OUN
TABLEAU HISTORIQUE
DES PROGRÈS
DE L'ESPRIT HUMAIN
Fnii^ment de. P histoire de la V^ éi)oque.
Dans celle époque, la j)l]ilos()pliie commence à répandre la lumière sur les beaux-arts, déjà dirigés par des observations fixes et justes, épurés par un goût délicat et sûr.
Les sciences, au milieu des erreurs qui en défigurent encore presque toutes les brandies, offrent déjà cependant une masse imposante de vérités. Enfin , chacune d'elles occupe un homme tout entier ; et le génie, concentré dans une seule classe d'idées, doit acquérir par l'habitude et plus de force el plus de souplesse. C'est donc ici le moment d'analyser cette faculté accordée à l'homme de former des combinaisons nouvelles; de chercher , de trouver celles dont il entrevoit la possibilité et dont il sent le besoin , ce don de l'invention qui caractérise piopre-
menl ce qu'on appelle le génie, el auquel l'esprit humain doit ses progrès en tout genre. Les opérations du génie n'offrent à celui qui en suit la marche, qu'une application de celte faculté plus générale de diriger notre attention, de l'arrêter exclusivement sur une ou plusieurs idées, de n'avoir ainsi la conscience que d'une partie de celles qui se présentent à nous simultanément; mais par cette raison d'en avoir, avec la même intensité d'attention , une perception plus forte el plus distincte. De celte faculté générale naît d'abord celle de distinguer les sensations plus simples, dont la sensation composée qui nous frappe à chaque instant est le résultat ; puis celle de saisir dans plusieurs sensations distinctes les éléments qui leur sont communs, celle enfin de comparer , de réunir ces sensations simples ou ces éléments, et de former de leur réunion des idées nouvelles.
Tant que l'exercice de cette faculté est dirigé par l'intérêt de nos besoins , qu'il nous conduit à ces combinaisons que des circonstances semblables offrent à tous les esprits, à celles qui, déjà connues, ont été fixées par des signes de convention , soit dans la langue commune , soit dans celles des sciences; tant qu'il se borne à nous rappeler des combinaisons que déjà nous avons observées, ou même à en former de nouvelles sur des signes qui nous ont été transmis; cette faculté s'appelle intellii^ence ou mémoire. Le mot de i^énie est réservé à ces combinaisons que nous formons avec intention, qui supposent une attention volontaire, et en exigent
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une plus forte, que la mémoire de ce que nous avons appris par la communication avec les autres hommes ne peut nous offrir; et auxquelles une imitation facile de combinaisons déjà connues, ou l'emploi purement technique d'une méthode, ne pouirait nous conduire.
Dans le langage ordinaire, on exclut encore tout ce qui est futile, d'une faible importance, tout ce qui ne joint point à la nouveauté un caractère imposant d'utilité ou de grandeur, à moins que la difficulté elle-même ne soit assez supérieure aux forces communes, pour tenii" lieu de tout autre mérite.
Les mots d'esprit, de talent, expriu>ent alois celle faculté qui, dans ce degré inférieur, ne paraît pas mériter le nom de génie. Mais, dans cette analyse, nous devons nous arrêter au sens le plus général et le plus précis. Si on le considère dans ses effets, il faut que le résultat en soit nouveau poui- tous les hommes; si on le considère seulement dans l'homme auquel on l'attribue, il suffit que ce résultat ne se trouve point presque entièrement formé par le seul rapprochement de ses lumières acquises.
C'est encore ce dernier sens (|ue nous devons adopter ici, car il s'agit d'analyser les facultés de l'entendement humain , et non de peser les titres qu'elles peuvent donner à la gloire.
Le don de l'invention se perfectionne, s'agrarulit par l'instruction, mais il ne la suppose pas. Il n'exige même pas que l'intelligence se soit longtemps exercée, qu'elle ait acquis toute sa force. Pascal, à douze ans, en traçant des figures de géométrie, avait
trouve (|uelqiies-uns des rappoits qu'elles présentaient entre leurs angles ou leurs lignes. Le jeune Féri, à neuf ans, avait trouvé de lui-même les règles de la multiplication complexe. Avant le même âge, ne connaissant pas même la manière d'emprunter les nombres en chiffres, j'étais parvenu à exécuter celte opération sur des nombres de deux ou trois chiffres.
