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avait déjà tant de majesté, de force, de couleur et d'harmonie , la prose grecque eût atteint en peu de temps toute la perfection dont elle était susceptible. Cependant, ses progrés paraissent aussi lents que si son enfance avait été contemporaine de celle de la poésie. Mais les ouvrages pour lesquels on adopta la prose étaient ceux où non-seulement la versification eût donné à l'esprit des entraves trop gênantes, mais ceux où les mouvements et la hardiesse de la poésie eût contrasté avec la marche régulière et la précision des idées. Une prose trop rapprochée du style des poètes n'eût pu être employée, ni dans les recherches philosophiques , ni dans l'histoire, ni dans les discussions oratoires.

Aussi les premiers prosateurs grecs furent- ils sévères et froids; on ne trouve dans Androclide , un des plus anciens orateurs, ni les tours, ni les mouvements, ni les figuresqui depuis ont formé la langue de l'éloquence grecque.

Hérodote, élégant, harmonieux, raconte avec clarté, avec noblesse, mais il ne peint ni les événements , ni les hommes; on y chercherait en vain ces grands traits qui caractérisent les peuples ou les époques, ou ces résultats qui jettent des masses de lumières sur les profondeurs de la morale et de la politique. Son ouvrage prouve surtout combien alors on était peu instruit chez les Grecs sur l'histoire même assez connue des nations barbares les plus voisines, et dans quelles étroites limites leurs connaissances géographiques étaient resserrées. La crédulité de l'historien montre quelle devait être

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celle de ses auditeurs; et cette foule de prodiges, rapportés avec la plus confiante bonlioniie, prouve combien les progrès de la raison générale avaient été faibles, et dans quelle ignorance sur les pliénomènes et sur les lois de la nature, la niasse des hommes instruits était encore plongée. On voit combien peu l'esprit philosophique s'était encore étendu au delà des limites des écoles.

Le rhythme de la poésie grecque avait pour base, non le nombre, mais la durée des syllabes; on v comptait les temps, et non les sons. Ce rhythme, plus sensible à l'oreille , et qui n'a pas besoin d'être fortifié par le retour symétrique des mêmes sons, offre à la fois, et plus de variété, et plus de ressources pour l'effet. Mais il a un autre avantage, celui de donner à la langue une prosodie plus constante, plus marquée, de diminuer le nombre des svllabes, soit indifféremment longues ou brèves, ou n'avant qu'une valeur moyenne. Par là, non-seulement la prose acquiert une harmonie plus sensible, mais la prononciation est plus délicate, la langue plus sonore, on peut se faire entendre mieux avec la même force de voix, on triomphe plus aisément des bruits sourds qui la couvrent; l'oreille a un moyen de plus pour reconnaître les mots.

Hésiode avait raconté des fables et donné quelques préceptes. Les deux poèmes d'Homère n'étaient que le récit d'événements moitié historiques, moitié merveilleux; et, d'après ce qu'il attribue lui-même au poète d'Alcinoùs , il paraît que tous deux avaient suivi l'exemple de leurs prédécesseurs. Les poètes

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chantaient leurs vers en s'accompagnant de la lyre, et des rapsodes qui avaient retenu leurs poèmes, parcouraient les villes et en chantaient des fragments, moyennant un salaire qui se réglait sur la réputation du poète ou le talent du musicien.

On sentit bientôt que ni la mesure du vers hexamètre, ni les longs récits ne convenaient à la musique; et le goût des Grecs, passionnés pour cet art, les porta bientôt à cultiver un genre de poésie qui, par la forme et l'étendue des ouvrages, le choix des idées, des sentiments, des images, les mouvements du style, la mesure plus variée des vers et leur distribution, favorisait les effets de la musique, tandis qu'elle-même ajouterait une nouvelle vie et de nouveaux charmes aux impressions et aux beautés de la poésie.

Ce genre, qui porta le nom de lyrique, fut consacré aux hymnes, aux chants guerriers, aux éloges des héros ou des vainqueurs dans les jeux des gymnases , aux chansons où l'on peignait les plaisirs , les douleurs, les inquiétudes de l'amour, les tourments de la jalousie, les charmes de la volupté.

