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f\Sl FIIAGMENT
En effet, alors que celles qui irexistenl que dans la mémoire deviennent pour nous ce qu'est cette portion des sensations réveillées par un objet qui nous frappe plus faiblement , la force de l'impression produite par les autres nous conduit alors à supposer dans celles-ci une force réellement égale.
Quand ces combinaisons d'images sont formées volontairement, l'imagination est une faculté active; on la regarde comme passive quand elles se présentent spontanément à l'esprit, quand elles sont le résultat involontaire des mouvements qui agitent l'âme ou qui la troublent.
L'imagination est une source d'erreurs, non-seulement lorsqu'elle est la cause de véritables illusions, mais aussi lorsque nous confondons la force, l'impression que font sur nous ses combinaisons, avec celle qui, née de la constance des objets , suppose des motifs de croire avoués par la raison.
Du moment où l'iiomme a pris l'habitude d'attacher constamment des signes à ses idées , l'imagination peut s'exercer sur ces signes eux-mêmes. Ainsi, par exemple , les idées abstraites que la géométrie considère sont exprimées par des lignes , et le géomètre qui veut suivre de tête une démonstration, ou qui cherche à résoudre un problème, imagine des combinaisons de lignes, ou se représente des figures comme si elles étaient déjà tracées sur un tableau. L'algébriste est également obligé d'imaginer des formules, des opérations, s'il veut ou calculer sans écrire , ou trouver une vérité nouvelle. Ni l'un ni l'autre ne pourraient rien exécuter au delà de ce que
DE l'histoire de LA V* lîPOQUK. ^^'^
leur mémoire leur rappelle, s'ils ne se repiésentaieni d'avance dans leur pensée, s'ils n'imaginaient les figures , les formules , les opérations qui sonl les instruments de leur science, comme un mécanicien, un physicien, un chimiste, imaginent des instruments, des appareils ou des machines. Ainsi, puisque ces images, soit d'ohjets , soit de signes, sont comprises sous le nom général d'idées, puis(|ue leurs combinaisons se forment de la même manière, dans une même intelligence et sont soumises aux mêmes lois, puisque ces combinaisons d'images font partie des opérations nécessaires pour trouver la vérité, même dans les sciences les plus abstraites et qui paraissent au premier coup d'œil le partage exclusif de l'entendement pur, toute distinction eût été plus nuisible qu'utile à la recherche de ce qui caractérise véritablement le génie dans les différentes classes des sciences ou des arts.
Si l'on examine comment un géomètre découvre des vérités nouvelles, on verra que toutes les opérations de son esprit se bornent à trouver une identité de quantité, de forme, de position, entre une combinaison d'idées qu'il a déjà formée et une autre combinaison dont il ne connaît encore que certaines conditions.
Toute découverte mathématique se réduit en effet à trouver le second terme d'une équation dont on connaît déjà le premier (i); ce second terme étant
d (') H pourrait naître ici quel(|ii(' éqiilvocjin- , relativement ;in ](■ sons que j'attribue au mot ror/rirt ; un exemple suffira pour la
assujetli à remplir certaines conditions ; or, ce même terme n'est autre chose qu'une combinaison de quantités abstraites. C'est en examinant ensuite toutes les combinaisons qui satisfont à l'identité exigée, qu'on en distinguera une ou plusieurs qui remplissent les conditions imposées, ou réciproquement. Tout se réduit donc, non à former des combinaisons nouvelles, mais des combinaisons assujetties à certaines conditions relatives à leur quantité, à leur forme et à leur position.
On peut distinguer ici des découvertes qui appartiennent plus entièrement au génie, et d'autres où le hasard paraît exercer une plus grande influence. Dans les premières, c'est un but antérieur et déterminé qui décide des conditions auxquelles la combinaison cherchée doit être assujettie ; dans les secondes, ces conditions restent dans une généralité
faire disparaître. Je suppose que l'on cherche quelle est la force qui, dirigée vers un point fixe, fait parcourir une ellipse à un corps lancé dans le vide. La combinaison connue est ici une force ayant celle propriété; la combinaison inconnue, cherchée est l'intensité de cette force, exprimée en valeurs dépendantes de quantités supposées connues, comme la distance au centre, et d'être exprimée sous cette forme, est la condition, dans le langage algébrique, qu'il faut remplir. On voit que la force est inconnue; mais ce mot inconnue ne porte pas sur la force ellemême, qui est connue par une de ses qualités déterminantes mais sur l'expression de celle force, expression qui est ici l'objet des recherches du géomètre. Ainsi le mot connu a réellement ici le même sens que dans la langue algébrique; mais dans celle-ci on dit , pour abréger, la force, au lieu de l'expression de la force, <»u de l'expression d'une force déterminée de telle manière.
