‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 56 · XV · texte numérisé non relu

XV

mercy, le monde au moins sera certain de ne faillir point de vostre costé. Hé Jésus Maria, nous auons esté (ce me semble) ieunes, et amoureuses nostre part comme les autres : et si i'ay eu autresfois mon pelisson de seize ans aussi bien que vous, voire qu'on m'a (peut-estre) autant rembouré que le vostre, mais ie n'entrois point en telles frenaisies de desespoir? comme vous faictes.

RESTITVE.

Hà maudit soit le iour que iamais...

Queseruent toutes ces plainctes, et ces larmes? Mais plutost, belle Dame, dechiffrez-moy par le menu par qui, quand, et comment vous auez laissé aller le chat au fourmage ?

RESTITVE.

Premièrement, sçaches que c'est du fait de Filadelfe.

NOVRRICE.

De ce ieune gentilhomme qui se tient en nostre maison.

RESTITVE.

Ouy.

NOVRRÏCE

Mais dictes moy, dictes moy coipment?

RESTITVE

Aussi tost qu'il fut entré en nostre maison pour y demourer, selon que son père Benard luy auoit enchargé à son départ de Mets leur ville, il s'amouracha de moy.

NOVRRÏCE.

C'a esté un grand cas que ie ne me suis apperceuë de cecy.

RESTITVE.

Si fut son amour de telle sorte, qu'en un instant il chang'a sa première intention de vacquer aux lettres et aux armes et autres exercices où s'addonnent les gentils-hommes, et délibéra que ie serois moy seulle sa vacation et son estude, de sorte qu'il venoit la plus part du temps deviser seul auecques moy : mais que veux-tu que ie te die tant ? et pourquoy te conté -ie mon malheur, puisqu'il n'y a plus de remède ?

NOVRRÏCE.

Et bien, s'il est allé seul en vostre chambre, voire iusques dans vostre lict (comme il est croyable), s'en doit on pourtant désespérer?

Prenez que ce soient petites follies en amour qvie vous auez faictes, peult-estre sans y penser. Il fault seulement aduiser que vostre mère ny autre s'apperçoiue du faict.

RESTITVE.

C'est cela à quoy ie te vouloy prier que tu m'aydasses, et aussi de faire que le soys bien tost deliuree de cest enfant.

NOVRRICE.

J'y pouruoiray : mais dictes moy deuant, n'y a il point pour le présent quelque promesse de mariage entre vous deux ?

RESTITVE.

Et bien ! que veux tu dire par cela?

NOVRRICE

Je le dy, pource que ce ne seroit point trop mal à propos, si les choses venoient bien à poinct, que vous prissiez à mary ce Filadelfe : ainsi cacheriez vous vostre honneur soubs ce manteau de mariage, s'il venoit à estre entaché de quelque souilleure.

Mais qu'auez vous à branler la teste? Je gage que vous ne luy avez point fait promettre la foy.

RESTITVE.

End? non : il ne m'est point soi^uenu de luy

en tenir aucun propos : mais quand il me l'auroit promise, que me seruiroit cela?

NOVRRIGE.

Vous voulez dire qu'il le pourroit nyer, à cause qu'il n'y a pas de tesmoings, ou bien qu'il s'en pourra en aller quand bon luy semblera, d'autant qu'il est estranger.

RESTITVE.

Ce n'est pas ce que ie crain : il n'a garde de s'en aller, ma Nourrice, pour deux causes que ie sçay bien : il ne bougera toute sa vie de ceste ville, et s'il est presque impossible qu'il me puisse espouser. Or regarde ou tu en es.

NOVRRIGE

Comment me dittes vous cela, veu qu'il n'est en ceste ville que pour vn temps, et qu'il est de Mets en Lorraine, où se tient encor pour ce iourd'huy son père ?

RESTITVE.

As tu point encores entendu comme Filadelfe, quand il vint, apporta vne lettre, par laquelle son père Benard mandoit à ma mère qu'après qu'il auroit vendu tous ses biens et mis fin à quelques procès qu'il auoit, il s'en

viendroit demeurer tout à fait en ceste ville auec son fils ?

NOVRRICE.

Voire-mais, qui meut Benard de quitter son païs ?

RESTITVE

Que veux tu que ie te die? Vn homme qui est sur Taage, qui est veuf, et qui est en continuelles guerres, fait-il pas bien de se retirer en vne ville qui est paisible, bonne et seure, et quitter son païs, auquel il a reçeu et reçoit iournellement tant d'inconueniens, à cause de la guerre, par laquelle mesmes (ainsi que m'a dit Filadelfe) il a perdu vne sienne fille, quand nos gens entrèrent dans Mets.

NOVRRICE

Or bien laissons cela. Qui vous engardera d'espouser vostre Filadelfe ?

RESTITVE

N'as tu pas encores sçeu qu'il a esté si ingrat enuers moy que de m'auoir laissée là, et qu'il a rangé du tout son amitié à la fille de ce Picard nostre voisin ?

Voulez -vous dire à Fieurdelys, fille du sieur

Fremin, lequel a quitté son pays, à cause des guerres, pour venir demourer en ceste ville ?

RESTITVE

Ouy, te dis-ie. Filadelfe aime sa fille, dont ie créue de dépit. Encor s'il estoit seul à l'aymer, mais à ce que i'ay peu entendre, il y en a d'autres, mesmes vn ieune homme de ceste ville nommé Euuertre, fils du Sire Gérard, qui l'ayme aussi bien que luy, et est mieux aymé d'elle. Songe, Nourrice, le tort qu'on me fait.

NOVRRICE.

Ha c'estoit de cecy, dont Gillet son vau-neant de seruiteur me barbouilloit, ayant bien beu, et nos noyses estans appaise es, que nous auons coustumierement ensemble. Il se plaignoit à moy qu'il falloit qu'il fust tousiours sur les pieds, tantost pour aller deçà, tantost pour aller delà, tantost pour aller parler à vn Claude seruiteur du père de Fleurdelis, duquel son maistre s'estoit acointé, à fin de l'ayder en ses amours : desquelles il ne me souuenoit plus, si vous ne m'en eussiez ramenteuë.

RESTITVE.

Or parle maintenant. Ay-ie raison de vouloir son alliance ?

NOVRRICE. '

Je ne dy plus mot : toutefois vous n'auez que faire de vous tourmenter auant le temps. Je trouueray bien manière de sauuer et vostre honneur et vostre fruit.

RESTITVE.

Par quelle manière ?

NOVRRICE.

Dittes à Dame Jacqueline, vostre mère, que vous vous trouuez un peu mal disposée.

RESTITVE.

Comme ie suis de fait.

NOVRRICE.

Et que vous voudriez bien vn peu prendre l'air des champs : ie suis certaine que, selon sa coustume, elle vous enuoyera auecques moy à Bellair vostre métairie, qui n'est qu'à quatre lieues d'icy.

RESTITVE.

Et bien que ferons nous là ?

NOVRRICE.

Mous trouuerons mille moyens pour vous

deliureijde vostre enfant, sans que personne s'en puisse apperceuoir, car ie vous monstreray que ie sçay faire un tour de maitrise.

RESTITVE.

Vostre aduis me semble fort bon : allon espier le temps pour parler à ma mère.

Ho ho : mais n'est ce pas icy celuy dont il est question ? Il fait volontiers quelque menée : car il n'a esté d'auiourdhuy en la maison,

RESTITVE.

Laissons le là, ie te prie.

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