Les odes de Thyrtée, de Stésixore, d'Altée, de Sapho, d'Anacréon, appartiennent à cette époque qui se termine à Pindare.

On raconte que les Spartiates durent leurs victoires sur les Messéniens, à Thyrtée, envoyé par les Athéniens comme général, par une obéissance dérisoire pour l'oracle d'Apollon. Les chants du poète réveillèrent la valeur lacédémonienne abattue par des défaites repétées. Mais si c'est une fable, elle est assez

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ancienne pour piouver presque autant (jue le fait inême, et la sensibilité des Grecs pour la poésie, et la puissance de ses effets réunis à ceux de la musique.

11 nous reste à peine des fragments de ceux de ces poètes qui cultivèrent le genre héroïque; mais si le témoignage des anciens nous les représente comme au-dessous de Pindare, il n'établit point entre eux cette différence d'un poëte barbare à celui qui atteint presque la perfection de l'art. Placés d'ailleurs entre Homère et Pindare, il est impossible qu'ils aient pu rester à une distance si grande de tous deux.

Les chansons voluptueuses d'Ânacréon ont encore pour nous le mérite du naturel, de la grâce, de la douceur dans lesrhy thmes ou les images. On y trouve, pour la première fois, cette morale qui place le bonheur dans la jouissance tranquille et modérée des plaisirs des sens, et où l'amour ne se montre que pour y mêler plus de délicatesse et des charmes plus touchants. C'est aussi le premier poète où l'on trouve ce que dans notre langue nous appelons de l'esprit; il y consiste à exprimer, par une heureuse allégorie, par une image agréable, des réflexions simples, mais vraies et devenues dès lors trop communes.

Les fragments de Sapho respirent la passion ; avant elle, aucun poëte ne l'avait peinte avec tant de vérité et d'énergie, et même il ne reste de ceux qui l'ont suivie rien qui égale cette sensibilité brûlante et profonde. La poésie élégiaque, qui consacrait

un rhythme parliculier à l'expression de la douleur, était cultivée. Le satirique Archiloque avait inventé le vers ïambique : plus rapide, moins tendre, moins chantant, en quelque sorte, et plus voisin de la prose que l'hexamètre, il convenait mieux aux genres de poésie qui doivent se rapprocher davantage du langage ordinaire.

Les Athéniens connaissaient déjà la poésie dramatique. Il était naturel d'imaginer que la représentation d'une aventure plaisante où l'on copierait les discours, les gestes des personnages, amuserait plus qu'un simple récit. Puisque l'on écoutait avec intérêt celui qui, après avoir dit : Je vais vous raconter les discours de Cœnée , semblable aux dieux, etc., prononçait ce discours à la place du héros, il était facile de prévoir qu'on l'entendrait plus volontiers encore, si, ajoutant à la fiction, il se présentait comme le héros même; si, au lieu de dire ensuite : Ainsi parla Cœnée, et les vieillards qui V écoutaient répondirent, etc., quelques autres hommes, placés auprès de lui, chantaient celte même réponse. Ces arts ne pouvaient donc manquer de naître dans un pays où des hommes ingénieux ayant fait de ces récits l'occupation habituelle, dont ils attendaient leur subsistance, étaient excités par l'intérêt comme par la gloire à perfectionner les moyens qu'ils pouvaient avoir d'attacher et de multiplier leurs auditeurs.

Mais les progrès de ces arts, comme ceux de la musique et des arts d'imitation , appartiennent à un autre temps.

Dans presque tous les États de la Grèce, les lois

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fondamentales avaient déjà reçu la forme qu'elles conservèrent jusqu'au moment où elles s'anéantiront devant la puissance romaine.

