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aucun pays, des orages si violents et si répétés ne coulèrent moins de sang, ne produisirent moins (le crimes.
11 ne nous est resié aucun ouvrage des Romains sur la politique. Celui de Cicéron sur les lois n'était vraisem])lablement qu'un extrait embelli des livres des Grecs. Ce n'était pas an milieu des convulsions de la liberté expirante, que la science sociale aurait pu se naturaliser et se perfectionner. Sous le despotisme des Césars, l'élude n'en eut paru qu'une conspiration contre leur pouvoir. Rien enfin ne prouve mieux combien elle fut toujours inconnue chez les Romains, que d'y voir l'exemple, unique jusqu'ici dans l'histoire, d'une succession non interrompue, depuis Nerva jusqu'à Marc-Aurèle, de cinq empereurs qui réunissaient les vertus, les talents, les lumières, l'amour de la gloiie, le zèle, du bien public, sans qu'il soit émané d'eux une seule institution qui ait marqué le désir de mettie des bornes au despotisme ou de prévenir les révolutions , et de resseirer par de nouveaux liens les parties de cette masse immense, dont tout présageait la dissolution prochaine.
La réunion de tant de peuples sous une même domination; l'étendue des deux langues qui se partageaient l'empiie, et (jui toutes deux étaient familières à presque tous les hommes instruits; ces deux causes, agissant de concert, devaient contribuer sans doute à répandre les lumières sur un plus grand espace avec plus d'égalité. Leur effet naturel devait être encore d'affaiblir peu à peu les différences qui VI. 7
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séparaient les sectes philosophiques, de les réunir en une seule, (|ui choisirait dans chacune, les opinions les plus conformes à la raison , celles qu'un examen réfléchi avait le plus confirmées. C'était même à ce point que la raison devait amener les philosophes, lorsque l'effet du temps sur l'enthousiasme sectaire permettrait de n'écouter qu'elle. Aussi trouve-t-on déjà, dans Sénèque, quelques traces de cette philosophie : elle ne fut même jamais étrangère à la secte académique , qui parut se confondre presque entièrement avec elle ; et les derniers disciples de Platon furent les fondateurs de l'éclectisme.
Presque toutes les religions de l'empire avaient été nationales. Mais toutes aussi avaient de grands traits de ressemblance, et, en quelque sorte, un air de famille. Point de dogmes métaphysiques, beaucoup de cérémonies bizarres qui avaient un sens ignoré du peuple, et souvent même des prêtres; une mythologie absurde , où la multitude ne voyait que l'histoire merveilleuse de ses dieux; où les hommes plus instruits soupçonnaient l'exposition allégorique de dogmes plus relevés : dts sacrifices sanglants , des idoles qui représentaient les dieux, et dont quelques-unes, consacrées par le temps, avaient une vertu céleste; des pontifes dévoués au culte de chaque divinité, sans former un corps politique, sans même être réunis dans une communion leligieuse ; des oracles attachés à certains temples , à certaines statues; enfin des mystères, que leurs hiérophantes ne communiquaient qu'en imposant la loi
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d'un inviolable secret. Tels étaient ces traits de ressemblance.
Il faut y ajouter encore (jue les prêtres, arbitres de la conscience religieuse , n'avaient jamais osé prétendre à l'être de la conscience morale; qu'ils dirigeaient la pratique du culte, et non les actions de la vie privée. Ils vendaient à la politique des oracles ou des augures; ils pouvaient piéci[)iter les peuples dans des guerres, leur dicter des crimes; mais ils n'exerçaient aucune influence, ni sur le gouvernement, ni sur les lois.
Quand les peuples, sujets d'un même empire, eurent des connnunications babituelles , et que les lumières eurent fait partout des progrès piesque égaux, les hommes instruits s'aperçurent bientôt que tous ces cultes étaient celui d'un dieu unique, dont les divinités si multipliées, objets immédiats de l'adoration populaire, n'étaient que les modifications ou les ministres.
Cependant, chez les Gaulois, et dans quelques cantons de l'Orient, les Romains avaient trouvé des religions d'un autre genre. Là, les piètres étaient 'es juges de la morale : la vertu consistait dans l'obéissance à la volonté d'un dieu , dont ils se disaient les seuls interprètes. Leur empire s'étendait sur l'homme tout entier, le temple se confondait avec la patrie ; on était adorateur de Jéliova ou d'OEsus, avant d'être citoyen ou sujet de l'empire; et les prêtres décidaient à quelles lois humaines leur dieu permettait d'obéir.
Ces religions devaient blesser l'orgueil des maîtres
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du monde. Celle des Gaulois était trop puissante, pour qu'ils ne se hâtassent point de la détruire. La nation juive fut même dispersée; mais la vigilance du gouvernement, ou dédaigna, ou ne put atteindre les sectes obscures, qui se formèrent en secret du débris de ces cultes antiques.
