‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 26 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

VI

les pays où des forêts niyiécageuses vomissent des nuées d'insectes dont souvent une seule blessure cause une douleur longue et cruelle, et dont les piqûres répétées peuvent même menacer la vie.

Peut-être m'accuseia-t-on d'exagérer l'esprit d'invention dans les hommes grossiers dont j'esquisse ici rhi5toire. Mais, parmi les découvertes dont le temps grossit le trésor de l'espèce humaine, quelques-unes arrivent pour ainsi dire d'elles-mêmes j elles sont le résultat nécessaire d'une foule de petites observations que le hasard présente dans les actions de la vie commune, dans la pratique des arts, que tous les esprits peuvent faire également, dont chacune produit un léger perfectionnement , bientôt imité par tous dans des circonstances semblables ; elles ne font apercevoir un progrès réel qu'au moment où, par leur réunion, elles offrent une diffé* rence frappante à celui qui se rappelle le point dont on est anciennement parti.

Il est d'autres découvertes qui, par la nature, doivent appartenir à un seul homme, ou il faut qu'un seul ait parcouru toute la chaîne des combinaisons nouvelles, nécessaire pour y conduire.

Mais cette organisation, qui fait qu'un homme, dans nos sociétés civilisées , a pu être Newton , Vaucanson ou Bergman , n'appartenait-elle qu'à ceux qui ont su la développer avec tant de grandeur, de finesse et d'énergie? Non, sans doute; des hommes qui n'ont jamais su lire l'avaient aussi reçue. Leur génie, étouffé par la misère et l'esclavage, ou employé obscurémenf pour eux-mêmes, a été peidu

i)i; l'iustoirk di: la i"' kpoqlik. 3^9

pour' l'tîspèce Immaine. (]he/. les sauvages, où les hommes qui ont reçu celle lieuieuse organisation ne sont pas dominés par la supériorilé cpie la culture et l'instruction donnent sur eux à des espiils vulgaires, ils ont été les inventeurs de ces arts grossiers, mais nécessaires, dont leurs peuplades nous offrent le spectacle si intéressant pour Fliistoire des premiers progiès de Tliomme en société.

Dans une autre époque, où nous analyserons cette faculté de faire des combinaisons nouvelles, nous montrerons comment, en s'exerçant sur des idées déjà reçues, elle appartient également à tous les degrés d'instruction, à toutes les époques de la vie, et produit, par des procédés semblables, des résultats si différents : à douze ans, une simple observation sur les propriétés d'une figure; à trente, la solution du problème de la roulette (i). A Cambridge, la découverte des lois du système du monde , et sur les bords de l'Ohio, l'idée de porter jusqu'à l'inflammation la chaleur que le frottement excite.

On avait déjà fabriqué des ustensiles de ménage pour contenir de l'eau et la boire avec plus de facilité ; pour renfermer, pour transporter les subsistances. On apprit alors à fabriquer ceux qui doivent servir à les cuire, à les préparer. On eut bientôt quelques meubles, des espèces de lits plus commodes que des lits de feuilles ou d'herbes sèches,

(i) L'auteur pourrail citer à cet égard un exemple personnel, moins brillant que celui de Pascal, mais prouvant la même vérité. {JVote (le l'auteur.) Voir le fragment sur la \ ' époque.

34o FRAGMENT

interposés entre le corps et. la terre. D'abord,' dans la construction des maisons, dans la fabrication des meubles, des ustensiles, des armes, on eut égard à la simple utilité; mais ensuite ou s'occupa de l'agrément, de ce que, dans un sens général, on peut appeler/^ beauté. Les disputes des philosophes sur la nature du beau viennent de ce qu'ils ont voulu définir ce qu'il Aillait analyser, de ce qu'ils ont cherché un principe unique du beau, ou entrepris d'en classer méthodiquement les causes, sans voir que la vaiiété des combinaisons de la nature et celle de leurs effets sur l'homme lui-même , si diversement modifié par ses habitudes et ses opinions, devaient nécessairement échapper à cette exactitude

rigoureuse.

Les sensations que nous recevons par le tact, par l'odorat, par le goût, peuvent être acc"ompagnées d'un sentiment agréable ou pénible que nous éprouvons immédiatement et indépendamment de notre attention ; celles qui nous sont transmises, au contraire, par la vue et par l'ouïe, ne portent point ^ivec elles ce sentiment immédiat de peine et de plaisir. Le plaisir que nous éprouvons à la vue même d'une couleur vive et douce, mais nette, pure, ou agréablement nuancée; celui que nous procure ou le son d'une voix douce et claire, ou une suite de sons modulés suivant certaines proportions; la peine que nous sentons, soit à la vue d'une couleur obscure et sale, soit en étant frappés d'un cri rauque et aigu ou de sons discordants: ces impressions appartiennent moins à la sensation elle-même (pi'à

ijK i/msToiiu: DE LA \"' i;i»oQiJi:. '^4'

l'exercice facile on pénible que nous faisons alors de nos facultés.

C'est dans l'analyse de ce sentiment, qui s'étend non-seulement aux sensations transmises par ces deux sens, mais à nos idées abstraites, (pie nous trouverons les diverses sources du beau.

Ainsi le sauvage s'en était découvert déjà (piel- <pies-unes, dès l'instant où il a observé que la sytnétrie, la régularité des formes dans la construction de son liabitation, de ses ustensiles; un mélange de couleurs opposées, disliibuées sur des espaces, renfermées dans des figures'simples, et secorrespondantavec ordre, lui transmettaient plus facilement une notion distincte de la forme des objets, et en lui présentant des sensations variées sans être confuses, exerçaient son ojgane, occupaient son attention, sans fatigue comme sans langueur.

Le hasard dut, à la longue, faire apercevoir (juelques faibles rapports entre la forme d'un moiceau de bois , d'un caillou roulé, et celle d'un quadrupède, d'un oiseau, d'un j)oisson. L'ombre des corps, et même les taches formées au hasard sur la surface des rochers par l'humidité , par les pluies, présentaient aussi ces mêmes rapports, quoique tracés sur une surface plane. On observait avec plaisir les choses qui offraient ces rapports; cette ressemblance grossière donnait plus de force aux idées que la mémoire rappelait, et elles étaient déjà un moyen de se retracer les objets présents avec plus d'exactitude. Il était facile de s'apercevoir qu'on pouvait imiter ailificicllrment ce (\i\c le liasaid nvail pro-

duit, el naturel de le tenter. On dut même chercher à imiter les couleurs. Dès lors il exista une espèce de sculpture et même de peinture. Mais la première se bornait à l'imitation grossière des formes, à donner à la statue les mêmes membres qu'à l'original, dans un nombre égal, à leur conserver à peu près la même disposition. La peinture ne fut qu'un simple trait qui exprimait le contour, dans l'intérieur duquel d'autres traits indiquaient quelques parties de l'objet, tandis que des lumières plaquées en grande masse servaient à faire reconnaître celles qu'une différence de couleurs distinguait dans l'original. Mais toute idée d'effet, d'ombre ou de lumière, de gradation, de nuance, et même d'imitation exacte de couleur, était étrangère à ces premiers rudiments de l'art de peindre, comme la juste idée de proportion, d'ensemble, de vérité dans la distribution des parties, l'était également à cet art et à la sculpture.

L'homme nage comme les quadrupèdes; quoique constitué moins avantageusement, son adresse et son intelligence y suppléent. Des arbres jetés par le vent au milieu d'un ruisseau, lui servaient à le passer. En imitant l'ouvrage du hasard, il apprit à s'en rendre indépendant , à devoir cet avantage à sa propre industrie. Il vit qu'en saisissant un arbre entraîné par le courant, il s'épargnait une grande partie de la fatigue de nager. Après quelques essais, il s'aperçut qu'il pouvait se tenir aisément sur cet arbre. Bientôt il découvrit qu'il avait le pouvoir de le détourner (hi fil de l'eau, de le diiiger en partie.

Dli l'histoire Dli LA l" ÉPOQUE. '6l\'i

Si , dans une baie paisible , il s'asseyail , il se plaçait sur un arbre pour se reposer, il s'apercevait qu'il lui imprimait un mouvement, qu'il lui en imprimait encore un en s'agitant dans l'eau, en la frappant, eu suivant des directions diflférentes. 11 observa l'avantage de se placer dans un arbre creusé par le temps, plutôt que sur le tronc d'un arbre sain.

Ces observations, intéressant la vie et ses moyens de subsistance, étaient trop importantes pour ne pas le frapper fortement; et son expérience les lui représentant souvent, il était impossible qu'avec le temps (pielques-unes des combinaisons beureuses qu'il pouvait |tenir de ces observations, ne s'offrissent pas même par le basard à son attention et à sa mémoire.

Telle fut l'origine de la navigation, bornée, dans ces premiers temps, à l'usage des canots faits d'arbres creusés, de radeaux, même de bateaux, dont la réunion de ces deux moyens devait donner l'idée; et à l'usage de rames, d'abord très-courtes, parce que le désir de trouver un moyen de remplacer l'emploi trop limité, et le secours trop faible delà main, en donne la première idée.