DE l'hISTOIKL: DI. I.A v' l-;iM)Ql e. 4*^-^
vague; une foule de coriibinaisoiis peuvent y satislaire, mais on ne leur accorde le nom de découverte qu'autant qu'elles satisfont déplus à d'autres conditions qui n'étaient ni prévues, ni exigées, mais qui se trouvent après coup présenter un résultat utile ou piquant. Alors ce n'est pas une combinaison ayant tel avantage déteiminé que l'on cherche, mais une combinaison qui en présente un quelconque, et on le cheiche, parce qu'on prévoit qu'il doit en exister de telles. Appliquons maintenant cette même analyse à la démonstration d'un théoième, qui est une véritable découverte, toutes les fois qu'il n'a été trouvé que par induction, ou déduit de considérations quelconques qui n'empêchent pas d'avoir besoin d'une démonstration rigoureuse. D'ailleurs, quand cette démonstration aurait existé ou (prdle existerait encore, elle n'en est pas moins, quant aux procédés de l'esprit, une véritable découverte pour celui qui la trouve de nouveau. Il paiaitrail (jue, dans la lecherche d'une démonstration, c'est moins une combinaison nouvelle que l'identité de deux combinaisons connues qui est le véritable objet de la découverte. Mais, dès que cette identité n'est pas immédiatement perceptible , elle ne peut le devenir qu'en formant des combinaisons nouvelles qui , intermédiaires entre les deux extrêmes, puissent servir aies rapprocher. Ainsi, même dans ce cas, la découverte consiste encore à trouver une combinaison nouvelle idenlicpie avec l'un des deux termes, et assujettie à la condition de pouvoii- servir à montrer son idrnlité avec le second.
Quant à celui où la recherche de la solution d'un problème conduit à en trouver l'impossibilité, la découverte consiste dans celle des moyens de prouver cette impossibilité, et alors la découverte de ces moyens suppose la formation de combinaisons nouvelles.
Dans les sciences physiques , on ne peut donner le nom de découverte qu'à l'observation d'un fait nouveau, à celle d'un rapport d'identité, d'analogie, de conséquence entre deux faits, enfin à celle de ces faits généraux auxquels on donne le nom de lois.
En parlant des sciences mathématiques, il était inutile de distinguer la découverte de la chose même et celle des moyens de la trouver. En effet, une méthode susceptible d'être séparée de l'application qui peut en être faite à une question , est elle-même un problème à résoudre : la même analyse s'y appHque exactement, et il est indifférent d'examiner si on doit la reconnaître, ou dans la découverte d'une méthode, ou dans la solution d'une question, par un emploi heureux et nouveau des méthodes connues. Mais, dans les sciences physiques , la découverte de la chose même, ou celle des moyens d'y parvenir, doivent être distinguées, parce qu'elles ont pour objet des idées d'une classe différente, et que le génie qui les produit peut appartenir à des individus différents.
L'observation d'un fait nouveau n'obtient pas le nom de découverte, si , pour le voir, il suffit d'avoii- des veux et des connaissances antérieurement
DK LUISrOlKE DE LA V ÉPOQUE. 4^7
acquises. Ou exige que l'obseivaleur ait eu besoin de trouver des moyens nouveaux pour soumeltre à des observations immédiates les objets qui doivent présenter des faits inconnus. Dans ce cas, l'invention est dans les moyens seuls. C'est par l'invention de son ingénieux appareil, pour recueillir, conserver, soumettre à des expériences, et combiner entre eux les différents airs, et non dans l'observation des résultats nouveaux de ces expériences, que Priestley a mérité le titre d'homme de génie.
