‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 20 sur 56 · SCENE IL BENARD, vieillard, felix, son vallet · texte numérisé non relu

SCENE IL BENARD, vieillard, felix, son vallet

BENARD

TE disois que nous ne trouuerions iamais le chemin, tant ceste ville est grande, et les rues fascheuses à tenir. Que t'en semble, Felix ? N'es tu point bien las ?

FELIX

Comment Diable ne seroy-ie las, après auoir tant tracassé parmy ceste ville, et après auoir eu tant de maux à venir de vostre pais de Lorraine iusques icy ? Encor si nous nous fussions rafreschis en l'hostellerie où nous sommes descendus : mais ie n'ay iamais eu le loisir de me ruer tant soit peu en cuysine, tant vous auiez de haste de venir voir vostre fils.

Pour certain, il me tarde beaucoup que ie ne le voye. le crain qu'il ne soit tombé en quelque inconuenient, ou qu'il ne soit amaigry depuis que ie ne l'a veuy. Mais dy moy, ne suisle pas bien heureux de m'estre venu habituer en vne si bonne ville que ceste cy, et d'auoir

quitté nostre misérable païs, subiet à tant de guerres ?

FELIX

J'ay grand'peur que nous n'ayons laissé vn purgatoire, pour venir en vn enfer.

BENARD

Vis tu iamais ville, où les gens fussent plus courtois et mieux appris ?

FELIX

Au diable l'vn qui nous ait présenté à boire.

BENARD

Tu ne respons à propos. le te dy que c'est icy la plus belle ville du monde, où il y aye les plus belles rues, les plus belles maisons, les plus belles Eglises, les plus belles Religions, et les plus beaux Palais.

FELIX

Or vous estimerez ce qu'il vous plaira, mais ie ne trouue rien plus beau en ceste ville, que ces rostisseries si bien arrangées, dont les bonnes odeurs me sont venues en passant.

BENARD

Tu ne parles que de ce qui t'est propre, beste que tu es.

FELIX

Et quoy, ne sçauez vous pas bien?

BENARD

Tay toy : sachons qui est ceste-cy qui sort. SCENE III.

DAME lACQVELINE, BENARD, FELIX.

lACQVELINE.

±1A vray dieu, que ma fille m'a bien trompée!

BENARD

le croy que c'est icy le logis où se tient mon fils.

IACQ.VELINE.

Où trouueray-ie,moy malheureuse, où trouueray-ie ce meschant paillard, qui a deshonoré ma fille ?

FELIX

A qui en veut ceste cy tant eschaufTee?

lACQVÉLlNE.

Par la mercy dieu , ie luy arracherois les yeux auec les ongles, et le dechirerois en pièces, si ie le tenois.

BENARD

Il me semble connoitre ceste cy.

FELIX

Mon maistre, disoy-ie pas bien que nous estions en enfer ! Voyla Proserpine qui en sort.

lACClVELINE.

O que son père n'est -il maintenant en ceste ville ! comme ie parlerois bien à luy de m'auoir enuoyé un tel gallant !

BENARD

Ce m'aist-Dieux, c'est Dame lacqueline à qui i'ay enuoyé monfils, ou mes yeux me trompent. le veux parier à elle. Dieu vous gard', Dame lacqueline, vous soyez la bien trouuee. Comment vous portez vous ? Que fait mon fils Filadelfe ? Ne me connoissez vous plus? le suis...

lACQVELINE.

Hé, Dieu vous gard', Seigneur Benard. Hç

VOUS voicy donc tout à poinct : ie ne demandois pas mieux pour vous dire à tout le moins iniure. Or à la mal'heure doncq soyez vous venu, beau sire, qui m'auez enuoyé vn si meschant fils, que la malle-mort vous puisse casser les os, et les iambes à tous deux !

FELIX

Quelle salutation !