Le temps, la patience, suppléent aux outils, aux procédés que nous employons pour des constructions navales, et leur suffisent pour faire disparaître les imperfections, la grossièreté des premiers essais.

Rien ne nous prouve d'une manière certaine que les animaux aient des idées distinctes des nombres : cependant ceux qui ont plusieurs petits s'aperçoivent de l'enlèvement d'un seul; et d'autres obscrxations

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sur les espèces qui exécutent des travaux en commun, ou que l'homme instruit à exécuter certaines opérations, semblent indiquer également que s'ils ne perçoivent la différence exacte des nombres, ils ont au moins celle d'un et de plusieurs, d'un nombre plus grand ou plus petit qu'un autre.

Il est donc vraisemblable que Tliomme, même borné à la société de famille, a pu acquérir ces idées, même d'une manière plus distincte, et qu'il a même appris de bonne heure à les désigner, du moins par gestes. On les a trouvées désignées par des mots chez presque toutes les nations sauvages. Mais il n'en est pas de même de l'usage d'une véritable numération, c'est-à-dire, d'une composition de nombres plus grands, propres à rendre l'idée plus distincte par le rapport qu'elle indique entre eux et d'autres nombres plus petits. En effet, oii n'en voit pas de traces dans leur langue ; dès lors il n'existait pas quand celte langue a été formée, et même il n'a pas existé depuis; car on n'aurait pu l'établir sans employer des signes propres à faire entendre l'ordre de cette composition. Les opérations arithmétiques s'y exécutaient par l'intelligence seule; elles ne pouvaient s'exécuter que sur des nombres très-petits.

Les langues continuent à s'organiser; elles laissent moins à deviner, soit les rapports des idées entre elles, soit leurs modifications, d'après la place que quelques mots occupent, le ton avec lequel ils sont ' prononcés , les gestes qui les accompagnent, ou les circonstances dans lesquelles se trouvent celui qui parle el celui (pii rpcoutc. Ces rapports et ces niodi-

DL l'histoire de LA l" ÉPOQUE. 3^^)

fications sont indiquées d'une manière plus sûre et plus précise, soit par des particules, soit par certaines intonations régulières du mot qui exprime l'idée principale. En observant la direction constante de leurs flèches, des pierres qu'ils lançaient , de leur marche vers l'objet qu'ils voulaient atteindre, ils connurent la ligne droite; l'avantage de la suivre dans leurs roules, l'intérêt de comparer les distances du lieu de leur habitation à ceux où ils devaient trouver leur proie, et celle des objets avec la portée de leurs flèches, de celles-ci avec l'étendue de leurs pas, leur fit naître les premières idées delà mesure de l'étendue linéaire. Mais, bornés dans leurs calculs, n'ayant pas encore l'idée d'une unité fixe de longueur, ils étaient souvent obligés d'y suppléer, comme pour la numération, par des moyens indirects, qui ne leur donnaient (|ue des équivalents, que des résultats appariés. Ces suppléments sont du même genre que ceux dont se servent, dont se serviront les géomètres, quekjues progrès que puissent faire les mathémati(iues. Les besoins d'une science s'étendent toujours bien au delà de ses lessources. Le sauvage évalue par le volume ce qu'il ne peut compter, conmie le géomètre résout par une construction linéaire un problème numéri(jue. Il sait qu'en évaluant un espace d'après le nombre de portées de flèches, de jets de pierres qu'il renferme, il en connaîtra le rapport avec un autre espace assez exactement pour ses besoins, comme le géomètre sait fjuen regardant comme une ligne droite une portion Ires-petite de l'orbite d'une comète , il en

déterminera les éléments d'une manière suffisamment approchée.

Ce sont les mêmes opérations, exécutées par une intelligence semblable; la différence est seulement dans la force, dans l'étendue, que des connaissances acquises et l'habitude de s'exercer donnent à cette intelligence. Aussi, en suivant la marche de la nature dans le développement des êtres qu'elle a doués de la sensibilité et de la pensée, nous retrouvons toujours les mêmes facultés à des degrés différents, les mêmes procédés employés avec plus ou moins d'habileté; nous passons par des nuances insensibles de la brute à Thomme sauvage, de l'homme sauvage à Euler et à Newton.

Autant qu'on peut observer la marche de l'esprit humain dans ces premiers progrès, il paraît que, malgré la diversité apparente des procédés des langues, tous dérivent d'un même principe que nous avons exposé déjà.

' On a d'abord exprimé les rapports des idées, leurs modifications, celles même qui ne sont, pour ainsi jdire, que grammaticales, par d'autres mots qui dé- / signaient des idées analogues à ces rapports, à ces \ modifications. Ensuite, on a pris l'habitude, lorsqu'on les entendait prononcer à côté des autres, de ne plus faire attention à l'idée dont ils avaient d'abord été le signe, pour s'arrêter uniquement à ce rapport, à cette modification de l'idée principale qu'il s'agissait de faire entendre. Enfin, les deux mots se sont confondus.

On \()il ries traces de celle uiarrhe piogressive

DE L'illSTOlKt 1>E LA l" ÉPOQUE. 34 7

dans presque toutes les langues , surtout dans celles (jue le mélange d'un idiome étranger a le moins altérées, et plus encore lorsqu'elles appartiennent à un peuple qui n'a point été au delà des premiers degrés de civilisation , et que la nécessité qui les ploie aux besoins de la poésie , de l'éloquence et de la philosophie, n'a point efAicé jusqu'aux derniers traits de leurs premiers caractères.

Les formes grammaticales des langues sauvages seront encore très-simples. Toutes celles dont on n'a besoin que pour lier ensemble un grand nombre d'idées, pour former des combinaisons compliquées, pour exprimer dans une proposition toutes les nuances, ou de l'adhésion qu'on y donne, ou des restrictionsaux((uelles on veut l'assujettir ;toutes celles qui ne sont employées que pour des raisonnements mélhodi([ues et suivis, y sont étrangères , comme les choses pour lesquelles on emploie ces formes le sont aux hommes qui parlent ces mêmes langues.

Mais on y trouve toutes les formes passionnées, toutes celles qui peignent les mouvements de l'âme. 11» expriment leurs sentiments par des images, et non par un développement analytique des impres- ■ sions plus simples, des divers mouvements de | l'âme, des idées accessoires dont ces sentiments | sont le résultat. Ils emploient les comparaisons , ^ car les objets sensibles leur sont plus familiers que les idées abstraites , et il leur est plus facile de saisir rapidement un rapport entre deux objets, que de concevoir une pensée. Leur langue est pleine de métaphores, non comme cho/ les poètes ou les ecri-

\ainsdes peuples civilisés, pour donner aux expressions plus d'énergie et produire sur les esprits une impression plus forte, mais par nécessité , parce que l'impression simple abstraite n'existe pas dans leur langue. Le sens propre des mots employés dans un sens figuré pour suppléera ces expressions, ne s'est pas encore effacé, et tous deux partagent l'attention. Le mot réfléchir ne réveille que l'idée de l'exercice d'une des facultés de l'intelligence humaine; mais replier sa pensée sur elle-ménui est une expression figurée qui me présente à la fois, et cette opération de l'intelligence, et une action physique à laquelle on la compare. L'expression réfléchir a la même origine; elle présente également un sens composé : d'abord , celui qui se rapportait aux choses sensibles fixait le premier l'attention; ensuite, il n'a plus été aperçu que comme ajoutant quelque chose à l'idée métaphysique; enfin, il disparut totalement par l'effet del'habitude d'employer ce mot pour exprimer une opération purement intellectuelle, dans des circonstances où l'esprit devait uniquement s'arrêter sur cette opération. Si on compare le style figuré des sauvages avec celui qu'emploient les écrivains chez les peuples à demi civilisés, et qui se nomme vulgairement style oriental, si , ensuite , on les compare tous deux avec les morceaux où, dans les beaux siècles de la littérature, des hommes de génie ont prodigué les images et les figures, on sentira, malgré leur ressemblance apparente, un caractère essentiellement différent.

On voit dans les discours des sauvages (jue les fi-

t)E l'histoire de I-A l" ÉPOQUE. 349

gures les plus hardies, les plus bizarres même, sonl les premières impressions qui se soient présentées à leur esprit; qu'il leui- en aurait coulé pour être ce que nous appelons plus simples; peut-être même leur langue s'v serait-elle absolument refusée.

Dans le style oriental, au contraire, on aperçoit sans cesse l'intention d'exprimer d'une manière extraordinaire des idées simples et communes.

Tantôt l'écrivain, en cbercliant avec effort une expression figurée, tâcbe de renchérir sur l'extravagance de celles que l'habitude a déjà rendues insipides ; tantôt il les reproduit sans cesse , comme nous répétons les exagérations convenues auxquelles nous n'attachons plus aucun sens.

