CINQUIÈME ÉPOQUE
Progrès des sciences depuis leur division jusquh leur
décadence.
Platon vivait encore, lorsque Aristote, son disciple, ouvrit, dans Athènes même, une école rivale de la sienne.
Non-seulement il embrassa toutes les sciences, mais il appliqua la méthode philosophique à l'éloquence et à la poésie. Il osa concevoir le premier que cette méthode doit s'étendre à tout ce que l'intelligence humaine peut atteindre ; puisque cette intelligence, exerçant partout les mêmes facultés, doit partout être assujettie aux mêmes lois.
Plus le plan cpi'il s'était forme était vaste, plus il sentit le besoin d'en séparer les diverses parties, et de fixer avec plus de précision les limites de chacune. A compter de celte époque, la plupart des philosophes, et même des sectes entières, se bornèrent à quehpies-uiies de ces paities.
Les sciences mathématiques et physiques formèrent seules une grande division. Comme elles se fondent sur le calcul et l'observation , comme ce (pi'elles peuvent enseigner est indépendant des opinions qui
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divisaient les sectes, elles se séparèrent de la philosophie , sur laquelle ces sectes régnaient encore. Elles devinrent donc l'occupation de savants, qui pres(jue tous eurent même la sagesse de demeuier étrangers aux disputes des écoles, où l'on se livrait à une lutte de réputation plus utile à la renonmiée passagère des philosophes, qu'aux progiès de la philosophie. Ce mot commença même à ne plus exprimer que les principes généraux de l'ordre du monde, la métaphysique, la dialectique et la morale, dont la politique faisait partie.
Heureusement l'époque de cette division précéda le temps où la Grèce , après de longs orages , devait perdre sa liherté.
Les sciences trouvèrent dans la capitale de l'Egypte un asile, que les despotes qui la gouvernaient auraient peut-être refusé à la philosophie. Des princes , qui devaient une grande partie de leur richesse et de leur pouvoir au commerce réuni de la Méditerranée et de l'Océan asiatique, devaient encourager des sciences utiles à la navigation et au commerce.
Elles échappèrent donc à cette décadence plus prompte qui se fit bientôt sentir dans la philosophie, dont l'éclat disparut avec la liherté. Le despotisme des Romains , si indifférents aux progrès des lumières, n'atleignit l'Egypte que très-tard, et dans un temps où la ville d'Alexandrie était devenue nécessaire à la subsistance de Rome; déjà en possession d'être la métropole des sciences, comme le centre du commerce, elle se suffisait à elle-même pour en conserver le feu sacré par sa population ,
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par sa richesse, par le grand concours des étrangers, par les établissements que les Ptolémées avaient formés, et que les vainqueurs ne songèient pas à détruire.
La secte académique, où les malbémati(|ues avaient été cultivées dès son origine, et dont l'enseignement philosophique se bornait presque à prouver l'utilité du doute, et indiquer les limites étroites de la certitude, devait être la secte des savants; et cette doctrine ne pouvait effrayer les despotes : aussi dominât-elle dans l'école d'Alexandrie.
La théorie des sections coniques, la méthode de les employer, soit pour la construction des lieux géométriques, soit pour la résolution des problèmes, la découverte de quelques autres courbes, étendirent la carrière, jusqu'alors si resserrée, de la géométrie. Archimède découvrit la quadrature de la parabole, il mesura la surface de la sphère; et ce furent les premiers pas dans cette théorie des limites, qui détermine la dernière valeur d'une quantité , celle dont cette quantité se rapproche sans cesse en ne l'atteignant jamais, dans cette science qui enseigne, tantôt à trouver les rapports des quantités évanouissantes, tantôt à remonter de la connaissance de ces rappoits à la détermination de ceux des grandeurs finies; dans ce calcul, en un mot, au(|uel, avec plus d'orgueil que de justesse, les modernes ont donné le nom de calcul de l'infini. C'est Archimède qui , le premier, détermina le rapport approché du diamètre du cercle et de sa circonférence, enseigna comme on pouvait en obtenir des VL 6
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valeurs toujours de plus en plus approchées , et fit connaître les méthodes d'approximation , ce supplément heureux de rinsuffisance des méthodes connues, et souvent de la science elle-même.
On peut , en quelque sorte, le regarder comme le créateur de la mécanique rationnelle. On lui doit la théorie du levier, et la découverte de ce principe d'hydrostatique, qu'un corps, placé dans un corps fluide, perd une portion de son poids égale à celui de la masse qu'il a déplacée.