En Sicile, en Italie, les retours vers la tyrannie étaient plus fréquents, plus durables que dans la Grèce où les cités voisines étaient plus à portée, soit de la prévenir, soit d'en accélérer la destruction, et où chaque peuple avait moins à craindre les effets également dangereux pour sa liberté des guerres ou des alliances étrangères. Sur les côles de l'Asie Mineure et dans les îles voisines , l'influence de l'empiie des Lydiens et de celui des Perses favorisait la tyrannie, diminuait l'amour de la liberté. Tantôt subjuguées par les barbares, tantôt consentant à sacrifier leur indépendance, pourvu qu'on leur permît de conserver leurs lois, appelant des rois à leur secours pour se délivrer d'un tyran, ou le recevant de leurs mains, elles ne conservaient plus qu'à demi le caraclèie, le courage, et l'esprit des Grecs. Le génie national s'y affaiblit, les mœurs s'y dénaturèrent. Les talents, la pliilosopliie, semblèrent alors se concentrer davantage dans la Grèce proprement dite. Sa marche avait été d'abord plus lente, parce qu'elle était isolée, qu'elle formait une plus grande masse ; mais par la même raison cette marche devait être aussi plus constante et plus assurée.

Presque toutes les constitutions étaient à la fois démocratiques et ihéocratiques, c'est-à-dire, que le peuple entier était vérila])lement souverain; mais qu'à l'exception d'Athènes pendant (juelques époques, il n'y avait peut-être aucune cité où la gêné-

ralité des citoyens jouît de la plénitude de ses droits; celui de faire les lois, de remplir les fonctions administratives on judiciaires, était presque partout réservé à certaines classes, ou aux habitants de la ville principale.

Dans quelques constitutions , le peuple conservait une grande influence sur les choix, sur la décision des affaires les plus importantes; les fonctions étaient conférées pour un temps très-court; les classes privilégiées s'étendaient jusqu'à une grande médiocrité de fortune; dans les autres constitutions, l'influence du peuple ne s'exerçait, pour ainsi dire, qu'aux époques de ces grandes réformes dans les lois qui supposaient des circonstances extraordinaires. Les fonctions les plus importantes étaient confiées pour un long espace de temps, ou elles étaient exclusivement réservées à une classe peu nombreuse.

Dans chaque ville, le parti des riches tendait à se rapprocher de ce dernier point, et le parti populaire à s'en écarter. Celles oi^i l'une ou l'autre de ces deux espèces de constitutions était dominante, favorisaient dans les autres le parti qui maintenait les mêmes principes, et la Grèce se partageait peu à peu en deux grandes ligues, dont l'une eût voulu établir partout l'égalité républicaine , tandis que l'autre cherchait à faire régner partout l'aristocratie, .l'ai déjà observé qu'en général les Grecs se croyaient libres quand ils n'étaient pas soumis à l'autorité d'un seul , ou à celle de chefs donnés ou appuyés par une influence étrangère. Les lois contraires aux fhojfs naturels des houmies, si elles n'altéraient pas

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les formes iépul)licaines, si elles paraissaient au contraire servir à les conserver, loin de révolter les esprits, paraissaient des sacrifices exigés par la patrie. Ainsi l'on ne se plaignait pas de voir la loi violer la liberté domestique et les droits de la tendresse paternelle; soumettre des actions indifférentes à la vigilance de la puissance publique, les ordonner ou les défendre d'après des considérations morales ou poliliques; gêner enfin les uns dans leur industrie, les autres dans la libre disposition de leurs biens par des règlements sompluaires, qui n'avaient d'autre effet que de concentrer et de perpétuer les richesses dans les mêmes familles, et défaire tourner au profit de l'ambition, de l'intrigue, ce qu'ils enlevaient aux jouissances et au luxe. Leurs législations nous offrent souvent des délits créés par la loi seule, des chaînes arbitrairement imposées, enfin des préceptes de conduite ou de régime, des conseils de prudence ou de sagesse appuyés par l'autorité de la loi, lorsqu'ils ne peuvent l'être sans tyrannie que par celle de la raison indépendante des individus. On sent combien ceux qui dominaient, soit par le vœu de la constitution , soit par l'influence populaire, devaient abuser de cette disposition pour exercer un despotisme réel; combien ils avaient intérêt d'excitei- l'enthousiasme pour ce fantôme de la liberté, dans la crainte que, gouvernés par une raison plus calme, les citoyens n'apprissent à connaître leurs droits, ne voulussent plus obéir qu'à des lois, et être conduits que par des honnnes qui sautaient «ii respecter toute l'étendue. I^e peuple.

plus fier qu'éclairé, réclamait l'égalité dans les fonctions publiques, bien moins comme un droit que comme un honneur, ou comme un avantage qu'il se croyait digne de partager.