Dans les siècles éclairés, les figures produites par une imagination brillante ou une âme passionnée, choisies par le goût, sont combinées de manière que les deux sens qui doivent frapper à la fois l'esprit, se présentant sans obscurité, peuvent être saisis sans fatigue.

Réveiller, soutenir l'attention par des impressions agréables , donner plus de force à la raison , porter plus sûrement dans les âmes des sentiments plusprofonds, tel est le but de l'orateur et du poète; mais il faut analyser un ouvrage pour que celte intention se laisse apercevoir. Il semble n'obéir qu'à l'imagination qui l'inspire, qu'à la passion qui l'anime.

Chez les sauvages, le langage figuré est celui de la nature même. Chez les peuples à demi civilisés, ce même langage n'est qu'un art grossier qui étouffe et défigure la nature au lieu de l'imiter et de l'embellir.

35o FRAGMENT

Dans les siècles du génie , le style est encore inspiré par la nature; mais on l'emploie par choix et non par nécessité. L'art apprend à le perfectionner, à l'ennoblir, à le soumettre aux lois générales de la raison.

Les répétitions, si naturelles à ceux qui ont peu d'idées; ce bon sens, partage de ceux qui n'ont combiné qu'un petit nombre de notions simples ; cette sagacité d'un premier aperçu , d'autant plus frappant qu'on raisonne moins : tels sont les traits qui caractérisent les harangues des sauvages. On voit que l'adresse de flatter les passions des hommes sur lesquels ils veulent faire impression ne leur est point étrangère, et qu'ils connaissent les moyens propres à réveiller en eux les sentiments qu'ils veulent exciter. La tradition les a conservés; elle paraît même avoir consacré certaines formes oratoires; mais comme les occasions d'employer ces formes sont rares, leur monotonie sert plus l'orateur en ranimant l'attention, qu'elle ne nuit à l'effet par le dégoût attaché h l'uniformité.

Les sentiments d'affection ou de haine, ce désir d'obtenir la bienveillance, ce respect pour la justice dont nous avons déjà exposél'origine et les premiers progrès, se sont fortifiés par l'habitude, ont acquis des développements ailleurs, et vont nous offrir des nuances nouvelles. Ces premiers attachements particuliers s'étaient bornés aux relations de famille; mais, dans une réunion commune , le hasard a dii rapprocher quelques hommes, soit par des services mutuels, soit par le partage d'un péril extraordinaire.

D£ l'hISTOIKE de LA l'* LPOQIJE. 35 1

oiid'une action reman{uable. Dès lors l'amitié a embelli ces sociétés naissantes; et elle s'y est montrée avec d'autant plus de force, de fidélité, de constance, que l'opposition habituelle des intérêts la contrariait moins; que les soins desséchants de la fortune et de l'ambition n'en relâchaient pas les nœuds ; que le besoin des plaisirs factices n'en rendait pas les jouissances insipides; qu'enfin , si elle exigeait quelquefois de grands sacrifices, elle ne fatiguait point par les détails souvent remplis d'une exigence journalière.

Le hasard et le désir du moment avaient seuls formé entre l'homme et la femme une liaison que l'habitude avait ressei'rée.

La beauté, un goiit individuel n'y avaient eu que cette faible influence qu'on a pu observer (pielquefois dans les amours des animaux.

Mais, quand les mêmes objets se sont présentés plus so.uvent, quelquefois ensemble, et qu'on a pu les rapprocher, les comparer, ces comparaisons ont développé, ont perfectionné le sentiment de la beauté; ont appris à mieux distinguer les impressions que les regards, l'expression de la figure, les attitudes, les mouvements peuvent produire sur les sens. 11 naît alors entre les individus des deux sexes un penchant qui doit son origine au désir physique, que ce désir anime encore, mais où il ne domine plus seul, où souvent il n'est plus même distinctement aperçu. Le sentiment de la bienveillance, de la tendresse, s'y mêle pour en augmenter le charme et la durée. Il s'ennoblit et s'épure dès sa naissance par ces plaisirs

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souvent mal démêlés, mais vivement sentis, qu'on éprouve au seul aspect de la beauté, que renouvellent ces regards, ces sourires interprètes d'une sensibilité dont on voudrait être l'objet, d'un désir qu'on voudrait exciter. Il donne de nouvelles délices à ces douces et innocentes jouissances attachées aux naïves impressions d'une tendresse mutuelle et pure.

On a trouvé presque généralement chez les sauvages la pente pour le plaisir moins forte, moins impérieuse que chez les peuples civilisés. Leur imagination est moins active; leur éducation plus libre n'excite point en eux la curiosité par les précautions mêmes emplovées pour empêcher de la satisfaire. Les femmes y sont moins désœuvrées, et, malgré de longs intervalles de repos, la vie des hommes les soumet à des fatigues trop épuisantes.

Dans les pays où le climat, la nourriture, les occupations favorisent davantage ce penchant, les personnes qui n'ont contracté aucune union s'y livrent sans honte, et cette libeité sert encore à modérer les désirs par la facilité de les satisfaire. Mais on aurait tort de confondre cette liberté avec ce qu'on nomme libertinage chez les peuples civilisés.

C'est volupté et non corruption : le plaisir n'y est souillé ni par l'avarice, ni par l'inégalité, ni par le mépris de l'opinion publique. Ce ne sont pas des esclaves qui se livrent en gémissant, ou se vendent avec dégoût aux caprices d'un maître, qui se soumettent par nécessité ou s'avilissent par intérêt. Un désir mutuel inspiré par la nature préside seul à ces unions passagères. L'amour ou l'amitié peuvent encore s'y

Di: l'hISTOIIUv Dt LA T' KPOQllK. .'^53

mêler et les transformer en liaisons plus durables. Il était naturel de cacher des plaisirs (|ui exposaient sans défense à la surprise d'un ennemi, ou aux emportements de la jalousie.

Le désir d'obtenir la bienveillance et l'estime, a dû inspirer quelque répugnance à se montrer dans des moments d&.délire et d'abandon. L'usage de couvrir certaines parties du corps pour les soustraire à l'action du froid, aux contusions, aux déchirements, a conduit à l'habitude de cacher celles qui peuvent être l'objet d'un dégoût qu'on est humilié d'exciter, ou de désirs qui peuvent exposer à des persécutions, à des violences, lorsqu'on les inspire sans les partager. L'usage de cacher ces parties du corps ajoute une nouvelle force, à celui de dérober aux regards les plaisirs dont ils sont les organes. Telle fut l'origine naturelle du sentiment de la pudeur, que les préjugés, la superstition, les coutumes locales ont dénaturé depuis par tant de bizarreries.

La jalousie est une passion commune à presque toutes les espèces d'animaux. Dans celles pour qui la possibilité de la jouissance est limitée, soit à certaines saisons , soit à un état on les femelles ne se trouvent (ju'à certaines époques, cette passion va jusqu'à la fureur. Les deux sexes l'éprouvent; mais elle est plus violente dans les mâles, parce qu'il s'agit pour eux d'un bien dont ils croient pouvoir se saisir ou jouir à leur .gré, tandis que les femelles ne font que l'espérer et sont obligées de l'attendre.

L'homme a connu celle passion même avant de Vï. 25

se réunir eu famille; mais celte première union a dû l'affaiblir, comme on l'observe chez les animaux où les mâles et les femelles s'occupent en commun du soin de leurs petits. Dans l'état de civilisation où nous sommes parvenus, la froideur du tempérament ou la facilité étaient un préservatif contre les excès de la jalousie. L'esprit de propriété ne pouvait la rendre bien vive après le mariage. On ne recherchait pas la femme d'autrui, parce qu'il était facile d'en avoir une à soi; parce que la beauté des femmes, leurs agréments se dégradaient rapidement.

Ainsi, dans ces peuplades, l'amour embellit le temps de la jeunesse, adoucit ses mœurs sans les amollir. Il se perd dans une habitude grossière, dans une stupide indifférence, et nous ne sommes pas encore parvenus au temps où, corrompus par l'orgueil, il trouble la société par ses fureurs, et souille par la barbarie le plus doux des bienfaits de la nature.

Les idées de justice, comme nous l'avons observé déjà, étaient trop bornées pour que, dans l'établissement des coutumes relatives au mariage, l'homme n'abusât point de sa force ou respectât les droits de l'égalité naturelle. Nous ne devons pas, sans doute, en être étonnés, puisque aucun peuple encore ne les a pleinement reconnus à l'égard des femmes; puisque, dans cette union même, dont les incommodités des grossesses, les dangers et les douleurs de l'accouchement, et les soins de la nourriture leur font supporter tout le poids, la nation française est encore la seule qui ait cessé d'ajouter par l'injustice des lois à l'inégalité delà nature. N'est-ce pas, de tous les pré-

DE LHlSTOlRr; DK LA l" KPOQl'K. 355

jugés qu'elle a su vaincre dans ces derniers temps, celui qui a résisté le plus opiniâtrement aux efforls de la raison ? Presque partout, dans les peuplades sauvages, les femmes sont réduites à un humiliant esclavage; dans celles même où le culte de l'amour flatte dans les jeunes fdles l'orgueil de la lîeauté, où la tendresse d'un amant sollicite longtemps avec une soumission délicate l'aveu d'un penchant mutuel, cette réserve, ce culte, cette déférence disparaissent à l'instant du mariage, pour faire place au sentiment de la propriété, de la supériorité des forces phvsiques. L'honnue a tout oublié pour ne plus se souvenir que des droits oppresseurs autorisés par l'usage et chers à sa personnalité.