La vis qui porte son nom, ses miroirs ardents, les prodiges du siège de Syracuse, attestent ses talents dans la science des machines, que les savants avaient négligée, parce que les principes de théorie, connus jusqu'alors, ne pouvaient y atteindre encore. Ces grandes découvertes, ces sciences nouvelles placent Archimède parmi ces génies heureux dont la vie est une époque dans l'histoirede l'homme, et dont l'existence paraît un des bienfaits de la nature.
C'est dans l'école d'Alexandrie que nous trouvons les premières traces de l'algèbre, c'est-à-dire, du calcul des quantités considérées uniquement comme telles. La nature des questions proposées et résolues dans le livre de Diophante, exigeait c|H.ie les nombres y fussent envisagés comme ayant une valeur générale, indéterminée, et assujettie seulement à certaines conditions.
Mais cette science n'avait point alors , comme aujourd'hui, ses signes, ses méthodes propres, ses opérations techniques. On désignait ces valeurs gé-
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nérales pai' des mots; et c'était par une suite de raisonnementsqueron parvenait à trouver, àdévelopper la solution des pioblèmes.
Des observations chaldéennes, envoyées à Aristote par Alexandre, accélérèrent les progrès de l'astronomie. Ce qu'ils offrent de plus brillant est dû au génie d'Hippaïque. Mais si , après lui , dans l'astronomie, comme après Archimède dans la géométrie et dans la mécanique, on ne trouve plus de ces découvertes, de ces travaux, qui changent, en quelque sorte, la face entière d'une science, elles continuèrent longtemps encore de se perfectionner, de s'étendre, et de s'enrichir du moins par des vérités de détail.
Dans son histoire des animaux, Aristote avait donné les principes et le modèle précieux de la manière d'observer avec exactitude, et de décrire avec méthode les objets de la nature , de classer les observations et de saisir les résultats généraux qu'elles présentent.
L'histoire des plantes , celle des minéraux, furent traitées après lui, mais avec moins de précision, et avec des vues moins étendues, moins philosophiques.
Les progrès de l'anatomie furent très-lents, nonseulement parce que des préjugés religieux s'opposaient à la dissection des cadavres, mais parce que l'opinion vulgaire en regardait l'attouchement comme une sorte de souillure morale.
La médecine d'Hippocrate n'était qu'une science d'observation, qui n'avait pu conduite encore (ju'à
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des méthodes empiriques. L'esprit de secte, le goût des hypothèses infecta bientôt les médecins; mais si le nombre des erreurs l'emporta sur celui des vérités nouvelles , si les préjugés ou les systèmes des médecins firent plus de mal que leurs observations ne purent faire de bien, on ne peut nier cependant que la médecine n'ait fait , durant cette époque, des progrès faibles, mais réels.
Aristote ne porta dans la physique, ni cette exactitude , ni cette sage réserve, qui caractérisent son histoire des animaux. Il paya le tribut aux habitudes de son siècle , à l'esprit des écoles , en défigurant la physique par ces principes hypothétiques qui, dans leur généralité vague, expliquent tout avec une sorte de facilité, parce qu'ils ne peuvent rien exphquer avec précision.
D'ailleurs, l'observation seule ne suffit pas; il faut des expériences : elles exigent des instruments; et il paraît qu'on n'avait pas alors assez recueilli de faits, qu'on ne les avait pas vus avec assez de détail, pour sentir le besoin, pour avoir l'idée de cette manière d'intenoger la nature et de la forcer à nous répondre.
Aussi, dans cette époque, l'histoire des progrès de la physique doit-elle se borner au tableau d'un petit nombre de connaissances , dues au hasard et aux observations où conduit la pratique des arts , bien plus qu'aux recherches des savants. L'hydraulique, et surtout l'optique, présentent une moisson un peu moins stérile ; mais ce sont plutôt encore des faits remarqués, parce qu'ils se sont offerts d'eux-
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ruénies , (|ue des théories ou des lois physiques, découvertes par des expériences , ou devinées par la méditation.
L'agriculture s'était bornée juscju'aloi s à la simple routine, et à quelques règles que les prêtres, en les transmettant aux peuples, avaient corrompues par leurs superstitions. Elle devint chez les Grecs, et surtout chez les Romains, un art important et respecté, dont les hommes les plus savants s'empressèrent de recueillir les usages et les préceptes. Ces recueils d'observations, présentées avec précision, rassemblées avec discernement, pouvaient éclairer la pratique, répandre les méthodes utiles; mais on était encore bien loin du siècle des expériences et des observations calculées.
