‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 28 sur 40 · i FRAGMKNX · texte numérisé non relu

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premier sur les phénomènes de la nature. On raconte (ju'Hippocrate, envoyé par les imbéciles àbdéritains pour guérir Démocrite qu'ils accusaient de folie, parce qu'il étudiait la nature au lieu de travailler à augmenter sa fortune, le trouva occupé de recherches sur l'anatomie comparée.

Les lumières que les philosophes répandirent alors dans la Grèce furent-elles le fruit de leur génie, ou n'ont-ils fait que rapporter à leur patrie les connaissances qu'ils avaient puisées dans l'Orient? On accuse les historiens grecs d'avoir voulu flatter leur nation en lui attribuant ce qui depuis un temps immémorial était connu de peuples plus anciennement civihsés : du moins cet orgueil national n'a pas préservé ces mêmes historiens d'un respect superstitieux pour la sagesse antique dont les prêtres de ces peuples se vantaient d'avoir conservé le dépôt, et cette exagération en un sens contraire a dû balancer dans leurs récils les effets de leur partialité. J'ai dit ailleurs à quoi, d'après les monuments qui nous restent, il paraît juste de réduire cet orgueil national : mais pour déterminer les philosophes grecs à ces courses lointaines et pénibles, il n'était pas nécessaire qu'ils partageassent, sur la science profonde des Orientaux, les préjugés vulgaires; qu'ils se fussent laissé séduire par les récits merveilleux des commerçants et des navigateurs; qu'ils eussent été jaloux d'acquérir cette autorité que donnaient alors ces voyages. Ils y avaient encore été entraînés par un motif purement scientifique. Ils ne pouvaient se dissimuler que les observations aslio-

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nomiques ou les reclierclies physiques faites clans la Grèce même, n'avaient été suivies, ni pendant assez de temps, ni sur un espace assez étendu, poui' servir de base, soit à la théorie des mouvements célestes, soit à la connaissance des phénomènes physiques. N'eussent-ils espéré rapporter de leurs voyages que la méthode d'observer le ciel employée dans ces antiques établissements, (|ue les observations qu'on y avait recueillies, et les faits extraordinaires dont on v avait conservé le souvenir, c'en était assez sans doute pour exciter, pour justifier leur ardeur. Jetés, sans autre appui que leur génie, dans un monde où ils n'apercevaient, au delà de quelques générations et d'un étroit horizon, que des temps couverts de ténèbres et des teries inconnues, un faible espoir suffisait poui' leui' inspiier de giands efforts. — Mais durent-ils réellement à ces vovages les connaissances dont ils ont alors enrichi la Grèce? Il est permis d'en douter: jusqu'à présent, si on excepte l'idée du véritable système du monde, exposée par Pythagore, on ne trouve rien (jui s'élève au-dessus des connaissances sacerdotales. Mais est-il vraisemblable qu'on eût révélé à Pythagore la propriété du triangle rectangle, et qu'on lui eût caché les principes de la numération décimale, si piéféial)le à celle des Grecs; qu'on lui eût découveit le vrai système du monde, et caché les méthodes empiriques de calculer les éclipses? IN'estii pas [)lus naturel de penser que les philosophes n'apprirent rien de ces charlatans sacrés, sinon des fables, (juelques demi-vérités, la portion des connaissances astronomiques qu'on ne

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cachait point au vulgaire, et qu'ils eurent la sagacité de deviner le reste?

Dans ces premiers temps de la philosopliie grecque, nous trouvons le premier et même l'unique exemple d'une instruction absolument libre, indépendante de toute superstition , affranchie de toute influence des gouvernements, sans autre but pour le maître que de répandre des vérités et de former des hommes; sans autre objet pour le disciple, que d'acquérir des lumières et de se préparer des vertus.