La dépendance des enfants est moins dure que celle des fennnes ; mais les mêmes motifs personnels y endurcissent le cœur des pères, et corrompent plutôt qu'ils n'affaiblissent la tendresse paternelle, qui ne conserve plus de pureté que durant le premier âge des enfants. Le père semble à peine les aimer; mais il les pleure, il s'expose à tout pour les sauver ou les venger.

Du moment où chafiue homme, propriétaire d'une cabane, d'une petite enceinte, de quelques armes on de quelques ustensiles, a des moyens réguliers de pourvoir à sa subsistance, il veut avoir autant de femmes qu'il en peut nourrir; il sait qu'il en obtiendra plus de services, qu'il satisfera plus facilement ses désirs. Une femme de plus est un avantage que plusieurs hommes peuvent avoir intérêt de se disputer; les pères, abusant de leur force, conçoivent

35G FlîAGMENT

donc l'idée d'influei- sur le choix de leurs filles, et de recevoir, pour le déterminer, un présent qui les dédommage des secours qu'ils espéraient de leurs fdles. Cette influence, changée même en une véritable autorité, devient bientôt une coutume consacrée, et l'usage de payer une dot aux parents s'est établi presque généralement, et a précédé presque partout celui de donner une dot aux fdles, qui tient aux idées d'une autre époque.

On trouve rarement que la coutume ail permis le divorce. Il v avait trop peu de différence entre le sort d'une femme et celui d'une autre, et l'intérêt des enfants était à peine compté. Les parents auraient craint qu'on leur renvoyât leur fdle si quelque accident la rendait inutile à son mari, qui, vu l'espèce de service auquel la femme était assujettie, ne pouvait guère avoir d'autre motif de s'en séparer. L'union du fds avec la mère eût dû paraître contraire à la nature, dès que les premières idées de morale ont pu se développer. Puisqu'une coutume fondée sur le droit de la force accordait à l'homme dans l'opinion une sorte de supériorité, et que cette supériorité peut seulement être balancée par le pouvoir de la jeunesse et de la beauté, ces unions devenaient incompatibles avec cette vénération qui doit accompagner la tendresse fdiale.

La rivalité qui aurait pu naître entre la fdle et la mère, l'abus de l'autorité paternelle employée à faire oublier l'inégalité d'âge, a dû rendre odieuse aux yeux des mendjres de ces sociétés naissantes, les unions du pèie avec ses fdles.

DE LHIMUIKL DE LA l" IPOgLK. 35^

Celles même des frères et des sœurs, conlraires au lepos de la famille, oui dû être envisagées avec quelque répugnance. Les faits sont d'accord avec ces réflexions.

C'est suivant ce même ordre que ces trois genres d'incestes ont été prosciils plus ou moins généralement par les mœurs des diverses nations, qu'ils ont inspiré une horreur plus ou moins forte.

L'union même du frère et de la sœur, contre laquelle il ne s'élève que des motifs fondés sur des considérations d'intérêt commun plus éloignées et moins sensibles, celte union a été regardée comme indifférente chez plusieurs peuples, et consacrée chez d'autres par des vues religieuses ou politiques que les circonstances ont fait naître dans l'esprit de leurs législateurs.

Les hommes n'étant plus obligés de chercher une nourriture journalière, eurent nécessairement des intervalles de re])os, et dès lors ils éprouvèrent bientôt ce besoin de recevoir des sensations nouvelles, au milieu d'une inaction longue et absolue à la{|uelle on donne le nom d'ennui. Tant que l'impression, soit de la souffrance, soit de l'inquiétude, soit d'un tiavail pénible, duie encore, et que nous la sentons s'adoucir et s'éteindre par degrés, le repos est un état agréable. Mais s'il se prolonge, alors la mémoire nous offre une idée vague d'un état animé par un désir, que nous avons goûté le plaisir de satisfaire; cette comparaison de notie situation présente avec une situation passée plus heureuse, fait naître le dégoût de la seconde; et si aucun intérêt nr nous oc-

ciipe, si le même objet ne réveille plus en nous un nouveau désir, celui de changer d'état devient un sentiment indéterminé , mais pénible. On cherche un objet vers lequel on puisse se diriger et qu'on puisse se flatter ou s'occuper d'atteindre. Dans les mêmes intervalles de repos , les animaux connaissent aussi ce sentiment. On observe les symptômes de l'ennui chez ceux qui vivent dans l'état de domesticité.

Ceux que l'homme n'a point assujettis l'éprouvent également , puisqu'il les voit chercher à s'en délivrer, et en trouver le moyen par des chants plus ou moins modulés , par des jeux où ils semblent s'essayer à la course, au combat, par des mouvements qui n'ont d'autre but que d'exercer leur force- On pourrait croire, d'après ces observations, que l'inaction absolue des organes de la sensibilité et de l'intelligence, quand ils ne sont pas engourdis parle sommeil, produit un sentiment pénible, comme celle des membres et des organes qui servent au mouvement.

L'homme a donc connu bientôt le besoin de se soustraire à l'ennui en se procurant volontairement des sensations nouvelles, et telle est l'origine des jeux entre les enfants ou les jeunes gens, de l'invention du chant modulé ou mesuré, de la danse et des premiers instruments de musique.

Les mouvements qui se font en cadence s'exécutent avec plus de facilité; on peut les continuer plus longtemps sans éprouver de fatigue, et l'on a besoin d'une moindre attention pour les régler. La svmétrie , l'ordre régulier de ses mouvements con-

DE l'hISTOIRF. DK LA. l'* ÉPOQUE. 359

tribuent encore à cel effet, qui devient plus sensible lorsque plusieurs hommes doivent les exécuter de concert. Enfin , ceux qui en sont spectateurs en saisissent alors les détails plus distinctement , en voient plus clairement l'ensemble.

Il était donc naturel d'introduire dans les jeux des mouvements réguliers, symétriques et mesurés. Une distribution des sons suivant des espaces de temps égaux entre eux plait à l'organe de l'ouïe, qui lui-même alors ne reçoit que des vibrations régulières. Les cliangements de tons sont saisis avec plus de facilité, et le sentiment delà mesure, par cela seul qu'il soutient l'allenlion, ajoute encore au plaisir. De même, par la constitution de l'organe même de l'ouïe, les divers intervalles de tons l'affectent d'une manière agréable ou pénible, peut-être parce que la succession des vibrations qui n'auraient pas entre elles' de rapports simples, forcerait les fibres à des mouvements fatigants et pénibles.

On a donc assujetti la voix à suivre et une mesure uniforme et des intervalles déterminés. Le nombre des intervalles qui ne blessent pas l'oreille, la faculté de changer la mesure après un certain nombre de tons, préservaient de l'ennui d'une trop grande uniformité.

On observa que certains corps rendaient des sons distincts et constants, soit en les frappan l, soit en soufflant dans leurs cavités. On imagina d'emplover ces sons pour marquer la mesure. En les comparant entre eux, on vit que les corps, suivant leurs dimensions et leurs formes, pouvaient donner des sons différents.

36() FRAGMtJVT

el OU eul la piemièie idée des instruiiieiils de musique.

Ce fut au son de la voix ou de ces instruments que s'exéculèienl les mouvements mesurés, soitdes jeux, soit des maiches guerrières.

On unit les paroles au chant , on apprit à les mesurer : les jeunes gens chantèrent les plaisirs et les peines de l'amour; on s'encourageait pai- des chants à supporter les fatigues de la chasse et à braver les périls de la guerre. D'autres chansons célébraient les exploits ou la mort des guerriers, consacraient le souvenir d'une victoire, d'un événement remarquable , heureux ou funeste. La musique, la danse, la poésie se réunirent pour répandre sur l'uni foi mité de la vie des plaisirs jusqu'alors inconnus.

Ces arts donnèient aux mœurs privées plus de délicatesse ou de douceur, augmentèrent la sensibilité morale, ajoutèrent dans les deux sexes au désir et aux moyens de plaire, donnèrent de l'activité aux esprits, les forcèrent à prendre l'habitude d'une attention suivie, les plièrent aux procédés réguliers d'un travail volontaire et dirigé vers un but déterminé.

La nécessité de s'assujettir à une mesure obligeait à chercher des mots qui pussent à la fois rendre ce qu'on voulait exprimer et satisfaire à cette condition nouvelle. On cessa d'employer la première expression qui s'offrait à l'esprit ; il fallut en chercher d'autres, les examiner, les comparer; on apprit à distinguer celles qui avaient le plus de clarté, de pi('cision, d'énergie, et le premier art du style

DE 1,'lllSTOIKi: OE l.\ l" ÉPOQUE. 36 1

naquit du besoin d'asservir le discours à la marche d'un chaut mesuré.

