‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 27 sur 40 · VL 2.S · texte numérisé non relu

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voii. La même cause qui avait assuré la deslruclioii de la tyrannie, s'opposait à l'établissement d'une véritable liberté.

Dans plusieurs contrées , on distinguait deux races d'hommes libres, soit qu'elles eussent une origine différente, soil que l'infériorité de l'une d'elles fût la suite de révolutions amenées par la conquête, dans la distribution du territoire.

Dans les aulies lieux où cette distinction avait disparu, des tribus qui remontaient à une tige fabuleuse avaient obtenu un respect que la superstition perpétuait en le rendant volontaire. Enfin , la lichesse conférait une véritable puissance, parce que l'homme riche avait de meilleures armes, parce qu'il avait pu s'exercer plus longtemps à les manier avec une adresse qui décidait presque entièrement du succès. D'ailleurs, n'étant pas obligé à un travail assidu, il avait, ou il pouvait acquérir plus facilement, et les lumières et l'habileté nécessaires pour dominer les esprits ; enfin , celui qui pouvait armer et nourrir des soldats devenait, par cela seul, le chef d'une troupe qui, après avoir combattu sous lui pendant la guerre, votait pour lui pendant la paix.

Ainsi, dans la plupart des villes, l'aristocratie remplaça la royauté; dans quelques autres, elle s'introduisit à la longue : car les riches savaient mieux se concerter pour leurs usurpations, que la partie pauvre du peuple pour la défense de sa liberté. Ils avaient l'art de tenir le peuple dans leur dépendance par des prêts ruineux , ou de se l'atta-

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cher par des présents. Enfin, dans plusieurs villes, l'aristocratie fut établie par la loi même, sous le prétexte d'assurer la tranquillité publique, et d'éviter les tumultes très-fréquents dans ces constitutions populaires, où la distinction des pouvoiis que le peuple délègue, et de ceux qu'il se réserve, était faite, mais où les principes qui doivent diriger leur action étaient absolument inconnus.

Cependant les mêmes causes qui avaient amené la destruction de la royauté, s'opposaient à l'établissement paisible de ces nouvelles usurpations. Les opprimés étaient trop près des oppresseurs, pour que la haine ne l'emportât pas sur la crainte, et trop voisins, pour que la force pût les empêcher de se réunir.

L'aristocratie devait donc être partout chancelante, partout inquiète et jalouse.

Telle fut la cause de l'établissement des tvrans: nom que nous avons consacré depuis à désigner l'abus violent d'un pouvoir même regardé comme légitime, mais qui, chez les Grecs, désignait l'exercice d'un pouvoir contraiie à la liberté, soit qu'un homme ou plusieurs l'eussent usurpé par la force d'un parti ou d'un peuple étranger, soit que les citoyens eux-mêmes l'eussent établi, tantôt pour échapper aux désordres de l'anarchie ou de la guerre civile, tantôt pour se délivrer d'une aristocratie trop oppressive, tantôt aussi pour n'être pas obligés de céder à la portion pauvie du peuple qui réclamait des droits plus étendus. Ce dernier motif suppose des circonstances extraordinaires , comme lorsque la faction des riches n'avait que ce moyen d'éviter

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un tyran populaire. Il est naturel de vouloir changer de maître, même avec l'incertitude d'un meilleur sort; il ne l'est pas de vouloir s'en donner un pour avoir moins d'égaux. Cet orgueil servile qui préfère un esclavage décoré, à la liberté d'une égalité que l'on trouve humiliante, n'était pas dans le caractère indépendant et fier des nations grecques , et ne pouvait exister dans un pays où la tyrannie étant toujours violente, rien ne garanlissait à la vanité de ses esclaves le prix de leur bassesse.

C'était toujours un danger momentané qui servait de prétexte , comme celui de chasser ou de prévenir un ennemi étranger, de détruire une faction, de dissiper un complot; une troupe soldée, et souvent une troupe étrangère, servaient ensuite à perpétuer le pouvoir du tyran , à le préserver du poignard des citoyens. Rarement ils y échappèrent, et si quelquefois ils eurent un fière ou un fils pour successeur, jamais la patience du peuple n'attendit une troisième génération.

Dans quelques républiques de la Grèce, comme à Syracuse, la tyrannie eut en quelque sorte des retours périodiques ; il semble que le peuple n'y ait jamais pu s'arrêter à des institutions supportables. Les Athéniens ne se laissèrent néanmoins asservir qu'une seule fois sans le secours d'une violence étrangère. Thèbes, malgré le peu de réputation des Béotiens (chez qui l'on trouve cependant Pindare, Épaminondas et Plularcjue), Thèbes ne fut jamais soumise , et secoua promptement la tyrannie établie par la trahison des Lacédémoniens.

DE L'illSTOinli I)K rV IV*" ÉPOQUE. 38<)

Il semble que les guerres intestines, jointes aux guerres étrangères, auraient dû promplomeni détruire ces Étals faibles et divisés; mais plusieurs circonstances servirent à les conserver. Non-seulement ces peuples différents avaient la niême langue, les mêmes mœurs , les mêmes dieux , des institutions presque semblables, des lois, des opinions, des principes analogues; mais plusieurs temples célèbres, qui attiraient les bal^ilanls de la Grèce entière, et des jeux où ils se réunissaient, resserraient ces liens. Enfin, il s'était établi, du temps même des rois, une confédération religieuse et politique à la fois. Les députés des peuples qui la formaient se réunissaient pour offiir des sacrifices au nom de la nation entière; décidaient les questions élevées sur les bornes des divers territoires, et prononçaient sur les droits que différents peuples prétendaient à l'inspection des temples, à l'intendance d'un sacrifice. Enfin , celle association devint vraiment utile à la conservation de la Grèce, par l'anallième lancé contre celui qui détruirait une ville ampbictyonitpie; anatbème qui mettait des bornes aux cruautés et aux fureurs de la guerre. Un grand nombre de villes avaient établi dans les îles de la mer Egée, sur les côtes de l'Asie Mineure, sur celles de la Sicile et de l'Italie méiidionale, des colonies indépeiKlantes, il est vrai, mais liées à la métropole par la religion, par une sorte de respect filial. Le souvenir de la même origine, un rapport plus giand dans les lois et dans les mœurs, dans le culte, un titre à des secours mutuels, consacré par r(q)iuion plul<')t <pie par les

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liaités, formaient entre ces États une union plus intime. Us étaient l'un pour l'autre un appui dans les guerres étrangères, un asile pour ceux que les factions exilaient de leurs foyers, un défenseur contre les tyrans, quelquefois un médiateur dans les dissensionsciviles. L'asservissement ou la destruction d'une colonie était une humiliation , une perte pour la métropole : la chute de la métropole , une calamité commune à toutes ses colonies.

De tels liens eussent été trop faibles, si les peuplades grecques, comme celles de l'Italie septentrionale, de l'Espagne, de la Germanie, avaient conservé la dureté de leurs mœurs. Mais les Grecs avaient été instruits par les peuples de l'Orient; ils avaient reçu d'eux les arts de l'esprit, et les avaient perfectionnés. Déjà leur langue s'était formée : riche, harmonieuse, énergique, se prêtant à tous les mouvements de la pensée, à toutes les combinaisons d'idées, n'ayant ni ces anomalies, ni ces formes compliquées qui caractérisent les langues formées au hasard des débris d'idiomes plus anciens; déjà pure, noble, élégante dans ces siècles encore grossiers, elle est un monument de la perfection des organes du peuple qui l'avait créée. Leur passion pour une musique déjà supérieure à celle de leurs maîtres, leur goût pou r la danse, pour les fêtes, pour les jeux publics, les détachaient des passions viles et personnelles. Leur climat leur donnait peu de besoins, et ne les condamnait pas à cette longue solitude de l'hiver, qui, dans les nations septentrionales, isole les familles, avides de toute espèce de gloire, sensibles à tous les

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plaisirs de l'esprit , ils étaient préservés de cette dureté de l'âme, qui a pour origine l'âpreté d'un travail imposé par la nécessité, la fureur exclusive de la gloire militaire, et cette inertie des facultés intellectuelles, (jui exclut les sentiments délicats et doux. Aussi voit-on, dans un long espace de temps, la Grèce, souvent troublée par des guerres, n'offrir qu'un seul événement désastreux, la destruction des Messéniens; et cette destruction fut l'ouvrage des Spartiates, c'est-à-dire, d'un peuple dont les institutions sociales proscrivaient tout ce qui pouvait adoucir les mœurs, embellir la vie, qu'elles dérobaient aux influences du climat, qu'enfin elles rendaient étranger au caractère général des Grecs, pour lui conserver toute la férocité des piemiers âges.

Mais avant d'exposer (juels furent pendant cette époque (i ) les progrès des Grec? ou plutôt ceux de l'esprit humain (car les nations éclairées qui ont existé depuis n'ont point eu d'autres précepteurs), il est nécessaire de montrer avec plus de détail ce qu'étaient alors, chez les Grecs, les sciences, les arts, les institutions publiques, les opinions et les mœurs.

Les sciences métaphysiques n'existaient pas encore. Ce que les prêtres ou (|uelques voyageurs avaient pu pénétrer des doctrines secrètes de l'Orient sur la cause première et la nature de l'homme, n'en peut mériter le nom honoiabie.

Les vieillards, ceux qu'on nommait sages, avaient

(i) Elle sV'tend depuis environ l'an 2700 jusqu'à l'an 2i5o avant la ré|)Mbli(|uo fiançaise, et embrasse à peu près 55o ans depuis Lycurtîue juscpj'à Aristnte.

recueilli par les liadilions un cerlain nombre de maximes sur la morale, sur l'art de se bien conduire pour son propre bonheur, quelques préceptes politiques, quelques observations générales sur le cœur humain. Ce recueil, transmis de génération en génération, s'accroissait à chacune d'elles. Les sages les plus célèbres se faisaient lionneur d'y placer une maxime qui leur paiaissait renfermer la leçon ou le conseil le plus utile, la vérité la plus importante, et ils y attachèrent leur nom. Ces espèces de proverbes, souvent exprimés en vers, formaient toute la morale, toute la politique alors connue.

On n'avait pour lois, que les anciens usages, quelques règles dictées par les circonstances, et souvent par l'opinion du moment. L'administration n'avait pour base que la sagesse passagère de ceux qui gouvernaient. L'industrie, le commerce étaient libres. Leur activité était trop faible, pour que l'idée de les génei" par des règlements eût encore pu séduire. Il est des erreurs qui supposent plus que de l'ignorance.