Un des bienfaits de la propagation de la philosophie grecque avait été de détruire la croyance des divinités populaires dans toutes les classes où l'on recevait une instruction un peu étendue. Un théisme vague , ou le pur mécanisme d'Epicure , était, même dès le temps de Cicéron , la doctrine commune de quiconque avait cultivé son esprit, de tous ceux qui dirigeaient les affaires publiques. Celte classe d'hommes s'attacha nécessairement à l'ancienne religion , mais en cherchant à l'épurer , parce que la multiplicité de ces dieux de tout pays avait lassé même la crédulité du peuple. On vit alors les philosophes former des systèmes sur les génies intermédiaires, se soumettre à des préparations, à des pratiques, à un régime religieux, pour se rendre plus dignes d'approcher de ces intelligences supérieures à l'homme : et ce fut dans les Dialogues de Platon qu'ils cherchèrent les fondements de cette doctrine.
Le peuple des nations conquises, les infortunés, les hommes d'une imagination ardente et faible, durent s'attacher de préférence aux religions sacerdotales, parce que l'intérêt des prêtres dominateurs leur inspirait précisément cette doctrine d'égalité dans l'esclavage, de renoncement aux biens tempo-
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rels, lie récompenses célestes réservées à l'aveugle soumission, aux souffrances, aux hunùliations volontaires ou supportées avec patience; doctrine si séduisante pour l'humanité opprimée! mais ils avaient besoin de relever, par (pielcjues subtilités philosophiques, leur mythologie grossièie; et c'est encore à Platon qu'ils eurent recouis. Ses Dialogues furent l'arsenal où les deux paitis allèient forger leurs armes théologiques. Nous verrons, dans la suite, Aristote obtenir un semblable honneur, et se trouver à la fois le maître des théologiens et le chef des athées.
Vingt sectes égyptiennes, judaïques, s'accoidant pour attaquer la religion de l'empire, mais se combattant entie elles avec une égale fureur, finirent par se perdre dans la religion de Jésus. On parvint a composer de leurs débris une histoire, une croyance, des cérémonies, et une morale, auxquelles se réunit peu à peu la masse de ces illuminés.
Tous croyaient à un christ , à un messie envoyé de Dieu, pour réparer le genre humain. C'est le dogme fondamental de toute secte qui veut s'élever sur les débris des sectes anciennes. On se disputait sur le temps, sur- le lieu de son apparition , sur son nom mortel: mais celui d'un prophète, qui avait, dit-on, paru en Palestine, sous Tibère, éclipsa tous les autres; et les nouveaux fanatiques se rallièrent sous l'étendard du fils de Maiie.
Plus l'empire s'affaiblissait , plus cette leligion chrétienne faisait des progrès raj)ides. L'avilissement des anciens coiHjuéranls du monde s'étendait sur
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les dieux, qui, après avoir présidé à leurs victoires, n'étaient plus que les témoins impuissants de leurs défaites. L'esprit de la nouvelle secte convenait mieux à des temps de décadence et de malheur. Ses chefs, malgré leurs fourberies et leurs vices, étaient des enthousiastes prêts à périr pour leur doctrine. Le zèle religieux des philosophes et des grands n'était qu'une dévotion politique; et toute religion qu'on se permet de défendre comme une croyance qu'il est utile de laisser au peuple, ne peut plus espérer qu'une agonie plus ou nioins prolongée. Bientôt le christianisme devient un parti puissant; il se mêle aux querelles des Césars; il met Constantin sur le trône, et s'y place lui-même, à côté de ses faibles successeurs.
En vain un de ces hommes extraordinaires, que le hasard élève quelquefois à la souveraine puissance, Julien voulut délivrer l'empire de ce fléau, qui devait en accélérer la chute : ses vertus , son indulgente hujnanité, la simplicité de ses mœurs, l'élévation de son âme et de son caractère, ses talents , son courage, son génie militaire, l'éclat de ses victoires , tout semblait lui promettre un succès certain. On ne pouvait lui reprocher que de montrer pour une religion, devenue ridicule, un attachement indigne de lui, s'il était sincère; maladioit par son exagération, s'il n'était que politique ; mais il périt au milieu de sa gloire, après un règne de deux années. Le colosse de l'empire romain ne trouva plus de bras assez puissants pour le soutenir; et la mort de Julien brisa la seule digue qui
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j)ùt encore s'opposer au lorrenl des superstitions nouvelles , comme aux inondations des Barl)ares.
Le mépris des sciences humaines était un des premiers caractères du clnistianisme. Il avait à se venger des outrages de la philosophie; il ciaignait cet esprit d'examen et de doute, cette confiance en sa propre raison , fléau de toutes les croyances religieuses. La lumière des sciences naturelles lui était même odieuse et suspecte; car elles sont très-dangereuses pour le succès des miracles ; et il n'y a point de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer cpjelques absurdités physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le signal de l'entière décadence et des sciences et de la philosophie.