En s'occupant de retracer, dans ces chansons, les sentiments dont l'amour avait rempli leur âme, ils les y fixaient en quelque sorte; ils apprenaient à les mieux distinguer, à les sentir plus vivement. L'imagination, plus fortement frappée des souvenirs de l'amour, de ses espérances, de ses craintes, les rassemble, et, les offrant à la fois, en fait éprouver, en un instant, toutes les douleurs ou tous les plaisirs. L'amour n'avait été d'abord qu'un désir passager, il était devenu un sentiment; déjà il est une passion.

Au désir de mériter la bienveillance, la confiance de ses voisins, succède celui d'en recevoir des témoignages publics, d'être célébré dans des chants de gloire. On savait qu'on méritait d'obtenir ce sentiment : on apprenait, par la conduite des autres, (ju'on Tavait obtenu. Cette jouissance était douce et paisible; mais, dès que l'impression de l'estime se manifeste dans les fêtes solennelles, ces jouissances deviennent plus vives , plus ardemment désirées; Timagination peut alors réunir, dans un seul instant, toutes celles qu'une estime muette avait répandues sur une vie entière, et l'homme connaît l'enthousiasme.

Lu sentiment natuiel attachait l'individu à la société dont il était membre; mais, lorsqu il a pu y trouver des plaisirs, que l'habitude lui rendait presque nécessaires; lorsque le souvenir des jeux, des fêtes qui ont euibelli sa jeunesse, s'unit à la douce

36 i FRAGAIEWT

mémoire de la cabane paternelle, des peines et des plaisirs de l'enfance, des épanchements, des caresses de la nature et de l'amitié; lorsque l'habitude lui rendait personnels, en quelque sorte, les exploits, les victoires, les défaites, les événements publics consacrés dans les chants nationaux , ce sentiment naturel devint une véritable passion. Dans ses actions, dans ses projets, dans ses désirs, au delà de son bonheur, de sa gloire, des intérêts de sa famille, il voit les intérêts, le bonheur, la gloire de sa peuplade; il a enfin une patrie.

Mais cet amour même de son pays a exalté cette soif de vengeance à l'égard des ennemis, a détruit ce qui pouvait lui rester encore du sentiment naturel d'une bienveillance générale, et même, en la présentant plus souvent à ses propres yeux comme membre de la société , et non comme membre d'une famille, a favorisé, aux dépens de sa sensibilité, la pente qui déjà ne le portait que trop à exercer une domination injuste sur des êtres faibles, frappés d'une inégalité politique, ne partageant point avec lui la défense de la patrie et le besoin d'en régler les destinées.

J'ai exposé les progrès de l'homme tels que j'ai cru les lire dans la nature de ses facultés et dans l'ensemble des faits recueillis par les voyageurs. Nous avons vu les affections de la bienveillance se perfectionner en lui, le sentiment de la justice se développer, mais, en même temps, ces affections se corrompre, ces sentiments s'égarer par l'effet nécessaire de la direction que les premières relations

DE l'hISTOIKL de LA l" ÉPOQliK. 36!^

sociales ont donnée à sa sensibilité, et des intérêts plus durables, plus compliqués qu'elles ont fait naître.

11 nous reste à le montrer assujetti, par la suite même de ses progrès, à la tyrannie des besoins factices, et se livrant à l'erreur, parce qu'il a pu devenir capable d'avoir une conscience distincte de ses jugements, parce que sa raison n'a pu s'élever jusqu'à comprendre quelques vérités, sans devenir en même temps susceptible d'adbérer à des opinions fausses, et de se conduire d'après leurs illusions.

Les hommes, dans le besoin de se procurer des sensations nouvelles, ont eu recours à celles de l'odorat et du goût. Des poudres ou des fumigations qui, aspirées par le nez, produisaient sur cet organe une sensation forte, renouvelée à volonté; des boissons, dont les unes, en augmentant l'activité, l'énergie des forces vilales, flattent par le sentiment d'une force nouvelle; dont les autres produisent un délire complet et passagei-, donnent plus de mouvement aux idées, plus de pouvoir aux illusions de l'orgueil et de l'espérance; des drogues assoupissantes qui calmaient les inquiétudes, engourdissaient les chagrins, conduisant à une sorte de demisommeil où l'homme s'abandonne à toutes les impressions, confond , avec le souvenir et le sentiment des objets réels, les fantômes de son imagination : tels furent ces moyens, dont l'effet nécessaire devait être d'anéantir l'activité naissante des esprits, landis que l'usage habituel de (juelques-uns finissait par abrutir Tàme, par engourdir la raison.

Des plaisirs qui se renouvelaient tous les jours, c[ui se répétaient sans cesse, devinrent une habitude impérieuse, un véritable besoin : le soin de se les procurer ou d'en jouir fut bientôt la plus chère occupation, la première passion de ces peuples; et dès lors leurs progrès doivent ou s'arrêter ou n'avoir plus qu'une marche presque insensible. On se permet tout pour satisfaire à des besoins factices : ces habitudes, portées jusqu'à la fureur, attaquèrent les principes de la santé, de la force et de la vie. L'on vit ces nations malheureuses se corrompre, se dégrader , se détruire : heureusement ces excès ne pouvaient être portés au même degré que chez celles où le commerce avec des peuples civilisés n'a point facilité les moyens de s'y livrer; et chez les autres, ces mêmes habitudes n'ont été funestes qu'à la raison, au progrès de la morale : elles ont plulôt engourdi que corrompu et perpétué l'enfance de l'espèce humaine, sans l'empêcher de se conserver et de s'étendre.

L'hérédité des chefs a été presque générale dans les peuplades sauvages. Si on cherche la cause de cette eireur, source première de l'esclavage sous ]e((uel l'universalité du genre humain a presque toujours gémi depuis, on la trouvera dans l'égalité même qui régnait entre eux , sans être altérée dans le cours habituel de la vie, ni par la supériorité du talent ou de la foice, ni par la considération attachée aux exploits gueiriers ou à l'éloquence : on la trouvera dans l'indépendance presque entière de ces mêmes hommes, sur lesquels la volonté générale

DE l'histoike DF. LA T' tl'OgUF.. 3G5

n'exerçait qu'un empire momentané et limité à un petit nombre d'objets; clans leur liberté, d'aulaiit plus grande, que non-seulement ils n'obéissaient qu'à la décision de la peuplade entière, mais qu'ils y obéissaient seulement pour des actions communes à tous, comme une guerre, une expédition de chasse, et qu'alors toujours réunis, ils conservaient la faculté de révoquer à leur gré celte même décision. Ainsi cette institution, fatale à la liberté de leurs descendants, s'établit, parce qu'ils n'avaient même pas l'idée de la possibilité de perdre la leur. Si on exposait au sauvage qui marche gaiement à la guerre sous la conduite de son chef héréditaire, le système de succession établi chez nos peuples civilisés, système plus absurde même que celui qu'ont adopté les esclaves de l'Asie, il croirait, ou que l'on insulte à sa simplicité, ou qu'une démence, également héréditaire, s'est emparée des têtes européennes.

Le même motif qui perpétua les premiers chefs, la difficulté de se concerter pour un nouveau choix, fil naître l'hérédité. Le fils, le frère du chef, qui l'avaient plus constamment accompagné ou secondé, avaient été à portée de profiler davantage de son expérience. L'habitude de reconnaître une sorte de supéiiorité dans le père, disposait à l'accorder à ceux qui en rappelaient l'idée, qui l'avaient partagée dans quelques occasions. Ce motif de préférence sur les autres prétendants, s'étendant avec égalité sur tous, blessait moins chacun d'eux, qui alors céd;iit avec moins de lépugnance. T.a re-

connaissance, le souvenir des services qu'un sentiment naturel porte à récompenser dans les parents de ceux qui les ont rendus , entraînaient encore les suffrages.

L'exemple de cette hérédité, dont rien ne pouvait faire pressentir les dangers , étant une fois donné, il dut se perpétuer, se transformer en un de ces usages consacrés qu'on n'a pas même l'idée de changer. Ce qui n'avait été d'abord qu'une conduite très-naturelle, devient un véritable préjugé.

C'est ici le moment de remonter à la source commune de ces erreurs générales, qui, après avoir retardé les progrès de la raison et delà civilisation dans ces peuplades naissantes, se sont ensuite perpétuées; malgré les progrès mêmes, se retrouvent chez toutes les nations, à toutes les époques; qui enfin , changeant d'objets et de forme, suivant les temps, les pays, les événements, mais toujours également funestes, ont plus contribué aux longs malheurs de l'espèce humaine que les passions des tyrans et la corruption des peuples.

