vient déranger toutes les combinaisons, le salut de l'État serait qu'ils formassent entre eux un parti assez fort pour donner au gouvernement un peu d'action, tandis que l'opposition serait formée d'un élément plus pur. L'anarchie que les uns repoussaient par intérêt et les autres par principe pourrait se trouver étouffée entre ces deux partis, et l'esprit du nouveau gouvernement commencerait à se développer. Vno division assez forte se manifeste dans les Jacobins. Mais pour qu'ils osassent la trancher, il faudrait qu'ils se crussent solidement établis du côté du gouvernement. Pour que la constitution s'établisse, il faudrait que toute celte corruption, qui n'est pas sans capacité, se reposât dans l'or et les places, et que les véritables anarchistes fussent étouffés. »

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