Les sciences auraient pu se préserver de cette décadence, si l'art de l'imprimerie. eût été connu; mais les maïuiscrits d'un même livre étaient en petit nombre : il fallait, pour se procurer les ouvrages qui formaient le corps entier d'une science, des soins, souvent des voyages et des dépenses, auxquelles les hommes riches pouvaient seuls atteindre. Il était facile au parti dominant de faire disparaître les livres qui cho(iuaient ses préjugés ou démas- . quaienl ses impostures. Une invasion des Baibares pouvait, en un seul jour, priver pour jamais un pays entier des moyens de s'instruire. La destruction d'un seul manuscrit était souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable. On ne copiait d'ailleurs que les ouvrages recommandés par le nom de leurs auteurs. Toutes ces recherches, qui ne peuvent acquérir d'importance (pie par leur réu-
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iiion ; ces observations isolées, ces perfectionnements de détail qui servent à maintenir les sciences au même niveau, qui en préparent les progrès ; tous ces matériaux que le temps amasse, et qui attendent le génie, restaient condamnés à une éternelle obscurité. Ce concert des savants, cette réunion de leurs forces, si utile, si nécessaire même à certaines époques, n'existaient pas : il fallait que le même individu put commencer et acbever une découverte; et il était obligé de combattre seul toutes les résistances que la nature* oppose à nos efforts. Les ouvrages qui facilitent l'étude des sciences, qui en éclaircissent les difficultés, qui en présentent les vérités sous des formes plus commodes et plus simples; ces détails des observations, ces développements qui souvent éclairent sur les erreurs des résultats, et où le lecteur saisit ce que l'auteur n'a point lui-même aperçu ; ces ouvrages n'auraient pu trouver ni copistes, ni lecteurs.
Il était donc impossible que, déjà parvenues à une étendue qui en rendait difficiles et les progrès, et même l'étude approfondie, les sciences pussent se soutenir d'elles-mêmes, et résister à la pente qui les entraînait rapidement vers leur décadence. Ainsi, l'on ne doit pas s'étonner que le christianisme;, qui, après l'invention de l'imprimerie, n'a point été assez puissant pour les empêcher de reparaître avec éclat, l'ait été alors assez pour en consommer la ruine.
Si l'on en excepte l'art dramatique, qui ne fleurit que dans Athènes, et qui dut tomber avec elle, et
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l'('loquence, (|ui ne respire t|iie dans un air libre, la langue et la littérature des Grecs conservèrent longtemps leur splendeur. Lucien et Plularcjue n'auiaient point déparé le siècle d'Alexandie. Rome, il est vrai, s'éleva au niveau de la Grèce, dans la poésie, dans l'éloquence, dans riiistoire, dans l'art de traiter avec dignité, avec élégance, avec agrément, les sujets arides de la philosophie et des sciences. La Grèce même n'a point de poëte qui donne, autant que Virgile, Tidée de la perfection ; elle n'a aucun historien qui puisse s'égaler à Tacite. Mais ce moment d'éclat fut suivi d'une prompte décadence. Dès le temps de Lucien , Rome n'avait plus que des écrivains presque baibares. Chrysostome parle encoie la langue de Démosthène. On ne reconnaît plus celle de Cicéron ou de Tite-Live, ni dans Augustin, ni même dans Jérôme, qui n'a point pour excuse rinflurnce de la barbarie africaine.
C'est que jamais à Rome l'étude des lettres, l'amour des arts, ne fut un goût vraiment populaire; c'est que la perfection })assagère de la langue y fut l'ouvrage, non du génie national, mais de quelques hommes que la Grèce avait formés; c'est que le territoire de Rome fut toujours pour les lettres un sol étranger, oi'i une culture assidire avait pu les naturaliser, mais où elles devaient dégénérer dès qu'elles resteraient abandonnées à elles-mêmes.
L'importance dont fut longtemps, à Rome et dans la Grèce, le talent de la tribune et celui du barreau, y multiplia la classe des rhéteurs. Leurs travaux ont contribué au pr-ogrès de l'art, dont ils onl déve-
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loppé les principes et les finesses. Mais ils en enseignaient un aiitie trop négligé par les modernes, et qu'il faudrait transporter aujourd'hui des ouvrages prononcés aux ouvrages imprimés. C'est l'art de préparer avec facilité, et en peu de temps, des discours que la disposition de leuis paiiies, la méthode qui y règne, les oinements qu'on sait y répandre, rendent du moins supportables; c'est celui de pouvoir parler presque sur-le-champ, sans fatiguer ses auditeurs du désordre de ses idées , de la diffusion de son stvle, sans les révolter par d'extravagantes déclamations, par des non-sens grossiers, par de bizarres disparates. Combien cet art ne serait-il pas utile dans tous les pays où les fonctions d'une place, un devoir public, un intérêt paiticulier, peuvent obliger à parler, à écrire, sans avoir le temps de méditer ses discours ou ses ouvrages! Son histoire mérite d'autant plus de nous occuper, que les modernes, à qui cependant il serait souvent nécessaire, semblent n'en avoir connu que le côté ridicule.
Dès les commencements de l'époque dont j'achève ici le tableau, les livres s'étaient assez multipliés; la distance des temps avait répandu d'assez grandes obscurités sur les ouvrages des premiers écrivains de la Grèce, pour que cette étude des livres et des opinions, connue sous le nom d'érudition, formât une partie importante des travaux de l'esprit; et la bibliothèque d'Alexandrie se peupla de grammairiens et de critiques.
On observe, dans ce qui nous reste d'eux, un penchant à mesurer leui admiration ou leur con-