Nous avons observé déjà que , si une combinaison de sensations se représente souvent à nous, ou toujours la même, ou avec des changements assujettis à des lois régulières, nous ne pouvions ne pas nous la représenter comme devant se reproduire constamment dans des circonstances semblables. Ce sentiment, qui est pour nous celui de la réalité des objets, de la parité des pays, de la constance des phénomènes, dirige nos désirs, notre volonté; conformément à cette hypothèse du retoui des

DE l'hISTOIRL de LA l" ÉPOQUJ-:. 367

mêmes objets, des mêmes faits, des mêmes phénomènes, il détermine notre adhésion aux jugements qui prononcent ou suspendent, soit cette léaUté, soit -cette constance.

Mais, comme la mémoire nous représente avec plus de force et les objets qui ont ému notre sensibilité et ceux qui nous ont constamment fiappés; comme l'impression produite par cette répélilon multipliée est la même, soit que ces combinaisons nous soient offertes par la nature même, par notre imagination, par une suite de la volonté, de la conduite habituelle des autres hommes; comme le sentiment qui naît de cette impression, longtemps avant que nous puissions l'analyser, doit être le même, quelle que soit la cause qui lui ait donné plus de force, il arrive nécessairement que tous les individus dans les premières époques de l'espèce humaine, comme dans les autres époques, les enfants de ceux qui n'ont pas cultivé leur raison, ne savent pas distinguer ces causes diverses, et que le sentiment de la réalité des objets ou de la constance des phénomènes n'ait sa mesure sur la seule force de l'impression.

Ce défaut d'une conscience distincte des causes qui produisent ce sentiment, est donc une source d'erreurs. En effet, l'une de ces causes ne peut nous tromper, toutes les fois que les combinaisons, souvent répétées, sont la suite d'une loi vraiment constante; et l'expérience peut nous apprendie à reconnaître, à distingue!' quand cette condition existe. Au contraire, il ne résulte des autres aucun motif

368 l'RACMKNT

de croire , puisque l'expérience ne nous uionlre aucun rapporl entre elles et les événements réels. Lorsque les hommes ont entre eux une communication habituelle, ce qu'on entend dire et répéter aux autres produit le même sentiment, surtout dans l'âge où la distinction que nous venons d'exposer ne peut être faite que plus vivement encore, ou lorsque ces discours frappent trop fortement notre imagination ou notre sensibilité. Ainsi l'erreur d'un seul homme devient commune à tous, et se propage d'autant plus aisément qu'elle touche à des intérêts plus pressants, que celui qui la transmet est plus vivement ému, et produit dans l'âme des autres une émotion plus profonde. Il n'est personne qui, en réfléchissant sur ses opinions, sur ses jugements, sur ceux particulièrement qu'il forme presque machinalement, ne puisse y apercevoir l'influence de cette même cause d'erreur. Combien donc ne doitelle pas être active lorsque l'intelligence humaine n'est pas encore formée, lorsque la conscience distincte de ses opérations n'existe pour personne?

Lorsqu'une proposition à laquelle nous avons donné notre adhésion se présente à nous, le souvenir de l'avoir donnée nous tient lieu d'une adhésion immédiate. L'homme qui analyse ses propres opérations sait que ce sentiment est fondé alors sur une expérience constante. En effet , toutes les fois que sa mémoire lui rappelle et son adhésion et les motifs de cette adhésion, s'il a voulu l'examiner une seconde fois, il a été conduit à y donner ime adhésion nouvelle; mais celui qui, cédant à une impulsion

DE l'histoire DK I,A l" KPDQUK. ^C)Q

involontaire dont il ne démêle }3as la cause, se détermine , par le seul souvenir d'avoir donné son adhésion, sans avoir la conscience du véritable motif d'y persister, ne distingue pas le cas où ce motif existe dans toute sa force, de ceux où il n'existe pas. Il lui arrivera donc de croire toujours ce qu'il a cru une fois , même sans aucune raison. Comme il attache ses idées à des mots, souvent il ne distinguera pas si, depuis qu'il a donné sa première adhésion, les mots qui forment cette proposition lui offrent encore les mêmes idées. Alors, si sa mémoire ne lui offre pas de combinaisons absolument distinctes, si les mots qui désignent ces idées n'ont pas pour lui un sens tiès-précis, il continuera de croire une proposition, parce qu'il aura le souvenir d'y avoir donné son adhésion. Le sentiment qui le porte à y persister agira dans toute sa force, pour diriger ses opinions, sa conduite, d'après cette même adhésion, et dans la réalité cependant il admettra tantôt une proposition, tantôt une autre, parce que, fidèle aux mots seuls, il ne le sera point au premier sens qu'il a donné d'abord aux mêmes expressions. Ainsi, Ton voit combien cette première source d'erreurs se grossit et s'accroît en se combinant avec les effets nécessaires du peu de précision des idées, des variations dans le sens des mots, enfin de l'habitude de les retenir plus exactement que les idées qu'ils doivent exprimer.

Appliquons ces réflexions à un premier exemple des préjugés.

L'habitude de voir le pouvoir dans inie même VL 2-1

^'jn FRAGIMFNT

famille, transporte sur elle nue partie du respect qu'on rendait au pouvoir même. On jugea qu'il ne devait jamais en sortir, parce qu'il y était resté longtemps. On crut, en quelque soile, qu'une même race était destinée à donner toujours des chefs, comme un arbre à donner toujours les mêmes fruits. L'incertitude des effets du changement produisait dans nos imaginations, promptes à réaliser ce qui les frappait vivement, cette terreur vague de l'ignorance, souvent plus irrésistible que celle d'un danger réel et connu. L'enfant qui avait entendu, dès ses premières années : Nos chefs sont pris clans cette famille, le répétait toute sa vie, comme il continuait de se servir du même bois pour faire sa massue, sans examiner si les forêts ne lui en offraient pas un meilleur. Ce qui avait été, par la libre volonté de ses ancêtres, se présentait à lui comme aussi constant, aussi nécessaire, en quelque sorte , que s'il avait été le résultat des lois de la nature. "^

Je ne crois pas ici calomnier la stupidité humaine. Qui d'ailleurs n'a pas été frappé , même dans nos sociétés, de ces paroles si effrayantes pour la raison : Cela s'est toujours fait ; cela ne s est jamais fait. Interrogez l'histoire , et voyez si ce n'est pas sur ces fragiles fondements que se sont élevés ces édifices de préjugés dont le poids a si longtemps fatigué la terre, et dont la main du temps, secondée parla raison, peut à peine, après une longue suite de siècles, ébranler la masse hideuse.

nE L'HisToruK i)i; i.v T*" kpooiif. i-j i

Mais suivons l'histoire des erreiiis qui ont succédé à noire ignorance première.

Ou moment où les bommes ont en des habitations constantes, ils ont vouin dérober à leurs regards le spectacle de la destruction des personnes qui leur avaient été chères. L'idée de voir ces restes de ce qu'ils avaient aimé devenir la proie des animaux sauvages, devait leur causer d'autant plus d'horreur, que ce spectacle leur eut rappelé des accidents funestes.

L'aspect des lieux qui renfermaient ces dépôts inspirait une douleur mêlée d'attendrissement et de souvenirs touchants. On s'y rendait pour pleurer ceux dont on regrettait la perle. Une mère arrosait de son lait la tombe de son fds. On adressait involontairement la parole à ces objets chéris, comme dans les mouvements passionnés on l'adresse aux absents. On aurait voulu les avoir pour témoins des larmes qu'ils faisaient répandre, et leur faire goûter la consolation de savoir qu'ils étaient adorés; et on finit par cioire être entendu d'eux, parce qu'oti l'avait fortement désiré.

L'opinion qu'il subsiste après la mort une partie de nous-mêmes qui se plaît à vivre dans les mêmes lieux, qui conserve les mêmes goûts, les mêmes affections, était trop consolante pour n'être pas avidement adoptée par des êtres dont la sensibilité était vive et la raison débile. Ce que cette opinion renferme de contraire aux lois générales de la nature ne pouvait les frapper. L'anéantissement absolu d'un être qui naguère avait des sentiments

et des pensées , devait même leur paraître plus difficile encore à concevoir que cette existence nouvelle. Des hommes d'une imagination ardente crurent bientôt avoir entendu les morts, avoir vu le corps léger, impalpable, qui avait survécu à leur dépouille mortelle. Des bruits lointains ou imprévus dont on ne connaît pas la cause, des fantômes produits par des exhalaisons terrestres, par des accidents de lumière et dont la forme vague présente à l'imagination prévenue l'objet dont elle désire ou craint d'être frappée', donnèrent souvent à ces illusions une sorte de vraisemblance. On supposa que si ces morts avaient conservé des affections, ils avaient aussi le pouvoir de servir ou de nuire. Bientôt des cérémonies, dont l'auteur était inconnu, s'ils s'accordaient avec les passions les intérêts qu'on leur supposait, furent regardées comme leur ouvrage; et dès lors la terreur activa la conviction. Douter de la réalité de ces ombres eût été s'exposer à leur vengeance.

Ainsi des soins pour les morts, et des soins qui annoncent qu'on leur croit encore de la sensibilité, ont été presque généralement la première superstition des nations sauvages.