Il est inutile de prouver que l'emploi de moyens nouveaux suppose de nouvelles combinaisons d'idées; et si l'observation immédiate d'un fait est une véritable découverte, n'est-ce pas seulement quand ce fait est lui-même une combinaison de faits isolés dont il faut former un système unique, ou une suite de faits successifs, dont il a fallu saisir l'ordre et la liaison ? C'est donc toujours à une nouvelle combinaison d'idées qu'il a fallu s'élevei', s'il s'agit de découvrir les rapports de deux faits ou de deux classes de faits : ou chercber en quoi ce rapport consiste, parce que l'existence en est déjà connue, ou cbercber d'abord si ce rapport existe léellement. Par exemple, on savait que les pliénomènes de la bouteille de Leyde étaient des pliénomènes électriques, et Franklin n'avait à trouver que les faits plus simples, plus généraux, de la même classe, dont la combinaison formait ces phénomènes nouvellement observés. Mais lorsqu'il cherchait le rapport de ceux de la foudre avec l'électricité, il avait à prouver «fabord l'existence de ce rapport. Cette découverte
des rapports qui existent entre des faits embrasse celle de ce qu'on appelle la cause des phénomènes, comme celle des effets encore inobservés d'un phénomène connu, comme enfin celle de l'application d'un fait quelconque aux moyens de remplir un but pratique.
Dans toutes ces questions, on trouve toujours à déterminer un rapport dont on connaît l'existence, ou à trouver de plus l'existence même de ce rapport. II faut que l'un des deux faits qui en sont les termes soit au moins connu; mais on peut supposer également ou que l'autre est aussi connu, ou que l'on sait seulement à quelle classe de faits il appartient, ou même que cette dernière donnée man(jue absolument.
L'on voit dans le premier cas une combinaison nouvelle à trouver, comme lorsqu'il s'agit de déniontier un théorème ; dans les autres, un rapport, une identité plus ou moins entière, à trouver entre due chose connue et une autre encore inconnue, mais assujetties à certaines conditions. Ce qui suppose, comme dans la solution d'un problème, la formation d'une combinaison nouvelle à laquelle cette identité appartienne, et qui satisfasse à ces conditions.
Ces faits généraux se déduisent des faits particuliers, en séparant de ceux-ci les circonstances particulières qui les caractérisent, pour les réduire à ce qu'ils ont de commun : c'est donc à trouver cette combinaison commune cachée dans chaque fait, et par consé(pient à trouver une combinaison nouvelle,
DK LHISTOIHE DE LU \' LPOQLE. 48()
à en saisir l'identité avec une portion de celles qui sont offertes par chaque fait paiticulier, que consiste la découverte d'une loi générale. Ainsi Kepler a l'idée de chercher l'équalion d'une courbe, dont les rayons, menés d'un point fixe, puissent lui présenter les distances des planètes au soleil dans les différents points de leurs orbites; il cherche à trouver un rapport entre les temps employés a parcouiir les diverses parties de l'orbite, et une quantité dépendante de la nature de cette même orbite; enfin, il veut savoir s'il existe un rapport général entre le temps que les diverses planètes emploient dans leur révolution et une quantité dépendante de l'orbite de chacune, et il trouve que cette orbite est une ellipse dont le soleil occupe le foyer, que les temps sont proportionnels aux aires décrites par les rayons vecteurs, ({ue les carrés des révolutions sont proportionnels au cube de la valeur moyenne de ces rayons [i).
(i) Dans la première question, la découverte était moins l'équation de la courbe qui satisfaisait à la condition, que l'idée de mettre l'équation des courbes connues sous une forme qui rendît facile la comparaison entre les distances et les rayons correspondants de la courbe.
Mais c'est ici une circonstance particulière qui tient, i° à ce qu'alors on connaissait très-peu de courbes, ce qui permettait d'essayer d'abord celles qui l'élaient; 2" à ce que celle qui satisfaisait à la question se trouvait dans cenombre; autrement, après avoir trouvé la forme sous laquelle il fallait chercher l'équation de la courbe et en déterminer l'équation, on aurait eu une découverte nouvelle à faire, au lieu d'une simple observation sur les courbes connues.
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La découverte peut consister dans rinvention d'un instrument, dans la détermination de la mesure précise et calculée d'un fait observé, d'une loi déjà connue, et alors l'invention , quant aux opérations qu'elle exige, appartient souvent à une branche des sciences différente de celle dont son résultat fait partie. Il est aisé, dans chaque cas particulier, de voir à quel genre de sciences, à quelle classe d'idées se rapporte la découverte; et ce que nous avons dit sur la marche générale du génie dans cette science s'y applique immédiatement.