Il ne faut donc pas regarder le don de l'invention comme une faculté particulière, comme un présent fait par la nature à quelques êtres privilégiés, mais ^> comme une faculté commune inégalement répartie. La plupart des hommes, après avoir beaucoup appris, ne peuvent encore s'élever à des combinaisons nouvelles si elles ne sont faciles, ni si elles ne se trouvent presque entièrement formées dans celles qui leur ont été transmises. D'autres savent créer des combinaisons difficiles et grandes, tantôt d'une vaste collection d'idées que leur intelligence a saisies et rassemblées, tantôt même d'un petit nombre d'idées simples qu'elle a, ou creusées profondément, ou finement analysées. Il y a donc une incertitude inévitable dans la limite à laquelle on doit commencer à regarder comme nouveau, comme étant le fruit du génie, le résultat d'une opération de l'entendement humain; mais cette incertitude se retrouve toutes les fois que nous avons à classer des objets qui se distinguent par une suite de nuances insensibles, et elle ne peut nuire à la précision réelle, si, dans le raisonnement , on n'oublie pas cette inexactitude nécessaire. Après avoir déterminé le sens du
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mot génie dans le langage pliilosopliique, je vais essayer d'en analyser les opérations. C'est souvent le hasard qui, dans le nombre en quelque sorte infini des combinaisons nouvelles que l'esprit pourrait former, le dirige vers celles dont le résultat peut être, soit une vérité importante , soit un moyen de frapper l'âme ou l'imagination des autres hommes, soit une méthode d'atteindre plus sûrement, plus simplement à un but utile. Je n'entends pas seulement ce hasard qui influe sui- le choix du sujet de nos travaux ; qui, par une insomnie opitiiâtre, conduit Pascal à regardei' les mathématiques comme une consolation innocente pour un malade; qui fait publier en Allemagne de bonnes tables de la lune, au moment où Newton , découragé par quelques essais sur des tables défectueuses, était près d'abandonner ses recherches; je n'entends pas seulement le hasard qui, dans certaines sciences, offrant le résultat même, ne laisse plus que le mérite de l'observer et de retrouver les moyens de le reproduire encore. J'entends encore celui qui offre à l'esprit, d'une manière inattendue, la conibinaison que peut-être il aurait longtemps cherchée en vain. Ainsi, ce mot de hasard désigne ici la cause inconnue qui, dans les moments de méditation, comme dans ceux d'une rêverie vague, nous présente des combinaisons d'idées indépendantes de notre volonté, et sur lesquelles notre attention ne se fixe qu'après qu'elles sont déjà à demi formées; effet d'une cause analogue à celle qui, dans le sommeil, détermine nos rêves.
Ahiis ce hasard ne présente pas de combinaisons
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achevées et complètes; aussi ce bonheur n'appar- ' \ tient-il qu'à l'iiomme de génie qui peut seul en profiter. Il faut même, pour saisir, pour retenir ce premier fil imperceptible et prêt à se briser, avoir rhabitude d'une attention prompte et forte; il faut avoir celle de tourner ses pensées vers le sujet auquel s'applique cette combinaison fortuite, afin de pouvoir être frappé des rapports fugitifs qui le lient à ; à ces premières inspirations du hasard.
Ainsi, Archimède, dans le bain, sent qu'il peut soulever son corps en employant moins de force, il en conclutque le poids en est moindre; il aperçoit que cette diminution doit être égale au volume de l'eau déplacée, puisqu'un corps qui, occupant la même place, aurait le même poids que ce volume d'eau, ne pourrait avoir aucune pesanteur. 11 voit toute l'étendue de ce principe , et déjà il l'applique au problème de la couronne qui l'occupait alors. Suivons la chaîne des idées qui succèdent rapidement à ce premier fait, présenté par le hasard, et vous jugerez qu'Archimède seul pouvait en piofiter.
Ainsi Newton, assis sous un arbre, voit unepomme s'en détacher, et la force qui la letenait à la branche céder à celle de la pesanteur, et soudain l'idée de la gravitation universelle s'offre à lui. Mais quand on lui demandait comment il avait trouvé le système du monde, il répondait: « C'est en y pensant toujours; » et c'est précisément, en effet, parce que la présence de ces idées lui était devenue en quelque sorte habituelle, que son attention était facilement ramenée vers elle, et s'y portail avec promptitude; c'est par
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celle seule raison qu'une cause si simple a pu produire un effet si reniarcjuable.