Quoique dans les poèmes d'Hésiode et d'Homère la langue grecque approchât déjà du terme de sa perfection, la grammaire ne formait point encore un art. Ces deux poètes avaient laissé bien loin derrière eux les poètes des nations orientales. Leurs beautés immortelles excitent encore, après trente siècles, l'admiration des hommes les plus éclairés et du goût le plus pur. L'art de conduire une action, d'enchaîner, de combiner des événements, de former et d'ordonner de grands tableaux, de Iracei' el de faiie

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agir des caractères nobles ou passionnés, élonne d'autant plus dans Homère, malgré des imperfections souvent grossières, que depuis lui jusqu'à Escliyle (c'est-à-dire, dans un espace de plus de quatre siècles) rien ne retrace plus 1 idée de ces grandes compositions. Ces poèmes se chantèrent longtemps par fragments : si cependant Homère n'a réellement composé que des morceaux détachés; si l'ordonnance du poëme est l'ouvrage de celui qui les réunit du temps de Pisistrate, en y ajoutant alors des liaisons, une partie du prodige disparaît; il ne reste plus d'extraordinaire que le génie du poète dans les détails, et cette foule d'idées ou d'images délicates ou sublimes dans un siècle encore si gro ^sier.

Les hymnes, les poésies lyricjues que l'on chantait en s'accompagnant d'un instrument, étaient les genres les plus cultivés; et si on juge de l'art par les ouvrages d'Homère, on verra (pie, quoique pour les convenances, pour la composition d'un ouvrage, pour le soin d'éviter les détails minutieux et vulgaires, en un mot, pour tout ce qui tient à la composition d'un ouvrage, l'art était encore dans l'enfiHice; celui de l'expression, du style, de Tharmonie, avait déjà fait des progrès rapides. Il n'existait d'autre histoire, ou même d'autres annales, que de courtes inscriptions qui rappelaient quelques époques, ou conservaient la succession des rois ou des pontifes; des chroniques qui, destinées à être confiées à la mémoire seule, étaient écrites en vers. Nous n'avons aucun monument de l'éloquence grecipie dans ces temps reculés; el si nous voulons en avoii «piehjiie

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idée, c'esl encore dans Homère qu'il faut la chercher. Cependant, malgré les beautés de son style, elle y paraît grossière et sans art. Dans les siècles postérieurs, l'exagération, l'incohérence des images, l'emphase des mots, les éternelles répétitions des mêmes idées qui défigurent si souvent les discours des personnages de ses poèmes, furent remplacées, chez d'autres auteurs, par des beautés simples et naturelles, par la sage hardiesse, par une élégance rarement démentie, par une harmonie presque toujours soutenue; mais, chez Homère, les injures que les héros se prodiguent, la naïveté avec laquelle ils se vantent de leurs actions ou même de leur profonde sagesse, et leur peu de ménagement pour l'amour-propre de ceux dont ils veulent entraîner l'opinion, prouvent évidemment que l'art de persuader, au temps de ce père de la poésie grecque, ne venait, en quelque sorte, que de naître; car il est difficile de croire qu'Homère soit resté au-dessous de ce qu'était dans son siècle l'éloquence, lui qui, dans d'autres parties, a devancé l'art et le goût des siècles les plus éclairés.

La musique n'était qu'un art purement pratique: on connaissait l'accompagnement; mais la voix et l'instiument rendaient une suite de sons assujettis aux mêmes intervalles, et l'art de l'harmonie, celui de varier les accords, fut encore longtemps inconnu, si même l'origine n'en est point absolument moderne. Leurs instruments consistaient en diverses espèces de flûtes et de lyres; mais celles-ci n'avaient encore qu'un pelil nombre de cordes.

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La peinture, la sculpture n'étaient presque encore, comme dans l'Egypte, qu'une représentation grossière des objets. Si déjà le dessin avait fait quelque progrès, s'il avait acquis quelque correction, si l'iniilation s'était rapprochée de la nature, les parties de l'art qui tiennent au génie étaient ignorées, et il devait s'arrêter encore longtemps à ce qui ne parle qu'aux sens, et à ce que l'œil et la main peuvent exécuter. La description du bouclier d'Achille a pu faire croire que l'art de composer des tableaux existait de son temps; mais Homère décrit l'ouvrage d'un dieu, et il est vraisemblable que l'imagination du poète s'était élevée bien au-dessus de ce qu'alors des mains humaines auraient su réaliser.

Quant aux sciences mathématiques ou physiques, le peu qu'on pouvait apprendre dans les collèges sacerdotaux de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Inde, n'avait pas encore pénétré dans la Grèce. Elles ne s'y distinguaient pas des arts qui en employaient quelques applications, et ces applications en marquaient les limites. Ainsi les mathématiques s'y bornaient à ((uelques principes piati(|ues d'arithmétiijue ou de géométrie, nécessaires pour l'arpentage et les calculs de la vie commune. Les hommes les plus instruits avaient une connaissance grossière du cours de la lune et du soleil (|u'ils employaient à régler l'année, et des constellations principales qui leur servaient pour en marquer les époques, et pour se conduire dans leurs navigations. Ils [l'osaient (juilter la terre de vue que dans quckjues traversées très-courtes, avec lesquelles l'habitude les avait familiarisés. La

voile n'étail pour eux qu'un supplémenl à la force des rames , et celles-ci les dirigeaient seules quand il s'agissait de combattre ou d'aborder la terre. Leur géographie ne s'étendait pas au delà du cercle étroit de leur pays, et à une partie des côtes et des îles de la Méditerranée les plus voisines des nations grecques.

Nous ne trouvons aucune trace vers ce temps de ce que nous appelons des instruments et des machines; mais les aris mécaniques et chimiques avaient déjà fait de grands progrès.

On savait former des tissus avec la laine et le lin.

On connaissait des méthodes de préparer le cuir, de teindre les étoffes, de cuire et de tourner les vases de terre. Tous les arts qu'exige nécessairement la fabrication d'armes, d'outils, d'ustensiles de fer ou de cuivre, étaient répandus dans la Grèce. Le fer avait remplacé le cuivre, qui était encore employé exclusivement pour les armes vers le temps du siège de Troie.

On exploitait des mines d'argent dans l'Attique. Celles de fer de l'île de Ciète l'avaient été dans des temps bien plus reculés. Ainsi les Grecs possédaient déjà les connaissances cpie supposent, et le travail des mines, et l'art d'en retirer les métaux; mais ils ignoraient celui de les séparer.

Phidon, tyran d'Argos, y avait fait frapper des monnaies d'argent près de deux mille sept cents ans avant notre ère, et introduit l'usage des poids et mesures. On cultivait le blé, la vigne, l'olivier.

Depuis la guerre de Troie, on avait substitué l'usage de la cavalerie à celui des chars. L'art de panser

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les blessures, de remédier aux luxalious et aux fractures, de traiter les maladies, était exercé par des hommes qui, sans former aucun corps, sans aucun mélange de superstition, se dévouaient au secours de leurs semblables, les uns par l'appât du gain, d'autres seulement par l'attrait de la gloire. Des connaissances assez étendues sur l'ostéologie et trèsfaibles sur les autres parties de l'anatomie, celles qu'on avait acquises sur la matière médicale, sur le pronostic des maladies, sur la méthode de les traiter, sur quelques opérations chirurgicales, sur l'ait d'administrer les remèdes, se transmettaient tantôt d'un maître à ses disciples, tantôt des pères aux enfants, dans les familles où la profession de la médecine était héréditaire. On avait même formé dans les temples d'Esculape, queUjues recueils d'observations qu'il était permis aux voyageurs et aux malades d'y consulter librement.

Les Grecs n'avaient jamais été asservis, quoique passagèrement opprimés par des tyrans ou par des vaincjueurs; car on ne comptait plus au nombre des peuples ces malheureuses nations que l'avarice et la cruauté lacédémoniennes avaient condamnées à un esclavage éternel. Des distinctions de naissance n'y avaient dégradé les âmes ni par l'orgueil, ni par la bassesse. Ce n'était point dans les enfants de leurs ' vainqueurs (ju'ils reconnaissaient une sorte de grandeur héréditaiie, c'était dans les descendants de leurs dieux. Ce respect n'entraînait aucune idée de dépendance, ni même d'inégalité. Ils n'avaient point cette connaissance distincte des droits de l'homme,

encore même si récente parmi nous : mais ils trouvaient au fond de leur cœur que la nature ne les avait pas formés pour avoir des maîtres. Ils étaient révoltés par la seule idée d'une nation grecque, dominée par un autre peuple, ou soumise à des tyrans. Celle qui s'y était volontairement livrée dans un moment d'égarement ou de terreur, s'indignait bientôt de sa faiblesse ou rougissait de son erreur. L'aristocratie n'y était soufferte que sous les formes de la liberté. Avant de pouvoir opprimer, il fallait qu elle eût longtemps trompé, et que l'égalité outragée dans les droits les plus importants, dans les plus grands intérêts, se montrât avec éclat dans des institutions futiles. On craignait également d'appesantir le joug ou de le montrer, et la politique prescrivait impérieusement aux chefs la modération et la modestie. Leur tactique, leurs institutions militaires étaient encore celles des peuples barbares. Les citoyens se fournissaient d'armes, et s'entretenaient à l'armée par le pillage ou à leurs propres dépens. Les stratagèmes n'étaient que de grossières fourberies. La tactique se boinait à tâclier de préserver ses flancs et ses derrières, à se porter sur ceux de l'ennemi, non par des manœuvres, mais par des surprises ou des embuscades. Les sièges des villes n'étaient que de longs blocus dans lesquels on détruisait les forces de l'ennemi, on le réduisait à la famine, on l'empêchait de cultiver ses terres et de pouvoir renouveler ses vivres, sans livrer des combats journaliers. On profitait de sa négligence pour le surprendre, pour briser une porte, s'introduire par un conduit souterrain.

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On escaladait une ville faible ou déjà épuisée de défenseurs. Mais les moyens d'approcher des muiailles avec moins de danger, ceux de les miner ou de les battre, de les dominer, d'en éloigner leurs défenseurs, étaient encore inconnus. L'on ne pouvait connaître davantage l'art de se défendre contre ces moyens et de les rendre inutiles.

Les Grecs avaient reçu des Orientaux le goût et l'usage des jeux publics, et ils perfectionnèrent cette institution. Des jeux périodiques furent établis auprès de plusieurs temples célèbres. Des couronnes, des prix étaient distribués aux vainqueurs en présence de la Grèce entière réunie dans ces fêtes brillantes. La gloire de ces triomphes devint pour ces villes mêmes un objet de rivalité. L'athlète combattait à la fois pour sa gloire et pour celle de sa patrie. Il en résulta une passion générale pour ces exercices, qui, sagement dirigés vers le but de donner au corps plus de légèreté et de force, contribuèrent à rendre la nation plus robuste, plus en état de supporter les fatigues, plus propre à toutes les fonctions qui exigeaient de la légèreté et de la vigueur. Comme les villes, les bourgades même avaient aussi leurs jeux moins solennels. L'espoir d'obtenir, de disputer avec honneur ces couronnes moins brillantes, suffisait pour rendre générale l'habitude de ces exercices utiles. C'était dans ces fêtes que les poètes lisaient leurs vers, que les musiciens exerçaient leurs talents, que les peintres, les sculpteurs apportaient leurs tableaux ou leurs statues. Les sages y venaient chercher, ou des lumières ou des applaudissements. Les

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héros s'y molliraient aux regards des peuples. Celait là que les citoyens de toutes les villes se rassemblaient pour jouir de tous les plaisirs des arts et pour en juger les productions, et que l'opinion libre de la Grèce entière distribuait toutes les couronnes de la gloire. Quelle influence ces institutions ne devaientelles pas avoir sur des hommes ingénieux et sensibles! Quel moyen plus sûr de rendre vraiment populaire l'enthousiasme de tous les talents, de placer l'amour de la gloire au rang des passions communes, et de porter les efforts qu'elle inspire jusqu'au terme des forces de la nature (r)!