On l'a trouvée seule chez quelques-unes, et il est presque sans exemple qu'on en ait rencontré d'autres où elle ne fût pas mêlée.

L'homme exécute les mouvements de son corps d'après sa volonté, les dirige suivant une intention. Ce pouvoir s'étend sur les autres corps et s'exerce de la même manière. Il doit en conclure

Dt l'histoire de la r* ûpoqvt. 'i'j'5

que celte volonté, cette intention existe dans les autres hommes, dans les animaux , puisqu'il les voit employer aussi leur pouvoir sur leurs piopres membres, pour agir sur d'autres corps.

Dès lors il a été porté à supposer que les phénomènes de la nature qui avaient sur son bien-être une influence plus directe, (jui hii paraissaient se renouveler spontanément et sans ordie régulier, étaient produits par des êtres doués d'une volonté, avant l'intention de leur nuiie ou de les favoriser.

On imagina voii- dans Touiagai], dans le nuage qui porte le tonnerre, un être inanimé qui les dirigeait, qui les employait pourservir sa vengeance, pour satisfaire sa passion. On étendit ensuite celte hypothèse à des phénomènes plus réguliers, et toutes les fois qu'un effet naturel remplissait une intention favorable ou contraire au bonheur de la peuplade, toutes les fois qu'on aurait supposé cette intention (ians un ami ou dans un ennemi, s'il avait pu produire cet effet, on l'attribuait à cette cause inconnue, mais intelligente et capable d'amour ou de haine. Cette analogie paraissait d'autant plus naturelle à ces hommes grossiers que n'ayant encore aucune idée de la régularité ni des lois de la mécanique , ni des effets généraux au.\c|uels nous donnons le nom de causes, et dont les effets sensibles que nous observons sont les résultats, Taction d'une volonté sur les corps était de loutes les causes celle qui leur était le plus familière el dont ils avaient même uiie notion plus distincte.

L'homme fit ces êtres à son image, car à quel autre objet aurait-il pu les faire ressembler? Quel autre modèle aurait-il pu choisir? Peut-il se former l'idée d'un autre entendement que le sien, ou d'une autre sensibilité? Le dieu des métaphysiciens est-il encore autre chose qu'une intelligence humaine dont ils ont agrandi indéfiniment toutes les proportions? (^es êtres pouvaient donc s'irriter et s'apaiser , être sensibles aux dons, aux prières, aux marques de soumission; et tel fut dans l'espèce humaine le second degré de la supeistition.

Les peuples ont-ils admis d'abord un dieu ou plusieurs? Les ont-ils supposés méchants ou bons? Cette question a occupé les philosophes; mais l'observation paraît s'accorder avec les conjectures de la raison , pour prouver qu'à cet égard la marche des esprits n'a point été uniforme. On trouve à peu près au même degré de civilisation et la croyance d'un seul être bon et celle d'un seul être méchant; enfin celle de plusieurs êtres occupés, les uns de protéger, les autres de tourmenter l'espèce humaine.

Si le premier phénomène auquel on imagina d'attribuer pour cause la volonté d'un être inconnu, faisait aux hommes plus de bien que de mal, on commença par un dieu bienfaisant; et par un dieu méchant, au contraire, si le hasard présenta d'abord cette idée à l'occasion d'un phénomène effrayant ou funeste. Puis, ceux qui avaient le temps de s'accoulunier à l'idée de ce premier agent , trouvèrent plus simple d'étendre son pouvoir, au lieu de lui donner des livaiix ou des frètes. {^)uaiKl . ensuite, on allri-

DE l'histoire Dli LA l" EPOQUE. 375

bua d'autres phénomènes à une cause diiigre par une intention, ces phénomènes annonçaient-ils des intentions contraires, il suffisait de supposer un dieu tour à tour content ou mécontent, voulant tantôt les récompenser, tantôt les punir. Dans l'hypothèse contraire, tout phénomène eut son dieu particulier. Ces divinités, amies ou ennemies de l'homme, se partagèrent alors l'empire du monde. L'une faisait trouver le gibier, conduisaitles poissons aux barques des pécheurs; l'autre les dispersait. Si un dieu favorisait une peuplade, la peuplade ennemie avait aussi le sien pour la défendre. Cette idée des dieux nationaux a même été une des plus générales. On la trouve chez les Juifs, chez les Grecs, chez les Romains. Le progrès des lumières l'y avait modifiée, mais ils en conservaient encore des traces, même dans les siècles illustrés parles sciences et par les philosophes. C'est là (|ue se sont arrêtées les premières idées religieuses, nées de l'imagination, de la crainte et de l'espérance. Le reste de leurs progrès est dû aux prêtres, dont l'origine a suivi de près la naissance de ces idées.

Il se trouva des hommes doués d'une imagination vive, prompte à réaliser leurs illusions; exerçant, par cette raison même, un plus grand empire sur la croyance des autres. Agités par ces fantaisies, tour à tour frappés d'espérance ou de crainte, ils goûtaient ce plaisir attaché aux émotions de Tâme, plaisirqui s'augmentait à mesure ((u'ils pouvaient le faite partager. Ces hommes s'occupètent avec plus d'intérêt des devoirs que l'on rendait aux morts, et delà re-

FRAGMliJVT

connaissance que ces morts en avaient témoignée. Ils cherchèrent à découvrir ce qui pouvait l'exciter davantage; ils s'efforçaient de pénétrer l'intention des dieux , et à connaître quelles actions, quels présents avaient le mieux réussi à les apaiser, à s'attirer leurs bienfaits; quelle manière de s'adressera eux amenait plus promptement la guérison d'une maladie, produisait une chasse plus heureuse, conduisait plus sûrement à la victoire. Fortement émus, ils produisaient des impressions vives qui entraînaient la persuasion. Ils dirigeaient les cérémonies qu'ils avaient imaginées; bientôt après, ils se chargèrent de les exécuter, afin de mieux observer ce que les âmes des ancêtres exigeaient pour ne pas blesser les dieux par une négligence même involontaire. Leur imagination s'exalta jusqu'à réaliser les conjectures sur l'avenir; jusqu'à prendre pour l'effet d'une volonté étrangère, d'un agent surnaturel, la force que ces conjectures devaient uniquement à l'enthousiasme. Ils furent les premiers prêtres, et les seuls peut-être, qui aient été les dupes des erreurs inventées par euxmêmes; mais ils ne le furent pas longtemps. La su> périorité de leurs prétendues lumières, la confiance qu'ils inspiraient, leur attira le respect, leur donna, sur les opinions, une influence utile et flatteuse; la reconnaissance paya les succès qu'ils devaient au hasard. L'orgueil, l'avidité, l'ambition leur apprirent bientôt à inventer des choses extraordinaires pour ajouter à celles que leur imagination avait réalisées, il supposer des événements quand le soit ne leur en piésen'.iit pas; à frapper p-M des pre^^tiges , par des

DL l'hISIOIRE DL LA l" tFOQLt. ^']']

convulsions OU des tours de force, par des cris bizarres, les imaginations qu'ils ne dominaient pas encore à leur gré.

Après avoir rêvé l'avenir, ils le composèient d'après leurs intérêts. Au lieu de demander à leur imagination en délire des prophéties ou des oracles, ils en forgèrent pour les vendre. Ils devinrent charlatans et fourbes sans cesser d'être enthousiastes. Bientôt l'homme ne put naître, se marier ou mourir sans le secours de leurs cérémonies; ils se mêlèrent dans les actes les plus importants de la vie commune afin de la dominer. Ils voulurent que l'homme, dans toutes ses actions, fût frappé de la crainte des dieux, et qu'il les trouvât sans cesse entre les dieux et lui. Voilà quelle futl'origine des prêtres; et leur histoire, continuée jusqu'à nous, prouverait combien, aux yeux de la justice et de la raison, le sacerdoce s'est toujours montré digne de la sottise et de la fourberie qui avaient entouré son berceau.

Dans quelques pays, l'autorité du chef d'une famille, son expérience, lui donnèrent ce même droit de diriger, d'exalter les idées religieuses, et cette autorité en fut augmentée. Ailleurs , il tomba entre les mains des chefs de la peuplade, et fut une des sources principales de l'accroissement de lem- pouvoir.

Nous trouvons en effet dans les autres époques où l'on observe l'espèce humaine, le sacerdoce, tantôt divisé entre les familles , tantôt réuni avec l'empire, tantôt appartenant à une classe particulière; souvent même, chez les peuples où le.^ révolutions ont con-

'5'jS FKAGMEWT

fondu les débris de plusieurs nations primitives, dont les communications avec les étrangers ont modifié les institutions et les mœurs, on a trouvé à la fois des traces de ces trois formes diverses que le sacerdoce a pu recevoir dans les premières sociétés.

L'imagination des femmes , aussi vive , plus mobile, plus facilement égarée par ses propres prestiges, les appelait à partager avec les hommes l'empire de la superstition. Aussi les voit-on presque partout prédire aussi l'avenir, interpréter la volonté des dieux, employer leur médiation pour les faire changer au gré des hommes, présider aux cérémonies. Quelquefois chaque sexe s'est réservé quelques fonctions particulières.