Ce n'était pas la conservation des droits naturels de l'individu , mais la prospérité du corps politique qui était l'objet de la société. On n'examinait pas si les conditions qu'elle imposait étaient justes, si même elles étaient égales, mais si elles promettaient d'en assurer l'indépendance ou la gloire.

On n'y voit point de traces d'un Etat unique, formé de plusieurs villes, confiant à une assemblée de représentants le droit de faire des lois, ou de les présenter à l'acceptation du peuple, partagé en plusieurs assemblées.

L'idée même de ces institutions était si loin de l'esprit des Grecs, que les habitants des trois villes de l'Ile de Rhodes, voulant former une seule république, ne trouvèrent rien de plus simple que de les abandonner pour se réunir dans une ville nouvelle.

La république de Lycie avait une assemblée commune, formée de députés envoyés par les différentes villes, qui en nommaient trois, deux ou un seul, d'après une première convention; mais il paraît que chaque ville obéissait à ses propres lois, et que c'était moins d'un corps législatif qu'elle les recevait, que du congrès d'une république confédérée, comme celles des Ârcadiens, des Étoliens, des Achéens.

Des contributions réglées d'après la richesse, ailleurs, une espèce de dime, des taxes payées par les

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étrangers , quelques droits sur les marchandises venant du dehors, des tributs fournis par des villes, ou par des îles assujetties : telles étaient les sources du revenu destiné aux dépenses publiques. Quelques cités avaient des domaines : Athènes possédait des mines; et, par une institution très-populaire, le rapport de la contribution annuelle à la fortune présumée était plus giand dans les classes plus opulentes.

Cette politique, qui consiste à s'opposer au succès de l'ambition d'un voisin puissant, même avant d'en être menacé, s'établit alors dans la Grèce. Si dans la guerre entre Sparte et Messène Tinfluence d'Athènes et de Thèbes ne sauva pas cette dernière ville, elle empêcha du moins la tyrannie lacédémonienne de s'étendie sur tout le Péloponèse. Athènes et Lacédémone empêchèrent Thèbes d'exercer un empire absolu sur toute la Béotie.

Si on excepte la barbarie exercée par Lacédémone envers les Messéniens , et par la ligue des villes amphictyoniques , dans la première guerre sacrée, une ville grecque ne perdait point, en se soumettant à une autre, le droit de nommer ses magistrats , de se gouverner par ses propres lois. Mais le peuple vainqueur la forçait de ne faire qu'avec lui la guerre et la paix, disposait de ses forces, de ses revenus, et quelquefois lui imposait une constitution conforme à la sienne, ou favorable à sa domination : les Perses, les Lacédémoniens, les Romains mêmes suivirent cet exemple. Rhodes ne fut réduite en province que sous le règne d'Auguste,

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el la Lycie sous celui de Vespasien. 11 fallait, ou détruire ces hommes accoutumés à respirer l'air de la liberté, ou savoir graduer pour eux le régime de la servitude.

Les mœurs avaient perdu presque tout ce qu'elles avaient conservé de la férocité des temps héroïques; elles devaient ce progrès à la douceur des lois, et à ce goût passionné pour la poésie, pour la musique, pour les jeux du théâtre ou du gymnase.

Les lois, les institutions, prouvent que les législateurs avaient senti, comme les philosophes, la nécessité d'inspirer l'horreur du sang, le respect pour la vie des hommes, la haine et le mépris de tout ce qui porte l'empreinte de la cruauté. Le jugement de l'aréopage, punissant de mort un enfant qui prenait un plaisir barbare à crever les yeux des oiseaux, prouve, s'il n'est qu'un conte, l'existence générale de cette opinion, et s'il est réel, qu'on la portail quelquefois jusqu'à l'exagération.