La religion des Grecs était un mélange de fables allégoriques apportées de l'Orient, et de fables historiques nationales. Mais le peuple ignorait le sens de ces allégoiies, et les fables historiques , calquées sur elles, ne lui en présentaient aucun. Les opinions religieuses se bornaient à croire que ces dieux, quels qu'ils fussent, récompensaient la vertu et punissaient le crime après la mort, sur une espèce de fantôme qui survivait après la destruction du corps. Ces dieux gouvernaient le monde comme un roi gouverne son empire, par des lois générales, auxquelles ils se peiinettaient de déroger.

Le destin, c'est-à-dire, la nécessité personnifiée, bornait leur pouvoir. Sujets aux passions des hommes, ils aimaient les adorations, les sacrifices; ils voulaient qu'on y observât certaines cérémonies. C'était

(i) On aura déjà parlé, dans les époques précédentes, de l'oriyinc des doctrines religieuses, des cultes, etc.

i)£ l'hisioiue de l\ w" iîpoqll. 4<Ji

à ce prix seul qu'on oblenail leur faveui'. Ils piolégaient particulièrement certains peuples. Chacun avait son dieu qu'il honorait d'un culte plus assidu, plus magnifujue, et dont il se croyait le favoii. Ces dieux avaient aussi une affection de préférence [)our une contrée, un temple. C'est là qu'ils se plaisaient à manifester leur bonté ou leur colère, et qu'on pouvait espérer d'en être plus sûrement exaucé. Chaque temple avait son culte, que le même dieu y préférait à tout autre, quoi({ue ailleurs il aimât mieux un culte différent. Ils se rendaient plus particulièrement garants des promesses qu'on faisait sur leursautels, en suivant les formes établies en leurs noms, lis accordaient à leurs prêtres ou prêtresses le don de prédire l'avenir, mais seulement dans les accès d'un délire sacré, par des moyens bizarres. On avait senti tjue l'état d'une folie habituelle avilirait trop aisément un prophète, et que l'histoire de l'avenir, racontée du même ton que celle du passé , ne trouverait qu'une faible croyance. Ce talent , d'abord attaché à des, êtres privilégiés, le fut aussi à certains temples, et on y remplaçait un prophète aussi aisément ([u'un boucher sacié. Les dieux avaient longtemps vécu dans la Grèce sous une forme humaine.

Chaque ville, chacpie île, chaque montagne , chaque fleuve, était un monument de leur naissance , de leurs exploits , de leurs aventures galantes. On les voyait encore ([uelquefois , on leur parlait; mais ils avaient cessé d'avoir des enfants, même un peu avant le siège de Troie.

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Les prêtres étaient occupés d'augmenter le nombre des sacrifices et la valeur des offrandes , par la pompe des cérémonies de leur culte, la beauté du temple, la magnificence de ses ornements, par féclat des miracles, par la renommée de la vérité de leurs prédictions. Mais ils ne se mêlaient ni d'instruire les peuples, ni de prêcher la morale, encore moins d'en fabriquer une au gré de leurs intérêts. Chaque temple avait ses prêtres; ils ne formaient aucun corps, n'avaient aucune influence politique. Se contentant de pouvoir exercer en paix leur industrie sacrée, les intérêts de leur commerce n'excitaient entre eux qu'une émulation dans l'art de profiter de la crédulité populaire, et ils se gardaient sur leurs fourberies un secret réciproque. Toujours prêts cependant à réveiller la superstition des peuples, à dévouer à l'exécration générale quiconque oserait ou toucher à leurs richesses , ou en attaquer la source , en vendant des prodiges et des oracles aux tyrans, aux ambitieux, aux fourbes de toute espèce qui voulaient en acheter.

Dans un petit nombre de temples on avait conservé ou recouvré la connaissance de quelques points des doctrines secrètes anciennement apportées de l'Egypte ou de l'Orient, et en même temps l'usage de ne les confier qu'à des hommes choisis après des expiations et des épreuves , et sous le sceau d'un secret inviolable. Ces mystères réservés aux hommes que leur pouvoir, leur opulence, leur célébrité ou leur dévotion envers les dieux rendaient recommandables , devenaient pour ces prêtres une nouvelle source de crédit et de richesses.

DE l'histoire DI; la n" LPOQUF. 4^^

On peut diviser en quatie classes les fables religieuses des Grecs.

La première est celle des allt'gories cosinologiques, où les intelligences, les forces physiques, les substances matérielles , et même les idées mélaplivsiques qu'on faisait entrer dans l'explication de l'origine ou des lois générales de l'univers, sont déguisées sous des noms d'hommes, dont les aventures expriment les résultats successifs de ces lois et les changements opérés dans la nature. Telles sont les fables du Chaos, de la Nuit, du Destin, d'Uranus, de Chronos, de Zeus, de Juno. La seconde classe renferme les allégories astronomiques : ce sont les Astres, les Constellations, qui portent des noms huniains , et Thistoire de ces êtres imaginaires n'est que celledes phénomènes célestes. On trouve ensuite des allégories : telle est la fable des douze travaux d'Hercule, d'Apollon conducteur du soleil; telle est celle de la déesse de la Raison , sortant tout armée de la tête du dieu suprême, comme depuis on a fait émaner le Logos ou le verbe, du même dieu devenu incorporel, les Muses, filles de la Mémoire, les Grâces qui accompagnent la Beauté, l'Amour qui en est le fils. Hercule devenu le dieu de la force, épousant la Jeunesse,etc., etc. Enfin, on nepeut s'empêcher de reconnaître des fables vraiment historiques. Dans celles-ci, des dieux allégoriques sont identifiés avec des personnages réels, et les nouvelles aventures de ces dieux ne sont plus des allégories, mais des événements merveilleux attribués à ces j)ersonnages, événements qui, en général, ont eu quelque fondement

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dans l'histoire : lelles soni les (abies qui apparlieiinenl à l'Hercule compagnon deTliésée, au Zeus de Crète, à la Cérès de Sicile, etc. Non -seulement l'histoire du même dieu renfermait des fables de toutes les classes , mais souvent même elles se confondaient dans une seule de ses aventures, et c'est par cette raison que l'opiniâtreté à n'admettre qu'une de ces classes a pioduit tant d'explications forcées; souvent le dieu désigné par le même nom avait une histoire différente dans chacun de ses temples. D'autres fois on réunissait sous le même nom plusieurs êtres d'abord distingués, tandis qu'un autre être, originairement le même, paraissait dans diverses contrées sous des noms différents.

On peut croire que les mystères consistaient en grande partie dans une explication de ces allégories. Les initiés se trouvaient ainsi délivrés d'une partie des fables dont l'intérêt sacerdotal occupait encore la crédulité du peuple. Ils étaient au commun des citoyens à peu près ce que sont aujourd'hui nos théologiens unitaires à la tourbe croyante; ils avaient substitué des hypothèses raffinées à des absurdités grossières.

Dans rOrient , l'initiation agrégeait un individu au corps sacerdotal d'une manière plus ou moins étroite, et l'on proportionnait l'étendue des secrets révélés , à l'intimité de cette association , aux grades qu'on y obtenait successivement. En Grèce, la même cérémonie n'était que la marque d'une confiance réciproque; les initiés étaient obligés au silence , mais non à l'obéissance et à l'hypocrisie ;

DK LHISTOlHi; l)K I.A IV" ÉPOQUE. ^o5

ils étaient des appuis, et non des instruments; l'indépendance naturelle aux Grecs avait forcé les prêtres à se contenter de ce partage : en exigeant trop, ils auraient risqué de tout perdre.

On voit aisément qu'une telle religion rendait le peuple plus superstitieux que fanatique, formait des dévots imbéciles plutôt que des hypocrites; qu'elle égarait les imaginations, mais sans les enchaîner ou les noircir; que ses terreurs pouvaient rapetisser les âmes, mais non les corrompre ou les endurcir; qu'elle ajoutait à la morale des motifs de respecter la justice et des obligations envers les dieux, mais qu'elle n'en dénaturait pas les principes; que ses prêtres étaient des charlatans dangereux, des instruments politiques quelquefois funestes, mais non des tyrans abrutisseurs, connue ils l'ont été sur presque tout le reste du globe.

La masse du peuple croyait aux fables religieuses; ceux à qui la nature avait donné plus de finesse ou une raison plus forte, ceux qui avaient cultivé la leur auprès des sages, n'ignoraient pas (jue cette religion n'était qu'une allégorie qui servait de voile à une doctrine moins grossièrement absurde; ils cherchaient à s'en instruire, soit en voyant euxmêmes, soit en consultant des voyageurs célèbres, soit en se faisant initier aux mystères. Quelques-uns se contentaient de cherchci- la vérité dans leurs propres pensées ; tous détlaignaient les superstitions vulgaires en s'v soumettant moins encore par politi(]ue que par un rps|)ect vague [)(»ur le sens cacli<' qu'elles r<'nfern).iir)U Mais ces hommes étaieni dis-

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perses dans la société, et n'y formaient pas une classe distincte, habile à profiter des erreurs auxquelles les autres demeuraient abandonnées.

Les femmes, chez les Grecs, quoique soumises à une vie domestique et retirée, jouissaient d'une sorte d'autorité dans l'intérieur des familles. Les lois et l'esprit de libeité les avaient un peu rapprochées de l'égalité naturelle. Elles étaient les compagnes intérieures , mais nçn les domestiques de leurs maris. Elles partageaient avec eux le respect de leurs enfants et l'honneur de les former. Si elles étaient exclues des fonctions politiques, et même de la présence aux assemblées du peuple et de l'assistance aux jeux publics, elles partageaient avec les hommes les fonctions religieuses. Eiles l'emportèrent même dai^s le talent de rendre des oracles.

On ne pouvait avoir qu'une seule femme. Il eût été honteux de chercher à corrompre celle d'autrui ; l'union habituelle d'un homme avec une femme libre était même une tache pour tous deux. Ces mœurs étaient le fruit de celte égalité entre les hommes, dont l'aristocratie était forcée de respecter au moins l'apparence. L'usage de soumettre à ses plaisirs, et les esclaves, et les femmes prises à la guerre, était publiquement autorisé; mais il ne s'étendait plus qu'à celles des peuples étrangers : on respectait dans les autres la dignité de la nation grecque, ou l'on craignait d'éterniser les représailles et d'envenimer les haines nationales.