On ne voit point d'exclusion totale dans ce qu'on peut regarder comme des religions premières , mais seulement dans celles que de nouveaux fourbes ont formées des débris des cultes plus anciens.

Nous venons de voir comment le développement des facidtés morales et intellectuelles a pioduit des vices et des erreurs, et comment cette corruption de l'âme et de la raison est une suite presque nécessaire des progrès de l'espèce humaine.

Mais l'enfant ne fait de chutes que dans les temps où ses forces lui permettent d'essayer de se soutenir et de marcher. Faudrait-il en conclure que ce serait un bien pour lui, d'être condamné à rampei- toute sa vie? ]N'est-il pas dans la nature d'un être borné de ne pouvoir acfjuérir quelque perfection sans un apprentissage marqué par des fautes et des bévues?

Auri)il-on voulu (|ue le système enlier des facultés

DE l'histoire de LA l" JiPO(^LE. 379

humaines dans la niasse générale des individus, pût faire des progrès lellement méthodiques, que jamais il n'en résultât, pour aucune partie de ce système, ni trouble, ni désordre; que toutes les facultés se perfectionnant, et à la fois, suivant une heureuse proportion, conservassent toujoursentre elles l'équilibre le plus favorable au bonheur de l'espèce entière? Non , sans doute, un tel ordre ne pourrait appartenir qu'à une autre terre, à une espèce autrement constituée. Les maux inévitables qui ont accompagné les progrès de la nôtre ne sont donc point une preuve que ces progrès soient pour elle ni un mal ni une dégradation. Nous ne devons regarder ces maux que comme une des conditions que la nature a voulu attacher à l'exercice de la perfectibilité dont elle l'a douée. Les difficultés d'une roule, les fatigues d'un \oyageempécheront-elles que l'ensemble n'en puisse être agréable, grand, utile ? L'expérience n'a-t-elle pas prouvé, d'ailleurs, que la race humaine n'a jamais pu s'arrêter sans se corrompre? Elle n'a eu que le choix, d'embrasser un malheur constant ou de pourchasser le bonheur en marchant avec courage dans la route pénible mais sûre que la nature lui a tracée. Que l'on choisisse donc, dans l'espace même que nous venons d'indi([uer un point où l'on veuille l'anéler, on verra qu'il est impossible de former une combinaison où le progrès de ses facultés demeure susj)endu , sans y introduire des circonstances dont l'effet infaillible serait de la condamner à la desliuclion et à la misèie, ou sans former des hypothèses contradictoires.

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Les faits nous montrent l'homme dans l'état de civilisation où nous l'avons conduit parle développement hypothétique de ses facultés; mais aucune observation immédiate ne nous éclaire sur la roule qu'il a réellement suivie pour y parvenir. Celle-ci peut sembler la plus naturelle sîjns être la vraie. Je l'ai tracée d'après les phénomènes que la construction physique ou morale de l'homme, offre le plus constamment dans tous les temps et dans tous les pays, d'après ce que peut nous apprendre sur l'histoire de ces premiers perfectionnements l'analyse des opérations de notre intelligence ou des mouvements de notre âme. En examinant ce tableau, on verra du moins qu'il est possible d'expliquer les progrès de l'espèce humaine sans avoir besoin de recourir à une différence essentielle entre elle et les animaux, et à l'existence d'une âme d'une ordre privilégié; que l'on peut assigner les causes des contradictions apparentes entre des affections naturelles qui portent l'homme au bien et la pente qui l'entraîne au mal ; entre une raison capable de s'élever à des vérités sublimes, et une faiblesse d'esprit qui le plonge dans les erreurs les plus stupides, sans supposer ni un premier état de perfection dont je ne sais quelle faute l'aurait fait déchoir, ni des puissances ennemies qui se partagent l'empire de sa volonté. On verra qu'il peut connaître la bienfaisance et la justice sans qu'un dieu ou descende lui-même sur la terre, ou charge un individu privilégié de l'y représenter. La formation des sociétés, l'invention des premiers arts, la ressemblance qu'on observe dans

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l'usage des nations qui sont parvenues au même degré de civilisation, est la suite naturelle du développement des facultés semblables, et ne suppose ni une tige commune dont les chefs auraient reçu une instruction céleste, ni un peuple priniilif dont on conserve les traditions, mais dont il faudrait expliquer les progrès d'une autre manière.

Ainsi l'on voit disparaître ces chimères de l'imagination des théologiens et des philosophes; ces explications de phénomènes très-simples fondés sur des hypothèses inintelligibles, vains fantômes dont quelques-uns n'ont eu d'autre inconvénient que de faire perdre du temps à leurs sectateurs; mais dont quelques autres, en pervertissant la morale, en introduisant un fanatisme sombre et barbare, ont couvert la terre de sang et de crimes , et ont fait à l'espèce humaine des plaies que la philosophie sera longtemps à fermer.

ESQUISSE

d'un

TABLEAU HISTORIQUE

DES PROGRÈS

DE L'ESPRIT HUMAIN

Fragment de P histoire de la IF'' époqae{\).

Chaque ville grecque avait un roi; Homère, qui les vit chasser de quelques-unes, leur donna l'^ithète de maimeurs d' hommes.

D'après les monuments qui nous restent, il paraît que ces chefs très-peu absolus de citoyens peu soumis, furent moins des tyrans que des hommes féroces et corrompus. On parle beaucoup plus de leurs assassinats que de leurs vexations, et il était plus fâcheux d'être leur parent que leur sujet. Les peuples qui s'en délivraient étaient moins fatigués de la du-

(i) Toutes les dates sont ici rapportées à notre ère républicaine; et comme c'est à la même ère que se termine la partie historique de ce tableau , cette manière de date uniforme dans tout l'ouvrage, en se rapportant à une époque certaine et connue e;énéralement , est préférable à toute autre. [Note de l'auteur.)

reté de leur domination, que révollés des excès de leurs brulaî«es passions, et irrités des pillages qu'entraînaient les querelles de ces familles royales, où il était rare qu'un mariage se terminât sans un meurtre, un enlèvement et quelques batailles. Cependant, suivant la tradition, Athènes se ressaisit de la liberté au moment même où Codrus, le dernier de ses rois, se dévoua pour le salut du peuple. Ce qui prouve que les Athéniens, plus éclairés ou plus indépendants, n'avaient pas besoin de haïr un roi pour sentir le poids de la royauté.

Cette révolution, dont les premiers mouvements remontent à trois mille ans environ avant l'ère républicaine, embrasse un espace d'environ six siècles, et, vers la fin du cinquième, il ne restait plus de rois héréditaires, ni dans la Grèce, ni danslesiles,ni même dans ses colonies. Les deux chefs de la république lacédémônienne en gardèrent le nom; mais ils n'étaient plus que des magistrats, tenant de la loi un pouvoir dont elle avait fixé les limites.

C'est à cette même révolution que le genre humain doit ses lumières et devra sa liberté.

Elle a plus influé sur le sort des nations actuelles de l'Europe, que les événements, bien plus rapprochés de nous, dont nos ancêtres ont été les acteurs et leur pays le théâtre : elle forme en quelque sorte la première page de notre histoire.

La distribution de ces petits Etats dans un pays montagneux et difficile, mais placé sous un beau ciel et dans un climat tempéré, fut la première cause de cette révolution, et de la permanence de ses effets.

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Dans de {^Mandes plaines, ces petites monarcliies auraient fini pai- se confondre dans un seul Élal; sous un climat moins favorable, avec une population plus également lépaitie sur le teiritoire, on auiait eu moins de motifs et moins de moyens pour détruire la tyrannie. Mais en Grèce, chaque État se trouvait composé d'une ville et d'un petit territoire, dont la plus ^ijrande partie, cultivée par des esclaves, appartenait aux habitants de la ville, et quekjuefois était leur pi'opriélé commune. La force ne devait donc pres(jue jamais cesser d'appartenir à la majorité du peuple, qui, à portée de se réunir à tous les instants, avait toujours la faculté de former une volonté générale, et le pouvoir de la faire exécuter. Les richesses royales, qui consistaient en quelques terres, en (|uelques provisions d'armes, de bestiaux et de denrées, pouvaient à peine soudoyer une faible troupe de satellites; et tout roi qui n'était pas soutenu par la for-ce d'un roi voisin se trouvait sans cesse dans une dépendance réelle du peuple. Ainsi, pour renverser un trône, il suffisait que la haine de la tyrannie l'emportai sur- l'habitude d'un vieux respect pour les races, où la superstition populaire voyait les descendants de ses dieux.

Ces Etats fur-ent pr-escjne tous, et devaient être souillés par des institutions aristocratiques.

La chute des rois les trouva déjà corrompus par les genres d'inégalités les plus dangereux. Les habitants des villes, plus riches, plirs rapprochés d'intélèts, plus faciles à réunir-, dominaient ceux d'un territoire trop peu étendu poirr- balancer leur pou-

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