Les arts mécaniques commencèrent à se lier aux sciences; les pliilosophes en examinèrent les Iravaux, en recherchèrent l'origine, en étudièrent l'histoire , s'occupèrent de décrire les piocédés et les produits de ceux qui étaient cultivés dans les diverses contrées, de recueillir ces observations, et de les transmettre à la postérité.
Ainsi , l'on vit Pline embrasser l'homme , la nature et les arts, dans le plan immense de son Histoire naturelle ; inventaire précieux de tout ce qui formait alors les véritables richesses de l'esprit humain ; et les droits de Pline à notre reconnaissance ne peuvent être détiuits par le reproche mérité d'avoir accueilli, avec trop peu de choix et trop de crédulité , ce que l'ignorance ou la vanité mensongère des historiens et des voyageurs avait
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offert à son insatiable avidilé de tout connaitre. Au milieu de la décadence de la Grèce , Athènes , qui, dans les jours de sa puissance, avait honoré la philosophie et les letties, leur dut, à son toui-, de conserver plus longtemps quelques restes de âon ancienne splendeur. On n'y balançait plus, à la tribune , les destins de la Grèce et de l'Asie; tuais c'est dans ses écoles que les Romains apprirent à con^ naitre les secrets de l'éloquence ; et c'est aux pieds de la lampe de Démosthène que se forma le premier de leurs orateurs.
L'Académie, le Lycée, le Portique, les jardins d'Épicure, furent le berceau et la principale école des quatre sectes qui se disputèrent l'empire de la philosophie.
On enseignait dans l'Académie qu'il n'y a rien de certain ; quey sur aucun objet, l'homme ne peut atteindre, ni à une vraie certitude, ni même à une compréhension parfaite; enfin (et il était difficile d'aller plus loin), qu'il ne pouvait être sûr de cette impossibilité de rien connaître, et qu'il fallait douter même de la nécessiîé de douter de tout.
On y exposait, on y défendait, on y combattait les opinions des autres philosophes, mais comme des hypothèses propres à exercer l'esprit, et pour faire sentir davantage, par l'incertitude qui accompagnait ces disputes, la vanité des connaissances humaines, et le ridicule de la confiance dogmatique des auties sectes.
Mais ce doute, qu'avoue la raison, quand il conduit à ne point raisonner sur les mots auxquels nous
DK l'esprit humain. V*" ÉPOQUE. 87
ne pouvons allacher des idées nettes et précises, à propoilionner notre adhésion au degré de la probabilité de chaque proposition, à déterminer, pour chaque chisse de connaissances, les litniles de la certitude que nous pouvons obtenir; ce même doute, s'il s'étend aux vérités démontiées, s'il allacjue les principes de la morale, devient ou stupidité ou démence; il favoiise l'ignorance et la corruption : et lel est l'excès où sont tombés les sophistes qui remplacèrent dans l'Académie les premiers disciples de Platon.
Nous exposerons la marche de ces sceptiques, la cause de leurs erreurs; nous chercheions ce que, dans l'exagération de leur doctrine, on doit attribuer à la manie de se singulariser par des opinions bizarres ; nous ferons observer (jue, s'ils furent assez solidement réfutés par Tinstinct des autres hommes, par celui qui les dirigeait eux-mén»es dans la conduite de leur vie, jamais ils ne furent, ni bien entendus, ni bien réfutés par les philosophes.
Cependant, ce scepticisme outré n'avait pas entraîné toute la secte académique ; et l'opinion d'une idée éternelle du juste, du beau, de l'honnête, indépendante de l'intérêt des hommes, de leurs conventions, de leur existence même, idée qui, imprimée dans notre âme, devenait pour nous le principe de nos devoirs et la règle de iios actions; cette doctrine, puisée dans les Dialogues de Platon, continuait d'être e-xposée dans son école, et y servait de base à l'enseignement de la morale.
Arislote ne connut jjas mieux (pie ses maîtres Tart
d'analyser les idées, c'est-à-dire, de reiiionler par degiés jusqu'aux idées les plus simples qui sont entrées dans leur combinaison; de pénétrer jusqu'à l'origine de la formation de ces idées simples; de suivre dans ces opérations la marche de l'esprit et le développement de ses facultés.
Sa métaphysique ne fut donc, comme celle des autres philosophes, qu'une doctrine vague, fondée, tantôt sur- l'abus des mots, et tantôt sur desimpies hypothèses.
