SUR LES ŒUVRES
DE S. FRANÇOIS DE SALES ('
j^A piéLé tire un merveilleux secours de la doctrine, mais toute doctrine n'est pas propre à la piété. Sans parler de la fausse doctrine qui séduit, de la mauvaise doctrine qui corrompt, de la doctrine profane qui enfle, il y en a d'autres qui, toutes bonnes et toutes saintes qu'elles sont, ou surpassent l'esprit par leur élévation, ou l'épuisent par leur subtilité, ou l'accablent par leur rigueur. Les unes l'éclairent sans l'émouvoir; d'autres la touchent sans l'instruire ; celles-ci sont trop mystérieuses et l'embarrassent; celles-là trop austères et le rebutent. Pourquoi, de tant d'éloquentes prédications et de tant de livres remplis de piété, y en a-t-il si peu qui nous
(i) Panégyrique du Saint.
bb SENTIMENT DE BOURDAI.OUE SUR LES ŒUVRES
l'inspirePxt ? C'est que, la doctrine des hommes partant et d'un esprit défectueux et d'un sens particulier, elle tient toujours des qualités de son principe, et, par conséquent, ne peut être ni parfaite ni universelle. Si elle entre dans un cœur, elle en trouve un autre fermé : pour un qui la reçoit, cent l'écoutent avec indifférence; au lieu que celle qui vient de Dieu, se fait comprendre à tous et goûter de tous : Et erunt omnes docibiles Dei. Or, telle est la merveille que je découvre dans le grand et incomparable François de Sales. Sa doctrine est une viande, non de la terre, mais du ciel, qui de la même substance nourrit, aussi bien que la manne, toutes sortes de personnes. Et je puis dire, sans blesser le respect que je dois à tous les autres écrivains, qu'après les saintes Ecritures, il n'y a point d'ouvrages qui aient plus entretenu la piété parmi les fidèles que ceux de ce saint évéque. Oui, chrétiens, les Pères ont écrit pour la défense de notre religion, les théologiens pour Texplication de nos mystères, les historiens pour conserver la tradition de l'Eglise; ils ont tous excellé dans leur genre, et nous leur sommes à tous redevables; mais pour former les mœurs des fidèles et pour établir dans les âmes une solide piété, nul n'a eu le même don que l'évêque de Genève. Son Introduction seule à la vie dévote, combien a-t-elle converti de pécheurs? Combien a-telle formé de religieux? Combien d'hommes et de femmes a-t-elle sanctifiés dans le mariage? Combien, dans tous les états, a-t-elle fait de changements admirables? Je vous le demande, chrétiens. Car pourquoi citer ici les souverains pontifes, les cardinaux, les princes et les rois qui lui ont donné tant d'éloges; et pourquoi
DE SAINT FRANÇOIS DE SAI.ES Sy
rapporter un nombre prcsc]ue infini de miracles que la lecture de ce livre a produits? Vous l'avez entre les mains; et une des marques les plus évidentes de son excellence et de son prix, c'est que dans le christianisme il soit devenu si commun. L'avez-vous jamais ouvert sans vous sentir excités à la pratique de la vertu, sans concevoir de saints désirs d'être à Dieu, sans que l'esprit de grâce vous ait parlé intérieurement, sans que la conscience vous ait fait quelques reproches? Or, ce que vous avez éprouvé, mes chers auditeurs, est une expérience générale et la meilleure preuve de la proposition que j'ai avancée, savoir, que François, par sa doctrine, a répandu dans les cœurs l'esprit de la vraie piété. Mais qu'y a-t-il dans cette doctrine qui la rende si universelle et si efficace? Qui tait que ni les savants n'y trouvent rien au-dessous d'eux, ni les faibles rien de trop relevé; qu'elle convient à toutes sortes de conditions; qu'il n'y a point de tempérament qui n'en ressente l'impression? C'est, mes Frères, cette douceur inestimable qui faisait distiller de la plume de notre saint évêque, comme des lèvres de l'Epouse, le lait et le miel : Favus distillans labia tua, mel et lac sub lingua tua. Voilà ce qui a donné tant de goût pour ses ouvrages aux âmes les plus mondaines et les moins sensibles à la piété. Prenez garde au reste : je ne dis pas que la doctrine de François de Sales soit douce dans ses maximes. Il n'y a rien de si difficile dans la loi chrétienne qu'elle n'embrasse; mais en cela même, elle est plus conforme à celle de Jésus-Christ. Le Sauveur, remarque saint Augustin, dit que son joug est doux : Jugum mcum suave est : Pourquoi? parce qu'il nous impose une charge