‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 9 sur 56 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

EVVERTRE, Vil icunc hommc — felippes, son seruiteur.

EVVERTRE.

FAVT-il que les biens ayent tant de puissance sur les hommes? Fault-il qu'vne vertu, qu'une grande beauté, et qu'vne noblesse soient prisées si peu si elles ne sont accompagnées de richesses ? Faut-il que les pierres précieuses, les diamans, les rubis, et les emeraudes, à qui ie compare les bonnes parties de Fleurdelys, soient déprisees pour n'estre enchâssées dans l'or? Ne vauldroit-il pas mieux auoir vne femme qui eust affiire de biens, que des biens qui aient affaire d'vne femme?

FELIPPES.

Et bien,Euuertre, que me vouliez-vous ?

EVVERTRE.

Ha te voicy tout à poinct, ie t'auois enuoyé quérir.

FELIPPES.

Mais de quoy est-ce que vous vous plaigniez à part vous ?

EVVERTRE.

Cestoit de l'auarice de mon perç,

FELIPPES.

Qu'est-ce qu'il vous a fait ?

EVVERTRE,

Je te le diray : et par mesme moyen tu entendras en quoy c'est que ie te veus employer.

FELIPPES.

Ne faittes que dire.

EVVERTRE.

En premier lieu, tu dois sçauoir que i'ayme vne fille ieune d'vn quinze ans, honneste, de bonne grâce, et belle en perfection; et si tous les iours elle dénient plus belle et fresche, comme la rose, qui à l'heure à l'heure sort du bouton, et croist quant et quant le soleil. Elle s'appelle Fleurdelys, fille d'vn Picard qui est venu nouuellement demeurer en ceste ville, nommé le sieur Fremin. Ne la connois tu pas bien?

FELIPPES.

Pourquoy non! Elle est aymee, à telles enseignes, d'vn Filadelfe voisin de ce Picard.

EVVERTRE.

Tu dis vray.

FELIPPES.

Et bien qu'est-il de faire en cecy Voulez vous que nous lui rompions la teste?

EVVERTRE.

■ Atten que ie t'aye dit tout mon affaire. Depuis le temps que i'ay mis mon cueur en ceste fille (il y a enuiron deux mois) i'ay tasché par tous moyens d'en iouir : et mesmes il n'a pas esté iusques là que ie ne l'aye fait demander en mariage : mais mon père (qui est auare et chiche, comme tu sçays) à cause qu'il voyoit le père de Fleurdelys vn peu souffreteus, comme celuy qui a despendu beaucoup de son bien à hanter les guerres, me contredit aigrement, et me tança fort et ferme, disant que i'estois trop ieune, et que ce n'estoit pas encor à moy à parler de mariage : voyla pourquoy ie me plaignois à cest heure à part moy : mais somme toute, i'ay délibéré (puis que mon père n'y veut

point autrement entendre) d'auoir la fille, par le moyen plus expédient pour moy.

FELIPPES.

Venez au poinct.

EVVERTRE.

Tu dois entendre que Fremin, père de la fille, a dedans sa maison une chambrière assez agee.

FELIPPES.

N'est-ce pas Alizon ?

EVVERTRE.

Ouy.

FELIPPES.

O la bonne dame que c'est! Passez, passez outre.

EVVERTRE.

Je me suis si bien acointé d'elle par presens, prières, et courtoysies, qu'elle a fait quelque message pour moy à ma Fleurdelys, et m'a mis quelque peu en sa grâce, et en son amitié. Or il n'y a que huit iours qu'elle me dit pour toute résolution qu'elle me feroit bien entrer où seroit la fille, quand son maistre Fremin iroit dehor,

et qu'estant entré, ie feisse ce qu'il seroit en moy. Partant i'ay délibéré de Tenleuer par force, s' elle ne veut consentir à mon vouloir.

FELIPPES.

Mais aussi Euuertre?

EVVERTRE.

Quel mais aussi ! Hàne me contredis point cela est desia en moy arresté.

FELIPPES.

Deà faites en comme vous l'entendrez. Et bien que voulez-vous faire de moy ?

EVVERTRE.

Geste chambrière Alizon m'a ce matin auerty par mon lacquais qu'elle auoit quelque chose à me dire. Je me doute que c'est possible son maistre qui s'en va dehors. Je voudrois que ce fust auiourd'huy, tandis que mon père est allé aux champs. Voyia la cause pourquoy ie t'ay fait venir icy près du logis à ce Fremin, à fin de te prier que tu m'aydes à enlever ceste fille, s'il en est besoing.

FELIPPES.

Voire mais, pourrions-nous bien faire cela nous deux <*

EVVERTRE.

Calixte mon compagnon me doit ayder : et partant il nous faut retirer en sa maison prochaine de celle à Fremin, à fin de nous tenir prest, quand Alizon ouvrira l'huis. Il doit aussi faire prouision d'armes pour nous trois.

FELIPPES.

Si ie puis, ie ne vous faudray point au besoing, puis qu'ainsi est. Mais pourrons-nous faire cela seurement i N'y aurat-il personne pour nous empescher?

EVVERTRE.

Qui diable nous empescheroit ? Il est bien vray que i'ay ce gentil Filadelfe pour corriual : mais que nous sçauroit-ii faire, ne sçachant rîen de nostre complot?

FELIPPES.

Jereniebieu, quand nous le rencontrerions, il n'est pas homme pour nous : et si vous asseure qu'il ne sera non plus à vostre Fleurdelys que s'il estoit son frère.

EVVERTRE.

Mais voicy Alizon qui sort de sa maison. Re-

tire-toy chezCalixte, et m'atten là : elle me veut dire possible cela dont ie me doute.

FELIPPES.

Je me veux auiourd'huy donner du bon temps, tandis que ce vieux resveur de mon maistre s'en est allé pourmener hors la ville. Il ne gaignera point tant en vn mois que nous en dépendrons en vne heure.

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