Le philosophe n'admettait dans son école que ceux qu'il en jugeait dignes; souvent il les soumetlait à des épreuves rigoureuses. Non-seulement il leur enseignait le système de doctrine qu'il avait formé sur les sciences physiques, il les instruisait dans l'art de raisonner, et par ses préceptes, et en les exerçant à la discussion ; il leur exposait ses idées sur l'origine et les lois générales de l'univers ; mais il leur développait les principes d'après lesquels ils devaient se conduire pour être heureux, sages et fidèles à leuis devoirs. Tantôt il les présentait sous la forme de maximes énergiques ou piquantes; on en a conservé un grand nombre qui sont en général des règles de conduite bien plus que des leçons de justice ou d'humanité, dont quelques-unes même sont plutôt d'une politique adroite que d'une morale rigoureuse : tantôt ils cherchaient à leur inspirer l'indifférence pour les faveurs ou les revers de la fortune, le mépris des douleurs et de la mort, l'insensibilité pour les passions personnelles, et même quelquefois pour les affections de la nature. Ils op-

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posaient à tous les penchants conuplems la satisfaction delà conscience; surtout l'orgueil de se montrer supérieurs aux faiblesses humaines ; une espèce d'inflexibilité fondée sur le sentiment de sa diirnité et de sa force d'âme, était alois le caractère propre de cette philosophie pratique. Mais des maximes, des exhortations aidées même de l'enthousiasme, n'auraient pas suffi pour faire contractei- cette inflexibilité à des âmes souvent faibles. Aussi le maître leur enseignait à s'y exercer en quelque sorte par l'habitude des privations volontaires, par des efforts de plus en plus difficiles qu'ils s'imposaient à euxmêmes; par des triomphes sur des tentations auxquelles ils s'exposaient pour essayer leurs forces. Ce n'était pas la science , mais l'art de la morale que l'on apprenait dans ces écoles, et l'on prouvait qu'on y avait profité plus encore par son caractèie et ses actions, que par ses opinions ou ses lumières.

Le chef de l'école désignait ordinairement son successeur, choisi parmi les plus célèbres de ses disciples , et ce successeur perpétuait ou perfectionnait la doctrine de son maître. Mais d'autres disciples ouvraient souvent ailleurs de nouvelles écoles, qui toutes s'honoraient du nom du premier instituteur.

Elles se divisèrent en deux classes principales. Dans l'une, connue sous le nom d'école ionique, on reconnaissait Thaïes pour premier fondateur : l'autre, qui eut Pythagore ])our instituteur, porta le nom d'ita/ir/ue, parce que ce philosophe ouvrit à Crotone sa première école, et que ses disciples se répandiient surtout eu Italie et en Sicile.

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J ai dit école, et non pas secte. Ce dernier mot ne convient qu'à ces nouvelles écoles qui, dans la suite, se partagèrent la philosophie, se signalèient par leurs disputes, et adoptèrent en quelque sorte des formulaires de croyance.

Un caractère général distingua les écoles ioniques de celles de Pytliagore. On trouve dans les premières plus d'indépendance, moins d'austérité, une philosophie plus personnelle et moins active; plus de détachement des intérêts passagers de la terre pour chercher le repos, pour s'occuper des phénomènes de la nature et des vérités des sciences. Le précepte de s'abstenir des affaires publiques s'y applique, non-seulement aux motifs d'ambition et de gloire, mais presque à l'amour de la patrie et de la liberté.

Dans les écoles de Pylhagore , tout portait l'empreinte de la sévérité. L'abstinence de la chair de tout animal, et celle des liqueurs foites, étaient imposées aux disciples : un silence rigoureux de plusieurs années était exigé comme épreuve nécessaire pour être admis à la connaissance des vérités d'un ordre supérieur. C'était alors qu'il cherchait à former des hommes capables de faire le bonheur de leurs propres familles, de porter l'ordre et la paix dans celles d'autrui, d'appeler les villes à la liberté, de combattre la tyrannie, de donner aux peuples des lois sages et justes; c'était dans les soins pour le bonheur des autres hommes qu'il plaçait la tranquillité, l'indépendance, et l'orgueil courageux de sa philosophie active et bienfaisante.

Pythagore avait trouvé dans l'Inde l'abstinence

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de la chair des animaux, adoplée comme un principe religieux, et il avait observé les heureux effets de cette institution sur les mœurs du peuple. Accoutumés à ne voir jamais couler le sang, à regarder comme une barbarie la mort d'un animal, quand elle n'a point pour excuse la nécessité de se défendre, les Indiens ne pouvaient envisager le meurtre qu'avec horreur. Une répugnance invincible à le commettre était devenue, pour ainsi dire, une conséquence de leur organisation physique indépendante de leur volonté, et, sous le plus honteux esclavage, leurs lois étaient douces , leurs mœurs humaines et paisibles.