Le même hasard influe, quoique d'une manière moins sensible, sur loutes les découvertes; mais il suffil au génie que l'une des combinaisons ulilcs se trouve dans le nombre plus ou moins grand de celles qu'il lui présente. D'abord, une légère attention donnée par riiabilude suffit pour écarter, même d'une méditation vague, toute combinaison qui ne présenterait aucune analogie avec celle qu'on a besoin de former. Ensuite, un jugement rapide, une sorle d'instinct qui devient un des caractères du génie, écarte celles qui ne présentent qu'une lueur de succès incertaine ou trompeuse. Un premier coup d'œil suffit souvent à une sagacité exercée. D'autres fois, de premiers essais sont nécessaires pour déterminer à quitter ou à poursuivre la route qui avait paru mériter au moins d'être tentée.
Celte espèce dedivination lient à la facilité de concevoir, à la clarlé de la précision habituelle des idées, à la faculté de fixer tout à coup sur un objet son attention tout entière. L'exercice fortifie ce tact et le perfectionne. C'est faute d'avoir pu l'acquérir, que l'on voit des hommes capables même d'une forte contention d'esprit, et d'embrasser, de former même, lorsqu'ils sont dirigés, des combinaisons compliquées, se consumer dans d'inutiles recherches faute de ce fil sccourable, se fatiguer dans un labyrinthe inextricable, y marcher toujours el n'arriver jamais.
Mais lors(pie l'esprit a heureusement choisi sa
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roule, il ne peut encore espérer d'en atteindre le terme s'il n'a pas le pouvoir d'embrasser à la fois et dans leur entier, soit par la mémoire, soit par la capacité et la force de son attention , toutes les combinaisons intermédiaires qui conduisent à cette combinaison nouvelle, dernier terme de nos recherches. Il se voit également arrêté dans sa marche, soit lorsque, formant trop lentement ses combinaisons et les divisant en un trop grand nombre d'opérations partielles, il huit par éprouver l'impossibilité d'en conserver dans la mémoire la longue et minutieuse série; soit lorsque, voulant embrasser à la fois une combinaison dont l'étendue excède les forces de l'intelligence, il se voit forcé de laisser échapper un objet dont o!i ne peut saisir distinctement tout l'ensemble. Ainsi le génie suppose une certaine proportion entre la force de la mémoire et celle de l'attention. Plus on possède ces deux qualités à un degré élevé, plus le génie a de facilité, de force, d'activité, suivant qu'elles entrent plus ou moins dans cette heureuse association. En fixant les combinaisons par des signes à mesure qu'elles se présentent, en s'assurant le moyen de les retrouver à volonté, on peut en partie suppléer à la mémoire, et y donner une étendue presque indéfinie; alors, l'esprit le plus borné, à force de patience et de temps, pourrait atteindre à une découverte. Mais ces moyens appartenant à tous ceux qui, en les employant , y joignent et la mémoire et la force d'attention, auraient bientôt devancé celui qui en est plus faiblement partagé. D'ailleurs, si on suppose chaque découverle
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ainsi décomposée en un grand nombre de petites portions, dont aucune n'ofTie un résultat frappant, n'indique un progrès ultérieur , quel motif engagerait à s'en occuper, quelle espérance adoucirait la fatigue des recherches? Combien ne faudrait-il pas d'heureux hasaids pour que des esprits bornés se succédassent dans la route si longue, où, privés de ce tact que nous avons compté parmi les caractères du génie, ils ne trouveraient, ni dans eux-mêmes, ni dans l'objet qu'ils poursuivent, rien qui pût servir à diriger leur marche pénible?
Ainsi , quoique le génie ne soit pas une faculté distincte, quoique dans ses degrés les plus faibles il se confonde avec les autres facultés de l'intelligence humaine, sans que l'on puisse tracer entre elles et lui une limite rigoureuse, il a cependant des caractères constants auxquels on peut le reconnaître. Essayons maintenant de suivre sa marche dans les diverses opérations de l'esprit , et de montrer que, malgré la diversité des moyens et des effets, il n'y est jamais que la faculté de former de nouvelles combinaisons d'idées. Je dis des combinaisons d'idées parce qu'une image n'est proprement que l'idée d'une chose sensible, accompagnée d'un souvenir distinct et des sensations qui ont servi à la former. L'imagination est la faculté de combiner ces idées. Si l'âme est vivement agitée par quehjue passion, le souvenir de ces sensations peut produire sur elle une impression presque égale à celle de la réalité. Cette illusion devient encore plus facile si le hasard fait entrer dans cette combinaison quelques sensations actuelles.