L'histoire des siècles reculés prouve, par un grand nombre de guerres dont l'enlèvement de quelques

DE l'histoire de 1A IV" ÉPOgi'E. [\0']

femmes était le seul motif, que la passion de l'amour agissait avec violence sui- l'âme des Grecs, mais que la jalousie y tenait à cette passion même, au sentiment de la dignité outragée, plutôt qu'à un orgueil de préjugé, qu'à l'esprit de domination sur un sexe plus faible. On cherchait à se vengei- d'un rival, bien plus qu'à punir une femme infidèle. La jalousie allumait des haines, inspirait des crimes, mais ne conduisait pas à l'asservissement, à la dégradation des femmes. Ces recherches sur la conservation de la virginité physique, ces soins pour obtenir une continence forcée, étaient alors inconnus dans la Grèce. Si l'on y observait encoie des restes de la brutalité des temps héroïques, ce qui, dans la débauche, coirompt, amollit l'âme, la rend incapable de sentiments éneigiques et généreux, n'existait pas encore.

Une de ces habitudes honteuses nées, comme on l'a vu, dans la stupide oisiveté de la vie pastorale, était commune en Grèce dès les temps les plus reculés. Les législateurs, les philosophes furent obligés de la traiter avec indulgence, et nous verrons dans la suite que, s'ils ne parvinrent pas à la détruire, ils diminuèient ce reste de la barbarie des premiers âges que la perversité grossière des mœurs romaines a perpétué jusqu'à nous.

Partout on avait des esclaves; mais ceux qui étaient employés aux tiavaux domestiques , aux tiavaux des arts, à l'agriculture, à la garde des troupeaux, ceux surtout qui, placés à la campagne avec leur famille, cultivaient, légissaient

4o8 FRAGMENT

la lerie d'un ciloyen de la ville, étaient traités avec ((uel([ue humanité. Regardés comme des hommes d'une race malheureuse, ou comme des victimes du sort de la guerre, et non comme des êtres d'une espèce inférieure, ils avaient plus à souffrir de l'intérêt que de l'orgueil. Cet intérêt même ne pouvait endurcir généralement un peuple qui avait peu de besoins, et où la conservation , la multiplication d'esclaves difficiles à remplacer, était une des premières sources de richesse.

Mais il faut excepter ici, et ceux que l'on destinait aux travaux des mines, et les diverses races d'ilotes contre lesquels les Lacédémoniens se plaisaient à déployer toute leur férocité et tout leur orgueil.

Une hospitalité réciproque formait un lien sacré entre les citoyens des diverses villes. Elle s'étendait . aux enfants, se conservait de génération en gêné- M ration. Elle offrait un appui à celui qui se serait f trouvé sans crédit dans une ville étrangère quoique très-voisine, où les intérêts de sa fortune pouvaient souvent l'appeler; elle offrait un asile au citoyen qui était persécuté dans sa patrie. Cette institution contribuait à modérer les haines nationales, si promptes à naître entre des États très-rapprochés, et elle étendait le sentiment de la bienveillance, trop resserré dans les nations peu nombreuses.

Les supplices cruels, l'usage de la torture, étaient inconnus, du moins à l'égard des hommes libres, et même rarement employés contre les esclaves. Les tvrans en faisaient un instrument de terreur, fl c'en

DL LUISTOlKi; I)i: I.A IV' ÉPOQLt. /jOC)

élait assez pour préserver les législations lépubliraines d'une imitation si honteuse.

Quelques institutions de la férocité du siècle des rois souillaient encore les mœurs; mais on le savait, et un vœu commun pressait le moment, appelait les moyens d'en effacer jusqu'aux dernières traces.

Voilà ce que la nature et la liberté avaient fait j)our les Grecs.

Nous allons voir maintenant leur génie s'exercer sur l'homme et sur l'univers, accélérer les progrès des sciences, perfectionner les arts, créer la philosophie, agrandir et améliorer l'espèce humaine.

Cette quatrième époque peut se diviser en deux poitions. La première embrasse le temps qui s'est écoulé entre l'établissement général de la liberté dans la Grèce, et le moment où, après la guerre médique, la rivalité entre deux villes puissantes qui se disputaient le premier rang partagea la fédéra lion des Grecs en deux ligues opposées, dont les guerres longues et sanglantes préparèrent la destruction de la liberté.

La deuxième commence au moment où Ton vil éclater ces dissensions intestines, c'est-à-dire, vers l'an ii5o avant notre ère, jusqu'au momenl où la puissance macédonienne s'éleva sur les ruines de la liberté, et où l'étendue des sciences obligea ceux (jui les cultivaient de les partager entre eux.

La première est celle où les républiques grecques se sont consolidées, où elles ont leçu de leurs législateurs des conslitulions plus régulières et un système de lois écrites; où, si on en excepte la poésie

4lO FRAGMENT

qui avait devancé celte époque, les arts littéraires et piltoresques sont sortis de l'enfance pour la première fois (du moins dans ce qui nous est connu de l'histoire de l'espèce humaine); où les sciences se montiant enfin aux hommes délivrées d'un voile superstitieux, commencent à être cultivées sans autre motif que le charme de la vérité et l'amour de la gloire; où la philosophie indépendante s'est occupée, dans le silence d'une vie privée, de connaître la nature, d'étudier l'homme et de le perfectionner.

La deuxième nous montre les sciences, les arts, la philosophie se débarrassant des liens de l'enfance, et se montrant dans toute la vigueur d'une jeunesse brillante. On y voit les diverses parties de l'art social se raffiner, s'éclairer au milieu de passions que la petitesse des républiques grecques rendait plus actives en les concentrant, tandis que les rapports nouveaux des intérêts de chaque ville avec les intérêts généraux de la Grèce et de l'Asie rendaient plus énergiques ces mêmes passions, en agrandissant la sphère de leur activité et de leurs espérances.

Les changements dans l'état politique de la Grèce qui furent la suite de ses victoires sur les Perses, et les travaux d'Hippocrate ou de Méton, la première léfoime de la philosophie par Socrate, qui marque le terme de l'influence attribuée aux doctrines orientales, se répondent avec une exactitude chronologique assez grande, pour permettre de séparei- ces deux portions du tableau d'une même époque.

Nous avons vu chez les peuples dont l'époque précédente renferme l'histoire, les lois fondamentales

DE l'histoire l)i: LA IV' ÉPOgLE. 4i'

faire partie de la religion, contracter sur les autels de la superstition le caractère d'une irrévocabilité presque sacrée; le droit divin de la tyrannie insulter aux droits de l'espèce humaine, et les collèges de prêtres usurper le véritable pouvoir constituant à l'aide de cette hypocrisie politique. Dans la Grèce, les mêmes lois fondamentales, séparées de la religion, lui durent cependant en grande partie cette opinion de leur irrévocabililé qui s'est établie chez presque tous les peuples. Un serment solennel, des imprécation s effiayantes semblaient devoir lier toutes les générations à la volonté d'une seule. Ce n'était pas de la divinité, mais du génie qu'ils croyaient avoii- reçu leurs lois. Des honuiiesne les leur avaient point apportées du ciel, mais ils les avaient demandées à des sages inspirés par la raison. Cependant ignorant encore cette destinée de l'homme qui l'appelle à des progrès sans cesse nouveaux, cette marche des sociétés, qui présente à chaque instant de nouvelles ressources en même temps qu'elle en fait sentir le besoin, ils ont cru que des lois qui convenaient à leurs progrès actuels devaient toujours leur suffire, et pouvaient être éternelles comme les mœurs, les opinions, les principes qui les avaient vues naître.

Malheureusement cette même idée, alors si excusable, les empêcha de placer dans les lois fondamentales elles-mêmes les moyens de les réformer, et les peuples se trouvèrent condamnés à l'alternative ou de n'en reconnaître aucune, ce qui les livrait à tous les dangers d'une législation toujours incertaine, ou de ne pouvoir les changer que par des révolutions

qui, presque toujours sanglantes, les exposaient à subir le joug passager d'un tyran.

Presque toujours on confiait à un seul homme le soin de former le système de la législation entière. Si on songe qu'il s'agissait, non de lui conférer aucune autorité sur les citoyens, mais de lui confier un travail avec lequel sa fonction devait finir pour toujours; si Ton observe que le peuple entier, réuni dans une seule place publique, pouvait l'entendre et le juger, qu'enfin l'égalité des lumières rassurait contre l'abus de la confiance imprudemment accordée à ce législateur unique, on trouvera que peutêtre ce moyen, en assurant l'unité du système de législation, le garantissait encore de l'influence des passions personnelles, plus difficiles à cacher, moins audacieuses à se montrer, quand elles sont celles d'un seul homme. Mais un tel moyen supposait l'aveu de sa supériorité; il ne convenait qu'à cette époque où l'enthousiasme l'emportait sur l'envie, parce qu'une instruction facile n'avait pas nuiltiplié les demi-talents et permis à la médiocrité même d'avoir de l'orgueil. Il n'y eut point de distinction établie entre les diverses lois fondamentales, soit d'après leur objet, soit d'après leur importance pour le maintien de la liberté. On attacha le caractère d'inviolabilité à toutes celles qui, consacrées par des serments, s'appuyaient encore du nom respecté d'un législateur devenu en quehjue soite l'objet d'un culte politique. Ces lois ne pouvaient être changées ((ue par des moyens ou bizarres, ou non prévus par elles, et dès lors toujours dangereux.

DE l'histoire de LA IV' LFOQUK. ^\'S

Lycurgue à S|)aite, Diucoii el Soloii chez les Athéniens, Zaleucus à Locres, Chaiondas à Thurium, sont presque les seuls législateurs dont le nom soit venu jusqu'à nous avec quelque détail de leurs lois.

Il semble que l'époque où parut Lycurgue n'était pas très-éloignée du temps où une grande partie du territoire des villes grec(jues était encoie possédée en commun, et il est probable que les Héraclides avaient forcé les peuples vaincus à les cultiver pour eux et leurs soldats. Lycurgue avait donc trouvé des institutions semblables à cette absurde et féroce ilotie qu'il consacra, qu'il systématisa par ses lois; et puisque la propriété d'une grande partie des possessions paraissait n'être fondée que sur des usurpations dont le souvenir n'était pas éteint, l'idée de partager les terres et les esclaves devait alors moins blesser ses compatriotes. Mais ce partage nouveau sur lequel l'histoire ne nous a transmis que peu de détails, ne peut avoir été général; il ne nous reste aucune trace des précautions qui alors auraient été nécessaires pour assurer la subsistance des familles, et pour maintenir cette égalité pendant tout le temps où l'on sait que les institutions de Lycurgue ont été observées. Il est donc plus vraisemblable (|u'il distribua seulement certaines portions du territoire propre de la Laconie entre un grand nombre de citoyens, qu'il en fit des espèces de petits fiefs qui suffisaient à la subsistance étroite d'une famille, et qui dès lors, sans établir une égalité absolue de fortune, assuraient à un grand nond>re de citoyens

4l4 t'RAGMENl

une indépendance entière, et par conséquent une égalité réelle.