Tel était le motif de ces expiations sévères, imposées aux hommes coupables de meurtres involontaires , ou de ceux que la justice défend de punir; expiations auxquelles on vit les peuples eux-mêmes se soumettre, lorsque dans un mouvement de fureur ils violaient les asiles consacrés à la pitié.

L'Athénien condamné à perdre la vie , prenait , dans sa prison, au milieu de sa famille et de ses amis, un poison préparé de manière à lui procurer une mort prompte et sans douleurs. On donnait a son suppHce l'apparence d'une mort naturelle ou volontaiie. On écartait du coupable les yeux indiffé-

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renls on ennemis qui anraienl pu ajouter à ses peines; on éloignait des citoyens un spectacle cpii pouvait les endurcir. A. Rhodes, les exécutions se faisaient hors de la ville : on craignait qu'elles ne souillassent les regards du peuple. L'idée d'appeler les hommes à la solennité d'un supplice, comme à une cérémonie ou à un spectacle, n'eût paru aux Grecs que le délire dégoûtant d'une âme lâche, stupide et haibare. La superstition corrompait les institutions douces et respectables. Ainsi, l'asile des autels encourageait le crime par l'impunité, ou était violé par des subtilités barbares. Mais ces erreurs mêmes prouvent encore l'importance attachée à tout ce qui pouvait adoucir des mœurs que l'espiit guerrier et les haines des factions tendaient à rendre féroces.

On trouve, dans les Grecs, cette hauteur d'âme que donne l'égalité, cette fierté de l'homme que la crainte ou l'intérêt ne force point à se courber devant un autre homme. Cet orgueil les portait à s'élever jusqu'à celui dont les vertus, les talents, les services occupaient tous les esprits, dont le nom était dans toutes les bouches, mais non à tâcher de le rabaisser à leur niveau , par la dénigrante calomnie, et de le perdre quand ils ne pouvaient obscurcir sa gloire. Ces sentiments d'esclaves volontaires, que le hasard aurait rendus libres, osaient à peine se montrer dans les hommes les plus stupides. L'Athénien qui se lassait d'entendre donner à Âiistide l'épithète de juste ne savait pas en écrire le nom. Si la jalousie de la liberté avait imaginé l'ostracisme.

la fierté républicaine avail voulu le rendre honorable, et réparer son injustice en l'avouant. L'absence suffisait pour détruire les soupçons; et au premier besoin de l'État, une confiance également glorieuse pour l'exilé et pour ses adversaires, ordonnait son rappel. Cette institution, injuste en elle-même, prouve sans doute que l'art social était encore dans l'enfance , puisqu'il n'avait pas trouvé d'autre moyen d'empêcher un citoyen de devenir, ou de paraître dangereux pour la liberté, et que cette absence était regardée comme un remède efficace; mais elle est en même temps une marque de l'élévation et de la douceur qui caractérisaient l'esprit public.

La vanité de la naissance avait résisté aux mœurs républicaines; mais c'était celle de descendre d'un dieu, d'un héros, d'appartenir, dans les divisions de la cité, à une tribu qui faisait remonter son origine à quelque personnage illustre dans la fable. Elle était plus ridicule que dangereuse : comme elle ne donnait aucune prérogative , personne n'ayant droit d'en contester les titres, on voit qu'elle appartenait également à quiconque était assez sot pour en être flatté. Pour descendre d'Hercule ou de Thésée, il suffisait d'avoir bien envie de le croire.

L'inégalité fondée sur la richesse avait fait naître un autre orgueil de famille , qui se confondait avec celui du pouvoir : il excitait la haine du peuple; il devait être, dans la suite, une des causes de la corruption de l'esprit public.

On vit, à cette époque, la vertu se montrer avec eette sage indulgence, cette délicatesse éclairée, ce

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mélange de sensibilité et de force, celte pureté de principes, celte fermeté paisible, cette fidélité à la justice et à la raison, qu'elle ne peut devoir qu'à la réunion des lumières et de la liberté. Aristide est le premier homme connu qui nous la présente sous ces traits, et en qui on observe toute la bonté, toute la force naturelle de l'âme, perfectionnées par la réflexion, dirigées par des idées précises de devoir et de justice.

