SCENE IIII
LE FIZICIEN, CAMILLE, ieune homme, nebbie.
FIZICIEN.
V va ce ieune amoureux, le plus heureux de tous les amans ?
le vien à reuerer le plus puissant de tous les Magiciens et m'encliner à l'idole à qui mes veus, offrandes et sacrifices sont destinez : car vous estes ma bonne fortune, mon salut et mon ame.
FIZICIEN.
Laissez à part telles paroles et vous semez de moy, car vous me pouuez despendre à vostre plaisir.
CAMILLE
l'en suis certain, et vous en ren grâces éternelles. Mais dites-moy comme se trouue ma 1res chère et très douce...
FIZICIEN.
Attendez... Va-t-en, hé, recule toy d'auprès de nous.
NEBBIE.
Cestui-cy surpasse tous les hommes à estre secret. 0 le bon aduis !
FIZICIEN.
Telles choses ne se doiuent iamais dire deuant les seruiteurs qui rapportent tousiours ce qu'ils sçauent.
CAMILLE
le ne m'en auisoy pas. Mais que fait ma belle et douce Emilie ?
Elle brulle toute de vostre amour, si que ie doute, si i'attens trop longuement à la mettre entre vos bras...
O Dieu !
CAMILLE
... que ie ne la voye fondre, comme la cire qu'on approche du feu ou du soleil.
CAMILLE
Las, ne la laissez donc pas destruire par moy, et moy mourir après par douleur. Hastez ce que vous auez à faire : car vous disans librement qu'il n'est pas possible que Cinthien puisse iamais rien auec elle, ie me ren seur que son père, de grâce, me la baillera.
FIZICIEN,
Elle me fait elle mesmes ces prières, mais vous qui aymez et vous laissez régir à vostre appétit, ce vous est assez qu'on le puisse faire aisément, pource que vous n'auez autre esgard qu'à vostre désir. Si ie disois à Maxime que l'infirmité fust incurable et que ie ne luy feisse aucun remède, ne luy donnerois-ie pas indice, ains signe très euident de tromperie ?
CAMILLE
le me veux tousiours remettre à vostre aduis.
Au moins estes vous plus traittable qu'elle.
CAMILLE
N'en fait-elle pas ainsi ?
FIZICIEN.
Ainsi ? Elle est si en colère qu'elle ne me veut point escouter : elle se plaint et me dit que ie prolonge ceste chose à mon escient.
CAMILLE
lamais ie ne diray que toute chose ne vous soit possible, veu qu'en si peu de temps vous auez peu embrazer ceste cy de moy, de laquelle depuis cinq ans que ie l'ayme et sers continuellement ie n'ay iamais peu auoir le moindre signe d estre en sa grâce.
FIZICIEM.
O si ie vous faisois voir unes lettres qu'elle vous escrit ?
CAMILLE
Que tardez vous à me la bailler ?
FIZICIEN.
La voulez vous auoir à ceste heure ?
CAMILLE
le vous en supplie.
FIZICIEN.
De celles mains plus blanches que lait et que
neige , est sortie ceste lettre, premièrement elle vient de la poitrine d'allebatre et d'iuoyre, où entre deux suauissimes et odorantes pommes elle gisoit.
CAMILLE
Doncques ce bienheureux papier vient il du beau sein de ma douce Emilie ?
FIZICIEN.
Sa belle main l'en tira pour me le bailler
CAMILLE
O papier fortuné ! ô lettre heureuse ! Combien la fortune t'est prospère ! Combien d'enuies en deuroient auoir les autres papiers, desquels se font libelles et cedules en ces grossiers seruices, comme citations, enquestes, instrumens, procès, et mil autres exploits des larrons de notaires, par lesquels en pleine place ils derobbent librement les pauures gens. O lin heureux et finalement plus honorable de quoy tu es fragile papier, et que iamais tu ne fus toyle, quand encor tu eusses esté la robbe de quelque prince que ce soit, puis que ma tres-douce maistresse a daigné d'escrire en toy sa pensée. Mais que tarde-ie de t'ouurir et entendre combien tu m'apportes de liesse, de ioye, de salut, de bien, de vie ?
FIZICIEN.
Arrestez-vous. Voulez-vous faire comme ie vous diray ?
Quoy?
FIZICIEN.
Allez, et la lisez en vostrc maison.
CAMILLE
Pourquoy non icy ?
FIZICIEN.
le doute qu'ayant fait tant d'exclamations et de cérémonies à vne carte close et muette, qu'aussi tost que vous l'ouurirez et verrez les caractères imprimez de celle main d'iuoyre et les paroles si soueues qui procèdent de son cueur très ardent, qu'vn euanouissement par douceur vous saisisse tel que vous tombiez à terre, ou que d'allégresse vous faciez un si grand cry que les voisins en accourent tout autour.
CAMILLE
Non feray, non, laissez me la lire.
FIZICIEN.
Non feray, allez la lire en vostre maison, et si vous veux bien conseiller qu'auant que vous la lisiez vous vous faciez lier à quelque pierre que vous ne vous puissiez délier.
CAMILLE
Craignez-vous que i'en deuienne fol ?
le crain voirementque la ioye ne vous esleue, si que vous passiez l'air et alliez au ciel, et que nous vous ayons à perdre. Clouez la ( i ) .Voyez la mère d'Emilie qui sort de là. Si vous m'aymez, allez la lire ailleurs.
CAMILLE
le m'en vas voler en haste à la maison, et là pas ne me troublera.
FIZICIEN.
Nous pour le drap et pour la soye, nous irons en la boutique.