Dans la mécanique pratique, dans les arts qui en dépendent, les véritables découvertes supposent nécessairement la combinaison nouvelle des movens simples de modifier et de ménager les forces, de diriger, de régler les mouvements, de disposer les diverses parties d'une machine, de varier ces dispositions, afin de produire un effet donné; et comme cette combinaison nouvelle doit se former dans la pensée, du moins par partie, avant d'être exécutée, il en résulte évidemment que toute invention en ce genre se réduit encore à une nouvelle combinaison d'idées.
Dans les arts chimiques, un procédé nouveau n'est évidemment qu'une combinaison nouvelle, formée tout entière dans la pensée, pour être ensuite vérifiée par l'expérience, ou seulement préparée par la théorie, et ensuite modifiée, achevée par l'observation dans une suite d'essais ; c'est donc soit une nouvelle combinaison d'idées déjà reçues ou formées par l'intelligence, ou ime combinaison
DF. 1,'histojri: J)k la^ V' lîpoQLi;. /mi
de ces idées avec celles que l'observation dirigée par la réflexion peut y ajouter, et toujours une combinaison nouvelle d'idées.
Mais il faut ajouter que souvent aussi, dans ces deux classes d'arts, l'observation de faits non aperçus peut être une véritable découverte, conune dans les sciences pbysiques, et les mêmes réflexions doivent s'v appliquer.
Souvent, dans ces arts^ le génie paraît une sorte d'instinct alliable non -seulement avec une passive ignorance, mais avec la stupidité, (pielquefois même avec une sorte de demi-folie. Mais celte stupidité a pour cause unique le défaut d'instruction et riiabilude de ne porter une attention forte que sur une classe d'idées troj) resseriées. On ne renuu(pie presque jamais ces pbénomènes dans les genres qui exigent des connaissances étendues, variées, et l'babitude générale de la réflexion. La demi-folie a une cause semblable. La même tête capable de former des combinaisons nouvelles, d'en saisir l'ensemble, peut n'avoir ni une instruction assez approfondie, ni une raison assez perfectionnée, assez fortifiée par l'exercice, pour juger ces mêmes combinaisons. Elles le sont loutes indifférenmienl , et il faudrait ensuite, pour ainsi dire, une autre tête pour en faire le choix. Ces! par les mêmes raisons que l'on attri}>ue ces mêmes découvertes à une sorte d'instinct, et il faut y ajouter encore que souvent elles sont moins l'effet d'une recherche méthodique et suivie que celui d'une inspiialion en quelque sorie soudaine. Vn homme (|Mi [)rali(pie un
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art, ou (|ui s'en occupe, prend l'Ijabitude de s'en représenter les opérations; des combinaisons diverses, des nnoyens qui semblent propres à les exécuter, errent au hasard dans sa pensée; tout à coup une d'elles le frappe plus fortement; il s'y attache, et elle se trouve à la fois et nouvelle et juste. Son procédé est le même que celui du génie; mais on n'y trouve pas cette attention forte, dirigée par la volonté, nécessaire dans d'autres genres. Le tact qui juge les combinaisons est moins éclairé, moins sûr. Le génie, si on le compare à celui des sciences, y est à peu près ce qu'est l'instinct à la raison, dont il diffère seulement parce que l'on a une conscience moins distincte de ses opérations et des déterminations de la volonté qui les dirige.
Le génie militaire considéré comme préparant les moyens de résister ou de vaincre, ne diffère en rien de ce qu'il est dans les autres arts. On sait que la grande tactique elle-même n'est qu'un problème de géométrie de situation, assujetti aux conditions nécessaires pour que le but de l'art soit rempli. Mais l'emploi de ces moyens peut exiger du génie nonseulement dans la formation d'un plan de campagne ou de bataille, mais aussi dans l'exécution, au milieu de l'action même. C'est celui du général, de l'homme de guerre; mais en quoi consiste-il alors ? Cette question est d'autant plus utile à résoudre, que sa solution doit s'étendre aux autres genres, où la promptitude avec laquelle agit le génie lui donne également l'apparence d'une inspiration soudaine.
Si ce général n'emploie que les njoyens qui se
DE l.'mSTOlKK DE LA. V ÉPOQUE. /{QS
seraient présentés à tout officier instruit dans le silence du cabinet, ou dont l'histoire militaire donne des exemples , alors on peut estimer ou la fermeté de son caractère qui conserve à son esprit une liberté entière au milieu du danger, du tumulte, et de l'inquiétude du succès, ou de la force de tète qui résiste aux effets de ses agitations intérieures; mais il ne mérite pas plus le titre d'homme de génie que le poëte ou le géomètre qui , à côté de lui , ferait alors une pièce de vers ingénieuse, ou résoudrait par une méthode connue un pioblème difficile.