C'est à lui cependant que l'on doit cette vérité importante, ce premier pas dans la connaissance de l'esprit humain, que jvos idées même les plus abstraites, LES PLUS PUREMENT INTELLECTUELLES, POUR AINSI DIRE, DOIVENT LEUR ORIGINE A NOS SENSATIONS :
mais il ne l'appuva d'aucun développement. Ce fut plutôt l'aperçu d'un homme de génie, que le résultat d'une suite d'obseivations analysées avec précision, et combinées entre elles pour en faire sortir une vérité générale : aussi ce germe, jeté dans une terre ingrate, ne produisit de fruits utiles qu'après plus de vingt siècles.
Aristote, dans sa logique, réduit les démonstrations à une suite d'arguments assujettis à la forme syllogistique; il divise ensuite toutes les propositions en quatre classes qui les renferment tontes; il apprend à reconnaître, parmi toutes les combinaisons possibles de propositions de ces quatre classes prises trois à trois, celles qui répondent à des syllogismes concluants, et qui y répondent nécessairement : par ce moyen. Ton peut juger de la justesse ou du vice
DK l'kSPRIT humain. V' lÎPOQTJE. SiJ
d'un argument, en sachant seulement à (|uelle combinaison il appartient; et l'art de raisonner juste est soumis, en (pielque sorte, à des règles techniques.
Cette idée ingénieuse est restée inutile jus(ju'ici ; mais peut-être doit-elle un jour devenir le premier pas vers un perfectionnement que l'art de raisonner et de discuter semble encore attendre.
Chaque vertu, suivant Aristote, est placée entre deux vices, dont l'un en est le défaut, et l'autie l'excès; elle n'est, en quelque sorte, qu'un de nos penchants naturels, auquel la laison nous défend et de trop résister, et de trop obéii-.
Ce principe général a pu s'offrir à lui d'après une de ces idées vagues d'ordre et de convenance, si communes alors dans la philosophie; mais il le vérifia, en l'appliquant à la nomenclature des mots qui, dans la langue grecque, expiimaient ce qu'on y appelait des vertus.
Vers le même tenq)s, deux sectes nouvelles, appuyant la morale sur des principes opposés, du moins en apparence, partagèrent les esprits, étendirent leur influence bien au delà des bornes de leurs écoles, et hâtèrent la chute de la superstition grecque, que malheureusement une superstition plus sombre, plus dangereuse, plus ennemie des lumières, devait bientôt remplacer.
Les stoïciens firent consister la vertu et leboidieur dans la possession d'une âme également insensible à la volupté et à la douleur, affranchie de toutes les passions, supérieure à toutes les craintes, à toutes
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les faiblesses, ne connaissant de véritable bien que la vertu, de mal réel que les remords. Ils croyaient que riiomme a le pouvoir de s'élever à cette hauteur, s'il en a une volonté forte et constante; et qu'alors, indépendant de la fortune, toujours maître de luimême, il est également inaccessible au vice et au malbeur.
fin esprit unique anime le monde; il est présent [)artout, si même il n'est pas tout, s'il existe autre chose que lui. Les âmes humaines en sont des émanations. Celle du sage, qui n'a point souillé la pureté de son origine, se réunit, au moment de la mort, à cet esprit universel. La mort serait donc un bien, si, pour le sage soumis à la nature, endurci contre tout ce que les hommes vulgaires appellent des maux, il n'y avait pas plus de grandeur à la regarder comme une chose indifféiente.
Épicure place le bonheur dans la jouissance du plaisir et dans l'absence de la douleur. La vertu consiste à suivre les penchants naturels, mais en sachant les épurer et les diriger. La tempéiance, qui prévient la douleur, ([ui, en conservant nos facultés naturelles dans toute leur force, nous assuie toutes les jouissances que la nature nous a piéparées; le soin de se préserver des passions haineuses ou violentes, qui tourmentent et déchirent le cœur livré à leur amertume et à leurs fureurs; celui de cultiver au contraire les affections douces et tendres; de se ménager les voluptés qui suivent la pratique de la bienfaisance; de conserver la pureté de son âme pour éviter la honte et les remords qui punissent le crime,
DE l'kSPRIT HLMAIN. — V" JiPOQUE. 9I
pour jouir du sentiment délicieux qui récompense les belles actions; telle est la roule qui conduit à la fois et au bonheur et à la vertu.
Épicure ne voyait dans l'univers qu'une collection d'atomes, dont les combinaisons diverses étaient soumises à des lois nécessaires. L'àtne humaine était elle-même une de ces combinaisons. Les atomes <jui la composaient, réunis à l'instant où le corps commençait la vie, se dispersaient au moment de la mort, pour se réunir à la masse commune, et entrer dans de nouvelles combinaisorjs.