Il voulut la porter même dans les jouissances, dans les habitudes de la vie. Des repas publics pour lesquels chacun fournissait une égale quantité de comestibles, et oii présidait la frugalité, remplaçaient les réunions particulières; on ne doit pas s'imaginer que tous les citoyens mangeassent tous les jours à ces tables républicaines, et même qu'ils ne vécussent pas habituellement avec leurs familles. Nous trouverons assez de torts réels à Lycurgue, sans y ajouter ceux que ses admirateurs ont voulu lui donner. Une monnaie de fer d'un poids incommode était seule en usage dans l'intérieur de l'État. Mais du temps de Lycurgue, celui de la monnaie d'argent était à peine connu dans la Grèce. Ainsi on doit moins attribuer l'exclusion durable de cette monnaie, aux vues politiques de Lycurgue, qu'à la superstition qui attacha longtemps les citoyens à la lettre de ses lois, ou à la crainte que l'amour du butin porté à l'excès ne nuisit même au succès des brigandages honorés du nom de guerre.

Les lois de Lvcurgue accordèrent aux femmes quelques droits qui les rapprochaient peu de l'égalité naturelle; il voulait qu'elles fussent dignes d'inspirerà leurs époux, à leurs frères, à leurs fils, l'amour de la patrie et les vertus guerrières. Des exercices publics propres à fortifier le corps, des danses accompagnées de chansons patriotiques, formaient presque toute l'éducation des deux sexes. Les jeunes gens tiraient le reste de leur instruction des couver-

1)E l'hISTOIUE de la IV' ÉPOQUE. 4'^

salions que les vieillards avaient entre eux dans les édifices destinés aux repas communs, dans les places, dans les promenades. Lycurgue avait senti qu'en rendant les femmes plus agiles, plus robustes, il formerait une race d'hommes plus saine et plus vigoureuse.

Dans ces jeux publics, les filles paraissaient ou nues, ou vêtues de manière à exciter peut-être des désirs plus vifs encore. L'intention de dimiimer l'attrait de la volupté par l'effet de l'habitude, ne serait ni bien entendue, ni conforme au reste de ses vues. On peut plus raisonnablement lui en supposer une absolument opposée. Il voulait prévenir ou combattre, par ce spectacle, une habitude qui, trop enracinée chez les Grecs, était encore favorisée par les exercices gymnastiques où les hommes paraissaient nus.

D'ailleurs, puisqu'il voulait que la race lacédémonienne se perfectionnât, et pour la taille, et pour la force, il devait vouloir que les hommes ne se décidassent point dans leur choix par les seuls agréments de la figure.

La vie de famille était pour les Lacédémoniens un délassement , une jouissance, et non une habitude qui piit les engourdir ou les énerver. Mais il ne faut pas prendre à la lettre cette exagération oratoire, qu'ils ne voyaient leurs femmes qu'à la dérobée. On prétend que lorsqu'ils étaient d'une constitution faible, ils engageaient leurs femmes à leur donner des enfants de pères d'une taille plus élevée, plus svelte, d'une plus belle figure, d'une confor-

4l6 FRAGMENT

uialion plus robuste. Il est possible qu'il y en ait eu des exemples dans un pays où l'on mettait son plus grand orgueil dans la gloire militaire de ses enfants, et à une époque où cette gloire dépendait beaucoup des qualités physiques; mais on peut douter que ce fût une coutume générale, encore moins une institution publique, et presque une loi.

Toutes ces institutions n'avaient pour but ni le perfectionnement physique ou moral des hommes , ni leur égalité, mais seulement la guerre. Les supplices auxquels on livrait les enfants pour exercer leur patience, l'habitude qu'on leur faisait prendie de dérober avec adresse , l'obéissance à laquelle on les exerçait, annoncent assez cette intention. On ne cultivait à Sparte ni les sciences , ni la philosophie, ni les lettres. On y dédaignait la peinture et la sculpture, comme des occupations indignes d'un être formé sans doute par la nature pour égorger ses semblaljles. On tolérait cependant la poésie et la musique, quand elles avaient pour effet d'exciter la fureur martiale. Le Lacédémonien ne devail connaître ni les arts mécaniques ni le commerce. Des ilotes soumis à tous les travaux, à tous les outrages, cultivaient ses terres; il avait pour subsister ou celle ({ui lui était échue, ou un patrimoine; et, à défaut de ces ressources, le produit de ses vols à la guerre, àvait-il trop d'esclaves, il les égorgeait ; sa barbarie en avait-elle trop diminué le nombre, il en volait.

Les enfants qui naissaient faibles et difformes étaient impitoyablement massacrés. Ce n'était pas cette pitié cruelle de certains peuples sauvages (jui

DE l'hfstoiuk i)i: la iv*^ iipOQ[iE. 41-7

oient la vie à des êtres pour lesquels ils croient qu'elle ne serait plus qu'une longue soulTiance; ce n'était pas, comme à la Chine, où riiiimilialion et la misère ont étouffé la nature : c'était uniquement parce que ces enfants ne promettaient pas de pouvoir un jour égorger d'autres hommes.

De telles institutions semhlent faites pour former, non un peuple d'hommes, mais une troupe de brigands, sachant exercer entre eux la justice, pour la violer sans remords à l'égard du reste de l'humanité. Était-ce donc un ami de l'égalité que le législateur qui conserva dans sa famille un pouvoir liéréditaire assez grand pour que, peu de temps après lui, on fût obligé de le diminuer? qui établit des distinctions avilissantes entre les habitants de Sparte et ceux du territoire? qui resserra tous les pouvoirs dans une aristocratie peu nombreuse? Le peuple formé par lui n'en fut-il pas constamment le protecteur dans le reste de la Grèce? Toutes les vertus qui tiennent à l'humanité, à la justice naturelle, furent bannies de Sparte. Leur histoire est féconde en traits de grandeur d'âme, de générosité altière , de dévouement pour la patrie; elle n'offre pas un seul individu sur la vie duquel un ami des hommes puisse arrêter sa pensée avec quelque douceur. Si l'on appelle vertu le sacrifice de soi-même à l'opinion de son pays, aux principes de la société où le sort nous a fait naître, elles furent communes à Sparte, elles y furent portées jusqu'à l'héroïsme. Maison doit reprocher à leurs institutions d'avoir corrompu cet héroïsme même, d'en avoir fait un VL 27

/jl8 FRAGMENT

instrument d'injustice et de barbarie, d'avoir souillé la vertu , en plaçant à côté d'elle, dans les mêmes âmes, le mépris des droits, du bonheur et de la vie des hommes.

On prétend que Lycurgue ayant fait jurer aux Spartiates d'obéir à ses lois jusqu'à son retour, s'imposa un exil volontaire, pour que leur serment les obligeât à une obéissance éternelle. Cet attachement scrupuleux à la lettre de serments, même surpris à l'aide d'une équivoque, est dans les mœurs grecques; mais le moyen qu'on prête à Lycurgue, et qui ressemble beaucoup aux expédients des casuistes de Pascal, est plus digne d'un prêtre que d'un législateur.

Je ne louerai point Lycurgue d'avoir refusé d'obtenir le trône par un crime atroce : le temps où l'on pouvait entendre dire que tout est permis pour se faire roi n'existe heureusement plus, et nous avons appris à voir ces crimes de l'ambition dans toute leur bassesse. Le peuple lui remit le sort d'un citoyen qui, dans une sédition, l'avait grièvement blessé, et il pardonna. Cela prouve que les mœurs grecques s'étaient déjà élevées à une générosité inconnue dans les temps héroïques , et que le peuple était capable de prévoir et de sentir celle du législateur.

Il eut le malheur de ne connaître d'occupation digne d'un homme, que la guerre; de bonheur que dans la domination; et le peuple qu'il forma, étranger à tout ce qui a fait des Grecs les bienfaiteurs du genre humain, serait confondu avec cette foule de nations qui ont passé sur la terre sans y laisser au-

DF r/HISTOIRE DE L\ IV' KPOQIIF. 4 '9

cune trace, s'il n'eût partagé avec Athènes l'Iionneiir d'avoir préservé l'Europe de la domination des Perses, et la ?aison du joug des superstitions orientales.

Cent vingt-quatre ans après l'établissement des lois de Lycurgue, Théopompe crut nécessaire de donner des bornes à la puissance excessive qu'elles laissaient aux rois héréditaires. Mais ce ne fut pas en détruisant une hérédité que le nom d'Hercule rendait prestjue sacrée; ce ne fut point en rappelant le peuple à l'exercice d'une partie de ses droits : ce fut, au contraire, en plaçant auprès des rois une autorité rivale, redoutable pour eux, tyrannique à l'égard des citoyens. Dans les cités grecques, l'autorité d'un sénat ou celle des assemblées, soit du peuple entier soit de quelques-unes de ses portions, partageait l'autorité des premiers magistrats et dominait sur eux. Mais c'est ici le premier exemple connu de cet équilibre des pouvoirs, devenu depuis un siècle le système, ou plutôt la chimère des politiques qui ont prétendu à la réputation d'habileté; à Lacédémone comme ailleurs , s'il a empêché un des pouvoirs d'usurper une autorité absolue, c'est aux dépens de la liberté du peuple, sur qui ces pouvoirs pèsent à la fois, et qui porte doublement le poids de tout ce qu'on ajoute à chacun d'eux, pour assurer leur é(juilibre.

Lycurgue avait puisé une partie de ses lois dans celles de la Crète; on les y regardait comme l'ouvrage de ses rois, chassés peu de temps après la guerre de Troie. Elles n'avaient rien, en effet, qui annon-

çâl ce respect pour rindépendaiice des individus^ ces soins pour leurs intérêts ou leur bonheur, caractère naturel des lois qu'un peuple libre s'impose volontairement à lui-même, il parait que, plus rapprochés de l'Egypte, ayant avec la Phénicie une communication plus intime, les Cretois ont puisé leur législation dans ces règlements , auxquels les collèges de prêtres , les castes privilégiées s'étaient soumis chez quelques peuples orientaux. On y voit le même dessein d'enchaîner, d'éteindre dans les hommes les sentiments naturels, pour ne leur laisser d'autre passion que l'orgueil et le fanatisme de coiporalion.

Dételles lois étaient propres à produire d'excellents soldats pour un monarque descendu des dieux, comme après la destruction de la royauté elles formèrent d'intrépides défenseurs pour l'aristocratie qui la remplaça. Cet esprit militaire maintint longtemps l'indépendance de la Crète; mais on n'y connut ni la vraie liberté, ni la paix sans cesse troublée par des guerres qui s'élevaient entre ces villes érigées en républiques séparées. Elle vendait également des soldats, et aux nations libres de la Grèce, et aux rois de l'Asie. Une partie des habitants était soumise à une ilotie moins dure, à la vérité, que celle de Sparte; tandis que le reste de la nation asservie, caché dans des rochers impénétrables, défendait son indépendance; le brigandage au dedans, au dehors le commerce du sang des hommes , furent les glorieux effets de ces institutions si vantées.