Cependant, si les Grecs devaient encore suivre la direction que l'habitude de la liberté et l'amour des lumières avaient donnée à leurs mœurs, s'ils devaient même faire encore des progrès vers le perfectionnement moral de l'espèce humaine, nous verrons bientôt que, dès cette époque même, l'action des causes qui devaient les conduire à une prompte dégénération et à la perte de leur liberté, commence à devenir sensible. Nous apercevrons ces vices nécessairement attachés aux progrès de la civilisation, qui déjà minaient en secret ce brillant édifice, auquel le peu de progrès de la science sociale et l'ignorance de ses véritables principes n'avaient pas permis de donner une base solide.

L'égalité plus grande dont jouissaient les femmes avait rendu les vertus domestiques plus communes et plus pures. Devenues les compagnes des hommes, les femmes avaient pu xigrandir la sphère de leurs idées, et donner quelque essor à leurs facultés naturelles. Théano, femme de Pythagore, cultiva la philosophie ; Sapho obtint une place honorable parmi les poêles : elle est la première femme dont les ou-

vrages soient connus, et ils l'ont immortalisée. Corinne, dont nous avons perdu les poésies, disputa des prix à Pindare, et l'emporta sur lui plus d'une fois.

Cependant l'amour était regardé comme une faiblesse. A peine, ainsi que je l'ai déjà observé, les poètes osèrent-ils le peindre. Les femmes vivaient séparées des hommes; les douceurs attachées à leur société commune étaient inconnues. Il fallut donc que la volupté remplaçât l'amour ; que des femmes instruites à en faire goûter, à en partager les raffinements et les délices, formassent une classe séparée du reste de leur sexe : elles devinrent pour les hommes inoccupés, pour ceux qui avaient le goût des jouissances paisibles de l'esprit ou des arts, une société habituelle et nécessaire.

On avait craint que l'amour ne troublât le j-epos des familles, et les femmes furent condamnées à l'ennui de l'indifférence.

Les habitudes honteuses que celle de la société des femmes aurait pu détruire, continuèrent de souiller la jeunesse grecque; et cette même séparation fit naître, parmi les femmes, un aulre genre de corruption : on avait voulu épurer les mœurs jusqu'à la sévérité, et l'on ne réussit qu'à en perpétuer la dépravation.

Pour prévenir la dégradation , suite presque inévitable de ce goût bizarre , on forma diverses institutions qui autoiisaient entre les hommes , des liaisons intimes, mais innocentes, ou du moins couvertes du voile de la décence. Ici, un jeune homme

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avait un ami qui éclairait son inexpérience, et guidait ses premiers pas dans la carrière de la vie. Là, deux jeunes gens s'unissaient l'un à l'autre, pour partager leurs travaux, leurs périls et leur gloire. Ailleurs, ils juraient de comliallre ensemble, de se défendre, de se venger et de ne point se survivre.

A ïhèbes, une troupe de six mille hommes réunis entre eux par cette amitié publique et par ce serment, porta le nom de bouclier sacré. A Leuctres, à Manlinée, elle triompha de la valeur lacédémonienne, et périt tout entière à la bataille de Chéronée. Ainsi, ne pouvant déraciner une habitude vicieuse, on sut du moins en arrêter les effels corrupteurs; et si on ne réussit point à donner aux Grecs des mœurs pures, du moins on éloigna de celles qu'il fallut leur laisser, la mollesse, l'avilissement et la lâcheté.

L'instruction publique se bornait presque entièrement à quelques exercices de gymnastique, à l'enseignement de la musique, à la lecture des lois; mais un enseignement libre y suppléait à quelques égards. Antiphon avait déjà donné dans Athènes des leçons de rhétorique, ce qui fut plutôt un malheur qu'un avantage. Une foule de sophistes, sortis des écoles de la philosophie, enseignèrent les subtilités de la dialectique, sous prétexte d'en faire connaître la partie la plus utile, lis se vantaient d'instruire dans l'art de raisonner, mais ils ne formaient que dans celui d'égarer sa propre raison , ou d'éblouir celle d'aulrui.

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