Ne voulant pas heurter trop directement les piéjugés [)opulaires, il avait admis des dieux; mais, indifférents aux actions des hommes, étrangers à l'ordre de l'univers, et soumis, comme les aulies êtres, aux lois générales de son mécanisme, ils étaient en (juelque sorte un hors-d'œuvre de ce svslème.
Les hommes durs, orgueilleux, injustes, se cachèrent sous le masque du stoïcisme. Des hommes voluptueux et corron>pus se glissèrent souvent dans les jardins d'Épicure. On calomnia les principes des épicuriens, qu'on accusa de placer le souverain bien dans les voluptés grossières. On tourna en ridicule les prétentions du sage de Zenon, qui, esclave, tournant la meule, ou tourmenté de la goutte, n'en est pas moins heureux, libre et souveiain.
Cette philosophie, (|ui prétendait s'éleverau-dessus de la nature, et celle qui ne voulait qu'y obéii-; cette morale (jui ne reconnaissait d'autre bien que la vertu, et celle qui plaçait le bonheur dans la volupté, con-
ga TABLEAU DIS PROGRÈS
duisaient aux mêmes conséquences pralicjues, en partant de principes si contraires, en tenant un langage si opposé. Celte ressemblance dans les préceptes moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de philosophie, suffirait pour prouver qu'ils ont une vérité indépendante des dogmes de ces religions, des principes de ces sectes; que c'est dans la constitution morale de l'homme qu'il faut chercher la base de ses devoirs, l'origine de ses idées de justice et de vertu; vérité. dont la secte épicurienne s'était moins éloignée qu'aucune autre : et rien peutêtre ne contribua davantage à lui mériter la haine des hypocrites de toutes les classes, pour qui la morale n'est qu'un objet de commerce dont ils se disputent le monopole.
La chute des républiques grecques entraîna celle des sciences politiques. Après Platon , Aristote el Xénophon , l'on cessa presque de les comprendre dans le svstème de la philosophie.
Mais il est temps de parler d'un événement qui changea le sort d'une grande partie du monde, et exerça sur les progrès de l'esprit humain une influence qui s'est prolongée jusqu'à nous.
Si l'on en excepte l'Inde et la Chine, la ville de Rome avait étendu son empire sur toutes les nations où l'esprit humain s'était élevé au-dessus de la faiblesse de sa première enfance.
Elle donnait des lois à tous les pays oii les Grecs avaient porté leur langue, leurs sciences et leur philosophie. Tous ces peu[)Ies, suspendus à une chaîne que la victoire avait attachée au pied du Capilole,
DE l'esprit humain. — v*^ jiPOQUE. 93
n'existaient plus que par la volonté de Rome et pour les passions de ses chefs.
Un tableau vrai de la constitution de cette ville dominatrice ne sera point étranger à l'objet de cet ouviage : on y verra l'origine du patriciat héréditaire, et les adroites combinaisons employées pour lui donner plus de stabilité et plus de force, en le rendant moins odieux; un peuple exercé aux armes, mais ne les employant presque jamais dans ses dissensions domesti(jues ; réunissant la force réelle à l'autorité légale, et se défendant à peine contre un sénat orgueilleux, qui, en Tencliaînant par la superstition , l'éblouissait par l'éclat de ses victoires : une grande nation , tour à tour le jouet de ses tyrans ou de ses défenseurs, et pendant quatre siècles la dupe patiente d'une manière de prendre ses suffrages absurde, mais consacrée.
On verra cette constitution, faite pour une seule ville, changer de nature sans changer de forme, (juand il fallut l'étendre à un grand empire; ne pouvant se maintenir que par des guerres continuelles, et bientôt détruite par ses propres armées; enfin, le peuple-roi avili par l'habitude d'être nourri aux dépens du trésor public, corrompu par les largesses des sénateurs, vendant à un homme les restes illusoires de son inutile liberté.