Dracon, philosophe et poète, fut le premier légis-

DE L'HlSrt)IKK DE 1,A l\' liPOQlJE. /\'l\

laleur des Athéniens. On a dit que ses lois auraient dû être écrites avec du sang. Dans ce même code, oii , pour inspirer l'iioireur du meurtre, il le punissait même dans les animaux; où les choses inanimées qui en avaient été la cause étaient soumises à un simulacre de supplice, l'humanité était violée par la punition même des meurtres involontaires, par celle des actions qui annonçaient des dispositions cruelles. La peine de mort y était prodiguée. Mais l'homme pourrait-il apprendre à respecter le sang de ses semblahles, quand les lois ne savent pas l'épargner? et ce sentiment d'humanité qui nous éloigne de toute action violente ou cruelle n'est-il pas un appui naturel de la justice, sans lequel, vainenjeni aidée par la terreur, elle demeure impuissante contre la férocité de l'intérêt ou le délire de la vengeance ?

On reprochait à Dracon l'excessive dureté de son code pénal : Ce ne sont pas les actions que j'ai voulu punir, répondit-il , mais la désobéissance à la lot qui les proscrit; et cette désobéissance est toujours également criminelle. Ainsi, l'on ignoiait alors que la loi n'a point le droit de défendre une action, mais de marquei-, parmi les actes contraires à la juslice, ceux qui doivent être réprimés par la crainte des supplices. On ignorait également que la justice de la punition ne dérive point seulement de la légitimité de l'autorité de la loi , mais de la nécessité de l'infliger; etcjue, même pour les plus grands crimes, toute punition serait injuste, si elle n'était évidemment un moyen de les prévenir, qu'aucun autre ne

peut reiiiplacer. On ignorait enfin que l'intensité de la peine ne doit pas se mesurer sur la gravité morale du délit , mais sur le rapport qu'il est nécessaire d'établir entre la crainte de la punition et les motifs qui inspirent le crime; et sur celui qui existe entre le toit produit par l'action , et le mal que la peine fait éprouver au coupable.

Mais ces principes, enfin connus de nos jours, ne font pas encoie partie de l'opinion commune; nous retrouverons ceux du législateur d'Athènes , avec quelques adoucissements, il est vrai, soit dans la politique, dans la morale de plusieurs sectes de philosophes, soit surtout dans la pratique de presque tous les peuples.

Les Athéniens, que leur sensibilité portait à l'indulgence, et chez qui un long repentir suivait les emportements où leur caractère passionné les entraînait , les Athéniens ne purent supporter que trente ans ces lois qui, favorables à l'aristocratie des riches dans la distribution des pouvoirs, la cimentaient par leur dureté. Ils sentaient ce que l'expérience a confirmé, ce que la théorie de la science sociale a démontré depuis, que la sévérité des lois ne sert qu'à maintenir l'apparence de la liberté avec la réalité de l'esclavage; tandis que des lois douces sont seules compatibles avec la véritable liberté, avec celle cjui étend également ses bienfaits sur un peuple entier.

H y avait cinq cents ans qu'Athènes n'avait plus de rois héréditaires; un archonte perpétuel qui, sans hérédité conmie sans couronne, ressemblait

L)K l'histoire DK 1,A IV' ÉPOQUE, l\ï^

encore beaucoup trop à un roi, avait été remplacé depuis 160 ans par un arclionle élu pour dix ans, et depuis go ans ceux-ci avaient fait place à un archonte annuel, lorsque le sage Solon fut appelé par ses compatriotes à leur donner des lois plus douces et plus égales.

Son code renfermait le système entier de la législation, et même des institutions j)ubliques. C'est là que, 145 ans après, les décemvirs puisèrent les principes des lois qu'ils présentèrent aux Romains, et qui ont été l'origine de leur jurisprudence. Ainsi la science judiciaire telle qu'elle existe aujourd'hui parmi nous , ses principes, ses formes, ses préjugés même, remontent jusqu'à Solon, environ 2800 ans avant notre ère.

Les nouvelles lois ne pouvaient être faites que par l'assendilée générale du peuple, où tous les citoyens avaient un droit de suffrage égal comme dans toutes les républiques grecques. Ce titre était héréditaire; mais un habitant ou un étranger ne pouvait l'obtenir que de la volonté des citoyens.

Pour apprécier cette exclusion, il faut observer que dans les petits États l'admission trop facile des étrangers serait rarement sans danger- ; que dans la Grèce ces étrangers conservaient presque tous, et des droits dans leur patrie, et le projet de se rapprocher des lieux où leurs ancêtres avaieni vécu; que presque tous ceux qui étaient nés dans la cité même, y conservaient cependant des intérêts, des relations avec celle dont leurs familles étaient originaires, ol avaieni souvent des liaisons avec les

4'^4 FUAGMJÎNT

faclions qui l'agitaient; qu'enfin ils Faisaient une partie très- peu considérable de la population. La prudence exigeait donc cette sévérité qui ne blessait ni la saine politique, ni la justice, puisque les exclusions n'étant ni absolues, ni nombreuses, étaient fondées sur des motifs évidents d'utilité générale. Mais cette même sévérité devint, et une injustice, et une des causes de la destruction d'Athènes, lorsque l'accroissement du nombre des étrangers partagea ses habitants en deux peuples, l'un sujet et l'autre souverain. Les lois, les actes généraux d'administration étaient formés dans un sénat nombreux, ([ui seul avait droit de les présenter à l'acceptation du peuple.

Anacharsis trouvait que c'était donner aux sages la peine de délibérer, et aux insensés le droit de juger : mais il oubliait apparemment que ces insensés décidaient de leurs propres intérêts, et que ces sages discutaient ceux d'autrui. D'ailleurs ces insensés , incapables de concourir à la formation d'une loi, déjuger même la bonté du système, des dispositions qu'elle présentait, pouvaient avoir la capacité comme ils avaient le droit de prononcer si elle ne renfermait rien qui blessât à leur égard la justice , qui violât leur liberté, qui compromît leur bien-être. Anacharsis aurait-il eu l'orgueil de croire que l'espèce humaine avait été formée pour se soumettre en aveugle à ceux qui mériteraient ou usurperaient le nom de sages ?

Malheureusement Solon, quoique ennemi du parti des riches, n'eut pas le courage d'appeler dans ce

Dt: LHlSTOlRt DE LA IV" Ll'OQLIt. ^23

sénat la dernière classe des citoyens, formée des individus sans forlune. Cette exclusion, toujours contraire au droit naturel, peut ne pas être dangereuse pour la tranquillité publicjue dans un grand pays où le peuple esl dispersé ; elle le devient nécessairement, s'il est réuni dans une seule ville, ou dans un petit territoire; si la portion du peuple que cette exclusion a frappée n'a pas une grande influence dans les élections , et si ces élections ne sont pas assez fréquentes, il est à craindre que, lassée d'avoir tant de maîtres, elle se jette dans les bras d'un tvran.

Solon s'exile comme Lycurgue après avoii' fait accepter ses lois , et plus sage que le législateur de Sparte , il se contenta de demander aux Athéniens le serment de les observer pendant cent ans. Mais trente-quatre ans après, Pisistrate, un flatteur du peuple, obtint de lui la permission d'avoir une garde pour se soustraire aux violences des riches, et fonda une tyrannie de cinquante et un ans, dont les premières et les dernières époques furent orageuses, mais qui compta trente-six années d'une possession tranquille. Cette tyrannie survécut à la mort violente du premier de ses tils, et ne finit que par l'expulsion du dernier. Cependant les tyrans ne détruisirent (pi'une partie de la constitution de Solon , et respectèrent le reste de ses lois.

La personne du débiteur y était mise à l'abri des poursuites des créanciers; loi humaine et juste, que nous venons de renouvelei au bout de vingt -hoiv siècles.

La ioi décernait un éloge solennel aux citoyens morts pour la patrie. Leurs femmes étaient nourries, leurs enfants élevés, armés aux dépens de la république.

L'infamie était prononcée contre ceux qui dissipaient leur patrimoine, refusaient de prendre les armes pour la patrie, ou négligeaient de nourrir leuis parents. On ignorait alors que l'opinion ne doit avoir qu'un seul maître, la raison ; et que déclarer Vune action infâme par la loi, c'est ordonner de la (croire telle; c'est une absurdité, si le législateur est (d'accord avec l'opinion générale ; absurdité et tyrannie , s'il s'en écarte.

Cette infamie s'étendait à ceux qui ne prenaient aucun parti dans les discordes civiles. Solon voulait flétrir, sans doute, ceux qui, dans ces dissensions, préfèrent leur repos et leur sûreté à l'intérêt de la patrie. Mais les admirateurs de cette loi la citent comme s'il avait voulu obliger les citoyens à choisir entre deux partis opposés, lors même qu'ils les trouvaient également insensés ou dangereux ; lors même que les hommes éclairés et de bonne foi pourraient, en les dédaignant , en les combattant tous, les réduire à une égale nullité; et dans ce sens, malgré la finesse des observations de Montesquieu , une telle loi n'ordonnerait qu'une hypocrisie politique, dangereuse pour la liberté.

L'aréopage veillait sur l'industrie, se faisait rendre compte des moyens de subsister de chaque citoyen , empêchait qu'aucun d'eux ne restât oisif; loi qu'il faut pardonner à l'ignorance de ces temps reculés,

DE l'histoire DK LA IV* KPOQUE. 4'^7

que la petitesse d'un Etal excuse Ijien faiblement, et dont l'imitation serait le comble de la stupidité dans un grand pays, ou dans un siècle éclairé.

Nous trouverons souvent de ces prétendues lois morales, qui tantôt cachent un moyen donné au fort d'opprimer le faible; tantôt confèrent à quelques hommes une autorité arbitraire; tantôt affermissent et conservent une puissance usurpée; mais on ignorait que l'autorité légitime de la loi ne , s'étend pas au delà de ce qui blesse le droit d'au- 1( truit, de ce qui rompt les conditions essentielles du pacte social , et l'hypocrisie politi(jue profitait de

celte ignoiance.

On reproche à Solon de n'avoii- puni que dans les esclaves, ce reste de mœurs grossières qui s'était perpétué dans la Grèce. Mais peul-on l'accuser de n'avoir point placé au nombre des crimes ce qui n'est qu'un vice honteux? En punissant seulement l'esclave coupable d'avoir corrompu les enfants des citoyens, Solon fit sans doute une loi injuste, puisqu'elle blessait l'égalité; mais des lois inégales, et dès lors contraires à l'équité naturelle, sont une suite nécessaire de l'existence même de la servitude.