BENARD

Tay toy, ie crain que ceste femme icy ne soit deuenue hors du sens depuis que ie ne l'ay veue.

IACQ,VELINE.

le voudroy que vostre fils se fust rompu le col, quand premier il mit le pied céans.

BENARD

Mais que vous a il fait, mon fils?

lACQVELINE.

Qu'il m'a fait, mercy Dieu ! le voudroy qu'il fust au gibet, et vous aussi qui me l'avez enuoyé.

FELIX

Dame, ie vous prie, ne parlons point de

noises : nous n'auons point souppé, ie ne sçay pas comme vous l'entendez : parlons d'entrer en vostre lo^is, ie vous supplie, car nous sommes bien las et altérez.

BENARD

Te veux tu taire, beste?

IAC(iVELINE.

Mais venez ça, meschant et affronteur, m'auez VOUS envoyé vostre fils pour me ruiner ? ie ne sçay qui me tient que présentement ie ne vous... meschant trompeur que vous estes.

FELIX

Quelle courtoisie parisienne ! A ce que ie voy, nous sommes taillez de ne soupper point. Mon maistre, disiez vous pas que les gens de ceste ville estoient si courtois?

BENARD

Sus relire toy d'icy, pendart, puisque tu ne te veux pas taire.

FELIX

l'ayme donc mieux m'en aller repaistre quelque part.

BENARD

Va t'en au grand Diable.

FELIX

Mais plustost le m'en iray au petit Diable de ceste ville reprendre l'usure du temps que i'ay perdu à ne boire point. Or débattez tous deux tout vostre saoul.

BENARD

Mais venez ça, Dame Jacqueline, qui vous meut de me dire iniures, à cause de mon fils ? Dequoy vous plaignez vous de luy ? Puis-ie mais de quelque chose? Telles iniures sont mal- séantes en vne telle personne que vous, et plus encor en mon endroit.

lACQVELINE.

Encore auray-je tort de me plaindre, infâme.

BENARD

Que ne me dictes vous donc que c'est ?

lACQVELINE.

C'est que vostre fils a deshonoré ma maison pour le bon traictement que ie luy ay fait.

BENARD

Comment cela ?

lACQVELINE.

Il a violé ma fille, puis qu'il faultque iele die.

BENARD

Violé ! Est-il possible ! ce n'est qu'vn ieune garçon que luy !

lACQVELINE.

Quel ieune garçon ? Ieune garçon qui a fait à ma fille un autre garçon, désolée que le suis.

BENARD

Las ! fault-il maintenant que le père reçoyue reproche pour son fils ? Moy qui tout ioyeux m'en venoy vser le reste de mes iours en ceste ville, qui pensoy trouuer icy la paix auec mon fils et ceste femme, i'y trouue, helàs ! une plus forte guerre que ie n'auois au lieu dont ie suis venu.

lACQVELINE.

C'est, c'est plustost à moy à me plaindre qu'à vous. Qui trouueray-ie désormais, qui voudra de ma fille pour femme ? Elle n'ozera plus hausser le front devant ses autres compaignes : elle ne s'ozera plus trouuer aux bonnes compagnies, ny aux assemblées publiques. Pensez que desia tout son cas se sçait par toute la ville. On en fera des comptes et chansons parmy les carrefours. On ne tiendra plus d'autres propos chez les accouchées, que

d'elle et de moy. Nous serons monstrees au doit d'un chacun.

BENARD

Mais où est-il ce meschant garçon ? que ie le voye, que ie parle à luy, et qu'à tout le moins ie descharge en partie mon cueur sur luy.

lACQVELINE.

Il n'a esté tout auiourd'huy en nostre maison.

BENARD

Où le chercheray-ie doncques ? Làs, i'ay plus de besoing de repos que de trauail. Ceux cy que ie voy ne me le pourront-ils point bien enseigner ?

IACQ.VEUNE.

Peut estre que si. Voicy un mien voisin qui le connoist bien.

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