L'ambition des Romains les portait à chercher en Grèce des maîtres dans cet art de l'éloquence qui était chez eux une des routes de la fortune. Ce goût pour les jouissances exclusives et raffinées, ce besoin de nouveaux plaisirs, qui naît de la richesse
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et (Je l'oisivelé, leur fit reclierclier les arts des Grecs, et même la conversation de leurs philosophes. Mais les sciences, la philosophie, les arts du dessin, furent toujours des plantes étrangères au sol de Rome. L'avarice des vainqueurs couvrit l'Italie des chefsd'œuvre de la Grèce , enlevés par la force aux temples, aux cités dont ils faisaient l'ornement, aux peuples dont ils consolaient l'esclavage : mais les ouvrages d'aucun Romain n'osèrent s'y mêler. Cicéron, Lucrèce et Sénèque écrivirent ékxpiemment dans leur langue sur la philosophie ; mais c'était sur celle des Grecs; et pour réformer le calendrier harbaie de Numa, César fut obligé d'employer un mathématicien d'Alexandrie.
Rome, longtemps déchirée par les factions de généraux ambitieux, occupée de nouvelles conquêtes, ou agitée par les discordes civiles, tomba enfin de son inquiète liberté dans un despotisme militaire plus orageux encore. Quelle place auraient donc pu tîouver les tranquilles méditations de la philosophie ou des sciences, entre des chefs qui aspiraient à la tyrannie, et bientôt apiès sous des despotes qui craignaient la vérité, et qui haïssaient également les talents et les vertus? D'ailleurs, les sciences et la philosophie sont nécessairement négligées dans tout pays où une carrière honorable, qui conduit aux richesses et aux dignités, est ouverte à tous ceux que leur penchant naturel porte vers l'étude : et telle était à Rome celle de la jurisprudence.
Quand les lois, comme dans l'Orient, sont liées à J
DK l'pISPRIT humain. V' ÉPOQl.'K. q5
Ja religion, le droit de lesinlerpréter devient un des plus forts appuis de la tyrannie sacerdotale. Dans la Grèce, elles avaient fait partie de ce code donné à chaque ville par son législateur : elles avaient été liées à res[)rit de la constitution et du gouvernement établi. Klles éprouvèrent peu de changements. Souvent les magistrats en abusèrent : les injustices particulières furent fréquentes; mais les vices des lois n'v conduisirent jamais à un svstème de brigandage régulier et froidement calculé, A. Rome, où longtem[)s on ne connut d'autre autorité que la tradition des coutumes; où les juges déclaraient, chaque année, d'après quels principes ils décideraient les contestations pendant la durée de leur magistrature; où les premières lois écrites furent une compilation des lois grecques, rédigée par des décemvirs plus occupés de conserver leur pouvoir que de l'honorer en présentant une bonne législation; à Ronie, où, depuis celte époque, des lois dictées tour à tour par le parti du sénat et par celui du peuple, se succédaient avec rapidité, étaient sans cesse détruites ou confirmées, adoucies ou aggravées par des dispositions nouvelles; bientôt leur multiplicité, leur complication, leur obscurité, suite nécessaire du changement de la langue, firent une science à part de l'étude et de l'intelligence de ces lois. Le sénat, profitant du respect du peuple pour les anciennes institutions, sentit bientôt que le pi-ivilége d'interpréter les lois devenait presque équivalent au dioit d'en faire de nouvelles; et il se remplit de jurisconsultes. Leur puissance survécut à
celle du sénat même; elle s'accrut sous les empereurs; parce qu'elle est d'autant plus grande, que la législation est plus bizarre et plus incertaine.
La jurisprudence est donc la seule science nouvelle que nous devions aux Romains. Nous en tracerons l'histoire , qui se lie à celle des progrès que la science de la législation a faits chez les modernes, et surtout à celle des obstacles qu'elle y a rencontrés.
Nous montrerons comment le respect pour le droit positif des Romains a contribué à conserver quelques idées du droit naturel des hommes, ou empêché ensuite ces idées de s'agrandir et de s'étendre; comment nous avons dû au droit romain un petit nombre de véiités utiles, et beaucoup plus de préjugés tyranniques.
La douceur des lois pénales, sous la république, mérite de fixer nos regards. Elles avaient, en quelque sorte, rendu sacré le sang d'un citoyen romain. La peine de mort ne pouvait être portée contre lui, sans cet appareil d'un pouvoir extraordinaire, qui annonçait les calamités publifjues et les dangers de la patrie. Le peuple entier pouvait être réclamé pour juge, entre un seul homme et la république. On avait senti que cette douceur est, chez un peuple libre, le seul moyen d'empêcher les dissensions politiques de dégénérer en massacres sauguiuaiies ; on avait voulu corriger, par l'humanité des lois, la férocité des mœurs d'un peuple qui, même dans ses jeux, prodiguait le sang de ses esclaves : aussi, en s'arrêtant au temps des Gracques, jamais, dans