On exigerait donc qu'il eût eniployé des moyens nouveaux, des moyens que la connaissance de l'art ne peut immédiatement suggérer, et c'est exiger qu'il ait formé des combinaisons nouvelles. Dans ce cas, le génie suppose moins de force de tète, mais un tact plus rapide, plus sur même, parce que l'exécution ne souffre point de retardement , et qu'ainsi l'on n'a point la possibilité de revenir sur une première combinaison adoptée, de la rejeter pour en chercher une autre, si un examen plus mûr montre qu'elle peut conduire au but proposé. Il faut aussi une plus grande promptitude dans la formation des combinaisons spontanées que le hasard présente, et entre lesquelles ce tact doit ensuite déterminer le choix. La guerre doit donc alors paraître le fruit d'une illumination subite. 11 est possible que l'esprit n'ait pas alors la conscience de ses propres opérations , qu'elles ne soient pour lui-même que des premiers mouvements, comme ceux qui, en apparence indépendants de la volonté, semblent obéir
à une impression étrangère. Mais de même aussi qu'en analysant ces premiers mouvements, on voit que leur rapidité seule nous a caché la marche commune de nos facultés, on retrouvera ici celle du génie semblahle en tout à ce qu'elle est dans le calme d'une méditation profonde, quoique la même cause ait pu lui en dérober à lui-même l'ordre et la succession.
Passons aux sciences métaphysiques et sociales , à celles qui ont pour objet l'homme lui-même, son intelligence, ses sentiments, ses relations morales avec les autres hommes. Ici, comme dans les sciences physiques, l'observation des faits, la recherche de leurs rapports, celle de leurs lois , peuvent conduire à des découvertes, et il en est qui, comme dans les sciences mathématiques, ont pour objet l'identité entre des comliinaisons d'idées. Ainsi, tantôt une analyse plus approfondie nous montre dans une idée déjà formée, des éléments plus simples qui nous avaient échappé; tantôt il s'agit d'ordonner ces mêmes combinaisons, de manière à nous présenter entre elles de nouveaux rapports. D'autres fois, on forme avec les mêmes éléments plus exactement déterminés de nouvelles combinaisons, ou plus fortes ou plus précises, qui offrent entre elles des rapports plus éloignés ou plus faciles à bien saisir.
Enfin , en perfectionnant les méthodes mêmes , pour qu'elles conduisent à trouver, à reconnaître la vérité avec moins de danger de la laisser échapper ou de la confondre avec l'erreur. Nous voyons donc que trouver une nouvelle combinaison d'idées, est
DE LIIISTOIUK Dt: LA V' KPOQUK. l\()S
encore ici ce qui conshtue une vérilal)le découverle, et lorsque les sciences sont vraiment expérimentales, et lorsfjue, semblables aux malliémaliques, elles ont pour objet unique des combinaisons d'idées abstraites.
On pourrait objecter que l'analyse d'une idée qui est déjà formée, celle d'un sentiment que nous éprouvons, conduit à trouver les idées, les sentiments simples qui entrent dans leur composition, et non une combinaison nouvelle. Mais j'observerai d'abord que si l'on considère ici un sentiment, ce n'est pas comme exerçant notre sensibilité , mais comme pouvant être l'objet de notre intelligence. D'ailleurs, après l'analyse de cette idée, de ce sentiment, la combinaison qui se forme de leurs éléments, quoique la même que celle que nous considérions auparavant, en diffère réellement, puisque nous y apercevons ces mêmes éléments, au lieu que nous ne les apercevions pas.