Il nous reste de Zaleucus le préambule de ses lois, monument plus précieux pour riiistoire de la philosophie que pour celle de la politique. La constitution qu'il établit était populaire, comme en général toutes celles qui furent l'ouvrage des Pythagoriciens. On fait l'éloge de la sagesse, de la douceur de ses lois. Elles conduisaient les hommes par l'honneui", plus que par la crainte. Cependant il punissait l'adul-

(ère pai la perle de la vue. Il eût été plus liuiuain et plus juste de prévenir ce (jui, dans cette action, peut être un véritable crime, en donnant plus de liberté pour la dissolution des mariages. Du moins n'eut-il pas l'absurde injustice de ne punir qu'un sexe d'une faute que l'autre a partagée nécessairement. On rapporte que son fds s'en étant rendu coupable, Zaleucus se présenta dans la place publique, après s'être privé d'un œil, méritant par son sacrifice qu'on lui pardonnât d'éluder la loi ; mais on n'ajoute pas qu'après en avoir senti la dureté, il en ait demandé la révocation.

On prétend que ses lois prononçaient la peine de mort contre celui qui proposerait d'y faire un changement, si ce changement n'était pas adopté; une telle disposition annoncerait plus d'orgueil que de respect pour les droits des hommes , et de confiance dans les progrès de la raison. Mais quand ce fait serait un de ces contes philosophiques dont les Grecs ont rempli l'histoire de ces temps reculés, il n'en prouve pas moins l'idée que l'on avait alors de l'utilité de porter jusqu'àla superstition le respect des lois anciennes.

Charondas, philosophe de la même école, donna des lois aux habitants de Thurium; il voulait que les citoyens cultivassent leur raison , que l'étude de la philosophie et des sciences, le goùl des lettres, en répandant généralement les lumières, devinssent la sauvegarde de la liberté. Il excluait des places ceux qui, ayant des enfants d'un premier mariage, en conlraclaient un second, ne croyant pas les ver-

DF l'histoire DF TA IV* tl'OQUF. 4'^9

tus publiques compatibles avec l'absence des vertus de famille, et qu'on pût aimer sa patrie quand on n'aimait pas ses enfants. Mais il oubliait que le droit du peuple à nommer ses agents ne peut légitimement être limité par des considérations morales, et que c'est à lui seul de juger ceux qui méritent sa confiance. Les calomniateurs étaient exposés au public, coiiïés d'une couronne infamante, punition d'autant mieux choisie pour un crime presque toujours difficile à prouver, qu'elle cesse d'exister, si l'opinion publique ne ratifie pas le jugement. Ceux qui avaient fui dans le combat, ceux qui avaient abandonné l'armée , étaient exposés trois jours en habit de femme. Mais pourquoi cette insulte à un sexe qui a souvent donné aux hommes des leçons de tous les genres de courage, qui sait comme eux mépriser la mort, et mieux qu'eux supporter la douleur? Pourquoi favoriser cette fausse idée d'une autre supériorité que celle de la force, idée destructive des sentiments de la nature et funeste aux vertus domestiques?

On dit que Charondas avait défendu, sous peine de mort, de paraître en armes dans l'assemblée du peuple. Au retour d'une expédition guerrière, il apprend que des mouvements tumultueux agitent le peuple réuni dans la place publique; il y vole pour les apaiser, sans avoir quitté ses armes. On lui reproche de violer ses propres lois : Non , répond-il , je les exécute sur moi-même^ et il se perça de son épée.

Si l'on rapproche ce fait ou cet apologue de celui

4Jio FRAGMENT

qu'on rapporte de Zaleucus et de la mort de Dracon, étoufTé, dit-on, sous le poids des bonnets et des habits, que, suivant un usage bizarre, le peuple jetait sur lui pour lui faire honneur, on verra qu'un exil honorable tel que Lycurgue et Solon se l'imposèrent volontairement, était le seul asile d'un homme que l'autorité dangereuse attachée au titre de législateur, avait trop exposé à la jalousie des ambitieux, à l'admiration , mais à l'inquiète surveillance des aniis de la liberté.

Les Grecs étaient alors dans l'heureuse position d'un peuple qui, s'élançant hors de la nuit des premiers âges , rend un hommage pur aux lumières naissantes, et regarde comme un bienfaiteur celui qui en fait briller à ses yeux quelques faibles rayons. Ils se trouvaient entre l'ignorance naïve et franche du sauvage qui dédaigne d'apprendre à voir, parce qu'il n'a pas l'idée de l'utilité de ce nouveau sens, et cette hypocrisie de l'orgueil qui craint qu'une lumière trop vive n'éclaire sa nullité ou ses projets, qui ne veut pas que les hommes s'instruisent, parce qu'ils apprendraient à la jnger, et qui leur conseille l'ignorance, afin qu'ils se laissent conduiie ou tromper par elle. Ce sentiment n'existait encore qu'à Sparte : ailleurs, le philosophe qui apportait des vérités ou même des opinions nouvelles était sûr d'obtenir le respect , sans presque exciter d'envie; non que cette passion honteuse fût étrangère au cœur des Grecs: Hésiode l'avait peinte avec une énergique simplicité. Le poëte, dit-il, est jaloux du poète, le musicien du musicien. Mais l'homme sentait plus foi le-

DE LHlSTOlRt; DE LA l\' IPOQUE. 4*^'

nientle besoin d'avoirdes lumières, que riiuiiiiliatiou de les recevoir, el ce besoin ne permellait pas de se livrer à celte haine vague de tout ce qui s'élève, à celle fureur d'écarter, de rabaisser, d'anéantir tout ce qui existe au-dessus de son niveau , pour se dérober au sentiment de sa propre infériorité. Mais lorsque ce besoin se fait sentir moins impérieusement, lorsque la médiocrité orgueilleuse a pu concevoir l'espérance de trouver des dupes, c'est alors que ce vil sentiment, devenu comnjun à toutes les âmes étroites et dures, peut être regaidé comme un des fléaux les plus dangereux pour les progrès delà raison.

Les premiers philosophes grecs allèrent chercher des lumières en Egypte, dans la Chaldée, jusque dans les Indes; car la doctrine secrète des prêtres de ces contrées était regardée comme renfermant toute la sagesse humaine. Des vérités de la géométrie élémentaire, des notions astronomiques, et quelques idées de cosmogonie, furent tout ce qu'ils en rapportèrent. Ainsi les mêmes questions que , malgré le secours de nos méthodes de calcul, de leurs applications, malgré nos progrès , soit dans la connaissance des phénomènes ou de leurs lois, soit dans l'art de faire des expériences , nous n'oserions attaquer aujourd'hui, furent les premiers essais de la philosophie naissante. Elle épuisait ses efforts à chercher le principe général qui avait présidé à l'ordre de l'univers, et qui le conservait , sans connaître ni la loi d'aucun phénomène, ni aucune des lois de la mécanique.

43a FRAGMENT

Thaïes, Aiiaximène, Heraclite, attribuèrent tout à un principe matériel, mais actif par sa nature, qui, se combinant avec la matière inerte, formait les différents corps, était la cause première de tous leurs mouvements, de tous les phénomènes de la nature. Thaïes trouvait ce principe dans l'eau, Anaximène dans l'air, Heraclite dans le feu ; mais il est vraisemblable qu'ils entendaient moins ces substances telles qu'elles se présentent à nos yeux , qu'un principe élémentaire qui dominait dans leur composition, et pour qui elles n'étaient qu'un moyen d'action.

Anaxagore croyait chaque substance composée d'éléments semblables, et animés d'une force qui tendait à les rapprocher et à les unir.

Démocrile supposait un nombre infini d'éléments d'une même nature, mais différents par leur figure, leur grosseur et leur position, par la quantité et la direction du mouvement qu'ils avaient reçu au moment de leur existence, au premier instant de l'univers. Ces éléments indivisibles portèrent le nom d'atomes, qui indique cettequalité. On doit supposer encore qu'à la force qui tendait à réunir les éléments semblables d'une même substance, Anaxagore en joignait une autre qui tendait à réunir entre eux ceux des diverses substances : autrement ce système n'eût expliqué que la formation des corps homogènes, et non les changements dans leurs combinaisons.

Démocrite, à qui les lois du mouvement étaient inconnues, supposait qu'un atome dont la rencontre d'un autre atome avait arrêté le mouvement, le re-

DE l'jUSTOIRE de L.\ IV' EPOQUE. 4^^

prenait de nouveau lors(|u'une conil)inaison nouvelle l'avait débarrassé de cet obstacle; ou bien qu'un éternel courant d'atomes toujours nouveau entretenait ce mouvement.

Pytbagore attribuait la formation, l'ordre de l'univers à des combinaisons de nombres , c'est-à-dire, à des lois mathématiques susceptibles d'être rigoureusement calculées; car il était impossible d'exprimer alors autrement cette dernière idée.

Au milieu de ces cbimères pbilosopbiques, quelques idées beureuses montrent le génie faisant quelques efforts pour sortir du chaos où les sciences étaient plongées, et devinant ce qu'il ne pouvait découvrir encore.

On trouve dans les Homœonicries d'Anaxagore la première idée de ces combinaisons élémentaires, premiers principes de tous les corps; de ces attractions entre les éléments qui, suivant des lois encore inconnues, ou déterminent la nature de ces combinaisons, ou impriment des formes régulières et constantes aux corps que la réunion de ces éléments doit produire. Dans les atomes de Démocrfte, on reconnaît cette pbysique corpusculaire à laquelle Descartes donna tant d'éclat ; qui, dans le siècle dernier, entraîna tous les esprits; qui alors même était encore prématurée; vers laquelle nos recherches nous ramènent sans cesse, parce qu'elle est le dernier but que nous puissions atteindre dans la connaissance de la nature.

Enfin le principe de Pytbagore nous présente les premiers traits de cette philosophie plus vraie qui VI. 28

^34 FP.AGMENT

ne s'appuie que sur l'expérience el le calcul ; qui veut connaître les lois suivant lesquelles une cause exerce son action avant de clierclier à en pénétrer la nature, et qui, sans vouloir imaginer ce qu'elle ne peut encore connaître, sait s'arrêter où les instruments qu'elle emploie cessent de pouvoir atteindre. Cette philosophie ne proscrit pas la physique corpusculaire : elle apprend à distinguer quand il est utile ou dangereux de l'employer ; elle en dirige l'application , elle force l'imagination de s'arrêter au moment où le calcul cesse de pouvoir en suivre la marche trop rapide. Mais cette idée de Pythagore était trop supérieure à son siècle pour en être même entendue; on confondit cette vue générale avec ses recherches sur les propriétés des nombres, et les applications ingénieuses qu'il en avait faites à la musique. On crut qu'il attribuait à ces propriétés, à ces combinaisons numériques, une vertu réelle; et l'idée la plus grande , la plus vraie où l'esprit humain ait encore pu s'élever, devint la source des rêveries les plus absurdes, de la plus honteuse charlatanerie.

11 paraît que ni Thaïes ni Pythagore n'établirent de système sur la nature de la cause première , du moins les disciples de chacun d'eux se partagèrentils en deux classes : les uns, comme Anagaxore, Zaleucus, Timée, supposèrent une âme du monde, une intelligence unique , qui était à l'univers ce que la nôtre est au corps humain. Les autres, comme Anaximène, Ocellus Lucanus, ne voyaient rien au delà du système général des êtres, qu'ils regardaient

DH l/lKSlUlUi: DK I.A IV' IPoglJi:. /j^/)

comme un tout unique, innnense, éternel, don! tous les phénomènes n'étaient que les modifications successives ou simultanées.