Le philosophe sentit combien, dans une nation belliqueuse, ivre de gloire et de liberté, des hommes qu'il voulait accoutumer au mépris de la mort, à des vertus austères, à une haine vigoureuse delà tyrannie, avaient besoin que Thumanilé devînt en eux un sentiment profond, presque invincible, que leur volonté même ne pût le maîtriser sans efforts, qu'il leur fallût déployer toute la force de leur âme, non pour résister à la vengeance et à la colère, mais pour obéir à la nécessité même la plus évidente et la plus juste, quand elle commande un acte de rigueur. Il savait que plus une nation a d'énergie, plus elle est exposée à la corruption la plus funeste, celle de la férocité , si le respect pour le sang des hommes n'est pas la base piemière de sa législation et de ses mœurs, et que cette corruption le conduit rapidement à un stupide et sanglant esclavage. F.n transportant celte institution dans son écolo,

Pythagore y transporta l'opinion sur laquelle on l'a fondée dans l'Inde : la croyance que les âmes humaines passent, après la mort, dans le corps des animaux, et sont toujours subsistantes, mais étrangères à elles-mêmes, et n'ayant dans chaque vie que les idées, les penchants qui naissent de leur union au corps organisé qu'elles occupent.

Cette opinion suppose seulement, qu'une monade (i) subsistante après la dissolution du corps, susceptible de recevoir des sensations, d'avoir des désirs , exerce ses facultés avec plus ou moins d'étendue, suivant la nature du corps organisé avec lequel, d'après une loi générale de la nature, elle a des rapports exclusifs dans certaines circonstances déterminées. Rien ne prouve l'impossibilité d'aucune de ces hypothèses; mais nous n'avons aucun moyen de .savoir si elles sont conformes à la réalité.

Peut-être Pythagore lui-même n'y attachait-il que cette demi-croyance. Peut-être cette doctrine n'étaitelle destinée qu'à ceux de ses disciples qui ne s'étaient pas encore montrés dignes d'une entière confiance, et cachait-elle cette doctrine, et plus simple, et plus vraie, que dans l'homme et dans les animaux, le principe du sentiment et de la pensée est de la même nature, possède les mêmes facultés, mais à des degrés inégaux, et qu'ainsi nous ne pouvons traiter avec barbarie des êtres capables comme

(i) J'emploie ici le mot de monade seulement pour désigner un être M«; cette monade est donc l'être quelconque qui appartient à l'unité du moi.

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nous de plaisir et de douleur, sans violer à leur égaid et sans affaiblir en nous-même les sentiments de la pitié naturelle et les fondeïuenls de la justice.

Les colonies grecques de l'Italie et de la Sicile choisirent plus d'une fois leurs législateurs dans l'école pythagoricienne; c'est là cpie se formaient les destructeurs de ces tyrannies passagères, que l'exemple d'une chute toujours sanglante n'empêchait pas de se reproduire sans cesse. On dit qu'un tyran ne pouvant souffrir des hommes qui ne permettaient pas à leurs semblables de jouir d'un pouvoir long et paisible, fit mettre le feu à leur école, et les enveloppa tous dans un massacre général. Du moins estil certain que, très-peu de temps après Pythagore, la grande Grèce n'offrit plus aucune trace de cette école si florissante; on vit seulement quelques hommes embrasser encore, les uns son système astronomique, comme Aristarque de Samos , et Philolaûs ; d'autres sa philosophie, comme celui qui eut l'honneur de former Épaminondas , jusqu'au moment où une secte d'illuminés abusa du nom de Pvthaç:ore et de quelques-uns de ses principes , pour propager d'absurdes superstitions, et substituer les opérations de la magie et des observations mystiques, aux méthodes de la philosophie et aux principes de la morale. Phérécide, maître de Pythagore passa pour avoir le premier écrit en prose des ouvrages suivis, environ deux mille trois cent cinquante ans avant notre ère , et plus de trois siècles après Homère. 11 paraîtrait naturel que dans une époque où a poésie s'était déjà élevée si haut , où le langage des vers

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