Et c'est entre ers mêmes hypothèses, toujoms vagues, variées de mille manières quant aux expressions, mais toujours les mêmes quant au fond des idées, que s'agite encore la portion du genre humain qui se plaît à s'occuper de ces questions inextricahles.

Nous n'avons des philosophes de cette époque que deux ouvrages, l'un d'Ocellus Lucanns , l'autre de Timée de Locres. On y remarque cette philosophie de mots, qui , s'étant perpétuée jusqu'au temps de Descartes pendant près de vingt-deux siècles , ayant passé des Grecs aux Romains, des Chrétiens aux Arabes, des Arabes aux Occidentaux, reparaîtra plus d'une fois dans cet ouvrage.

Le livre d'Ocellus Lucanus se borne presque à un seul raisonnement. Rien n'existe que le tout; car s'il existait quelque chose qui n'en fît point j)artie, le tout ne serait plus le tout; ce qui, en d'autres mots, se réduit à cette définition : j'appelle Pan tout ce qui existe.

Ces philosophes raisonnant ainsi sur des idées formées, ne pouvaient parvenir qu'à de vaines et inutiles combinaisons, ou à des erreurs lorsqu'il leur arrivait de donner quelque réalité à ces idées , soit en supposant l'existence d'objets correspondant à ces produits de leur imagination , soit en exprimant par un même mot, et ces idées arbitraires, et d'autres idées applicables aux objets ou aux faits de la nature.

INous voyons naître à la même époque l'art du raisonnement, c'est-à-dire, celui de soumettre à une forme, à une marche régulière les opérations par lesquelles notre intelligence trouve ou saisit les preuves d'une vérité, les procédés qui lui font saisir ou reconnaître l'espèce d'identité de deux combinaisons différentes d'idées.

Mais on abusa de ces premiers succès. La finesse d'analyse qu'ils supposent dégénéra bientôt en une vaine subtilité. On s'occupa de recherches puériles sur l'instrument que l'art avait créé, au lieu de l'appliquer à d'utiles recherches. On plaça la gloire dans l'adresse à l'employer, sans songer si l'on servait la vérité ou l'erreur, si on avait un but important ou futile ; et tandis qu'un petit nombre de sages méditaient en secret dans le sanctuaire de la philosophie, un essaim de bruyants sophistes en infectait déjà tous les portiques.

La géométrie et l'astronomie commencèrent alors à faire des progrès en Grèce. Thaïes passa pour y avoir démontré le premier, que les côtés homologues des triangles semblables sont proportionnels entre eux.

Anaximandre connut la rondeur delà terre; montra que les différences du mouvement diurne apparent du soleil dans les diverses saisons , ont pour cause l'obliquité du plan del'équateur sur celui de l'orbite qu'il paraît parcourir dans l'espace d'une année. Il enseigna que la lumière de la lune est celle du soleil réfléchie par cette planète ; il fit voir que cette hypothèse en explique les phases avec une

DL l/llLSTOIhb. Dl. 1,A IV' Ll'DyUl.. 4^7

exaclilude qui en prouve la réalité. Enfin il constiuisit un gnomon ; on lui altrihue aussi les premières caries géographiques , et le moyen de rendre plus facile l'idée du mouvement apparent des corps célestes en formant un assemblage de cercles solides, qui représentent l'intersection des plans dans lesquels ces mouvements s'exécutent , avec la voûle céleste à laquelle noire œil al lâche tous les astres. Cet instrument , emplové encoïc aujourd'hui pour ces explications, est connu sous le nom de sphère armillaire. Son disciple Ânaximène construisit , diton, lej)remierun cadran solaire qui lui mérita l'admiration des Lacédémoniens. Anaximandre et Anaxagore partagent l'honneur d'avoir étonné les Grecs, en leur apprenant que le soleil est une masse enflammée, dont la grandeur surpasse infiniment celle dont nos sens nous donnent l'idée. S'il est vrai que le premier ait comparé celle grandeur à celle de la terre, et le dernier (^postérieur de près d'un siècle) à celle du Péloponèse seulement, il est clair que ni l'un ni l'autre n'avaient l'idée des méthodes qui peuvent servir à déterminer cet élément, et qu'ils ignoraient, soit le moyen deconnaîlre la distance du soleil à la terre, soit la loi suivant la(|uelle lesdiamèlies apparents des objets décroissent à mesure ([ue leur éioignemenl augmente. Mais on ne doit pas s'en étonner; car la distance du soleil ne peut être connue avec exactitude que par la comparaison d'observations faites à des points de la terre très-éloignés entre eux ; et les décioissements de la grandeur apparente des objets, si on s'en rappodc an sinqilc

léinoigiiage de la vue, ne suivent pas une loi régulière clans les distances où s'exerce ordinairement notre organe (i).

Pythagore est le premier qui ait expliqué toute la marche des corps célestes, en supposant le soleil immobile au centre de notre svstème ; ainsi la terre est animée d'un double mouvement, l'un diurne , sur un axe sensiblement fixe; l'autre annuel, dans une orbite qui a pour centre le soleil, autour duquel se meuvent également les autresplanètes; tandisque la lune, emportée avec la terre dans un mouvement commun, parcourt une autre orbite autour d'elle.

Mais ce système si simple contrariait trop le témoignage immédiat des sens. En vain l'observation réalisait sur la terre la théorie du mouvement apparent; en vain pouvait-on montrer, et les rivages paraissant fuir par un mouvement en sens contraire, l'homme immobile dans le bateau qui les parcourt, et les astres eux-mêmes, emportés dans cette course

l'i) Un tiomnie, vu de dix pieds, ne nous paraît certainement pas deux fois plus grand qu'un homme de la même taille vu à vingt pieds. Le jugement que nous portons sur la grandeur d'un objet d'après l'expérieuce se mêle à l'effet immédiat de la sensation, et s'y mêle d'autant plus, que la distance nous permet mieux d'en distinguer la nature, d'en connaître l'éloignement, sans un jugement réfléchi. Car les jugements dont nous n'avons pas une conscience distincte sont les seuls qui se mêlent avec nos sensations; or, celui-ci ne se confond avec celles de la vue qu'après quelques années de vie. Je me souviens distinctement d'avoir vu très-rapetissés de grands animaux à une distance ou je les verrais aujojud'hui de la même taille qu'à la distance la plus raj)pi ochce.

Di: L HISTOIRE l)t LA IV' tPOQLF. /|3q

rapide. En vain faisail-on remarquer que, par un jugement involontaire, nous attribuons à la lune le mouvement du nuage à travers lequel ses rayons viennent frapper nos yeux ; en vain voyait-on tous les objets lester à leur place , et le matelot exécuter tous ses mouvements sur un vaisseau voguant dans un temps calme, comme si ce vaisseau était immobile, et prouvait-on par là (jue la mobilité de la terre ne devait pas influer davantage, ni sur la position relative des objets terrestres, ni sur les mouvements des animaux qui l'habitent.

Le sacrifice du jugement de nos sens et de nos premières notions était trop entier, les preuves qui devaient nous y forcei- étaient tiop faibles encore, pour que ce système put même subjuguer les philosophes. L'orgueil d'un homme, celui même d'un peuple était humilié du peu d'importance où la petite portion du globe qu'ils embiassent se trouvait réduite dans le système générai du monde, et les prêtres semblaient craindre de voir leurs dieux euxmêmes s'anéantil- dans l'immensité de ce nouvel univers.

On vit à diverses époques ce système se renouveler et disparaître; on finit par l'oublier lorsque l'astionomie se sépara de la philosophie générale. Les astronomes n'en avaient pas besoin pour calculer les phénomènes. En l'admettant même, ils auraient encore été obligés de rapporter à la tei re comme immobile, tous les mouvements apparents des astres. Le moment où l'adoption de ce système deviendiait nécessaire au progrès des sciences était encore éloi-

gné. llsabandonnèreiit des idées qui n'auraient servi qu'à rendre leur science moins populaire, el qui l'auraient exposée à la haine sacerdotale.

Pythagore trouva cette proposition si connue, que dans un triangle rectangle le carré du coté opposé à l'angle droit est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. On dit que cette découverte excita dans l'inventeui- même un enthousiasme que son importance excuse. Elle ouvrait un nouveau champ à la géométrie, puisqu'elle offrait des rapports entre des carrés, des lignes, tandis que jusqu'alors on ne les avait considérés qu'entre les lignes mêmes.

D'ailleurs, en examinant les conséquences de cette proposition , Pythagore s'aperçut qu'en supposant entre les deux côtés du triangle un rapport exprimé par des nombres entiers, souvent celui du troisième avec les deux premiers, n'était pas susceptible de celte expression. Cette remarque devait le conduire à l'idée de ces rapports irrationnels qui, réels et connus, ne peuvent cependant être exprimés par des nombres entiers. Tel est le sens dans lequel il disait que cette proposition devait servir à la perfection de l'arithmétique, mot par lequel on entendait alors la science des nombres en général. Il résultait enfin de cette proposition une application de la géométrie à l'arithmétique, bien précieuse aux yeux du philosophe dont le génie avait entrevu que tout dans la nature est soumis à des lois calculées.

Celte proposition est connue des Chinois et des Indiens : mais elle est le terme où leur génie mathématique s'est ariété, tandis qu'elle a ouvert la car-

DE LIIISTOIRL l)i: LA 1\" iPOQUK. 44'

lièie à celui des Grecs. Pytliagore eut encore l'idée d'appliqiiei- rarithmélique à la nmsi([ue, c'est-à-dire, d'exprimer par des nombres les distances des tons, et de comparer leurs rapports musicaux avec ceux de la longueur des cordes ou des tuyaux. Il est le premier liomme en qui l'histoire des sciences nous montre les caractères incontestables du génie.

Aucun des pliilosoplies dont nous venons de parler n'appartient à la Grèce proprement dite. Tous ont pris naissance dans les colonies asiatiques, et Pythagore, né à Samos, préféra de fixer son séjour dans celles de l'Italie. C'est que les anciennes villes de Grèce étant plus occupées de leurs démêlés politiques, et ayant moins de communications avec les étrangers , les idées transmises par l'éducation y avaient plus de foice; tandis que la curiosité moins active y avait à la fois, et moins d'occasions délie réveillée, et moins de moyens de se satisfaire.

Si la géométrie et l'astronomie paraissent avoir obtenu à cette époque une préférence générale, les autres sciences n'étaient point absolument négligées.

L'invention pratique de la poulie et de la vis a pu précéder Arcbitas. La fable de cet oiseau automate qui se soutenait dans les airs n'est qu'un conte ridicule; mais ces traditions prouvent que la mécanique fut cultivée par les disciples de Pythagore.

On dit ([u'Alcméon, l'un d'eux, chercha le premier à connaître l'organisation des êtres animés par la dissection des quadrupèdes et des oiseaux , paice (pie la superstition interdisait alors la disseclit)n des cadavres humains. On lui attiibue d'avoir écril Ir

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