Nous avons donc une combinaison nouvelle, précisément comme lorsqu'un géomètre a trouvé le premier que la sous-tangente de la parabole est le double de l'abscisse , quoique la sous-tangente de la parabole et une ligne double de l'abscisse soient deux quantités égales, et qu'il y ait entre elles identité de grandeur; c'était réellement la même combinaison , mais les éléments dont elle nous paraît formée diffèrent entre eux; et c'est précisément la connaissance jusqu'alors ignorée de cette identité, réelle quoique non absolue, qui produit une vérité nouvelle. Plusieurs causes ont empêché les décou-
vertes dans ces sciences d'avoir le même éclat que celles (les niatljéniali(|ues. Dans celles-ci, rarement une découverte est méconnue : si on l'oublie dans un temps de décadence, elle reparaît dans tout son éclat dès l'instant où l'esprit humain se relève et s'occupe à réparer ses pertes. Si quelques-unes restent plus longtemps enfouies, si elles sont même rejetées, c'est que, par une circonstance extraordinaire, elles se trouvent contraires à des préjugés populaires, à des erreurs religieuses, à des systèmes adoptés par des écoles nombreuses et puissantes. C'est au contraire une exception quand les mêmes vérités des sciences métaphysiques ou sociales ne choquent pas ces préjugés, ces superstitions, ces systèmes. Il en est peu que la tyrannie ne poursuive, ou par intérêt ou du moins par instinct, et c'est uniquement dans un pays libre que de l'instant de leur naissance elles osent paraître au grand jour.
Les découvertes dans ces sciences doivent donc être devenues vulgaires en quelque soite avant d'être reconnues, et les ouvrages qui les renferment les premiers ont cessé d'être lus avant qu'elles aient pu obtenir en leur faveur une opinion permanente.
La langue de ces mêmes sciences est beaucoup moins précise, et dès lors l'époque de la véritable découverte est plus incertaine.
En mathématiques, par exemple, où la langue est plus parfaite, on sait avec exactitude si dans tel ouvrage une découverte se trouve tout entière, si elle n'y est encore qu'à demi, s'il en contient seulement le premier germe; on compte tous les pas qui suc-
DE l'histoire de LA V' ÉPOQUE. ^97
cessivement y ont conduit , on reconnaît le vérilal)Ie inventeur, et, sans lui rien dérober de sa gloire légitime , on peut assigner à ceux ((ui lui ont préparé la route ou perfectionné la découverte, la portion d'honneur (ju'ils méritent. Mais plus une science emploie d'expressions vagues , plus on est éloigné de pouvoir atteindre à cette justice rigoureuse; telle phrase (jui n'était que l'expression insignifiante d'une demi-pensée, peut paraître tout à coup renfermer une découverte que personne n'avait cru V apercevoir. On vous présente un résultat qui vous frappe; mais dès qu'il vous est connu, vous le retrouvez tout entier dans ce livre, où certaines expressions vagues, obscures, équivoques, vous avaient empêché de le reconnaître.
Enfin une grande partie des découvertes dans ces sciences consistent tantôt à développer, à déterminer avec précision des résultats, des faits que tous les hommes habitués à réfléchir connaissaient vaguement; d'autres fois, à donner l'analyse exacte d'idées que tous les hommes croyaient avoir, parce qu'ils se servaient dans la langue usuelle de mots auxquels ces idées répondent.
Dans les arts qui dérivent de ces sciences, comme la partie prati(jue de la logique, l'art de retenir, de classer des idées, d'en former des combinaisons techniques, comme la giammaire, ou plus généi-alement l'art d'exprimer ses idées par des signes; l'art de se conduire soi-même ou celui d'instruire, enfin l'art social , on voit que le génie consiste , comme dans les arts liés aux sciences physiques, à trouver VI. 32
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des moyeiis, des procédés nouveaux pour en atteindre le but : c'est-à-dire à trouver de nouvelles combinaisons d'idées assujetties à la condition de remplir, soit un but déterminé, soit un but général. On V distinguera, comme dans les autres arts, les découvertes qui appartiennent à l'art, ou réellement ou seulement en apparence.
Le chimiste qui, en suivant un procédé employé dans la teinture, en découvrirait les raisons physiques jusqu'alors inconnues, aurait fait une découverte chimique et non une découverte dans l'art de la teinture. De même le philosophe à qui l'analyse d'une langue ferait trouver des rapports d'idées inaperçus par ceux (jui la parlent, aurait fait une découverte dans la métaphysique des langues et non dans la grammaire. Une découverte dans celle-ci serait le moven d'exprimer certaines nuances, certains rapports d'idées avec plus de netteté et de précision.
Parmi les arts qui dépendent des sciences métaphysiques, on doit compter celui d'exercer une action efficace sur les pensées, sur les sentiments des autres hommes , de rendre la vérité plus frappante, d'écarter les obstacles que les passions y opposent, de la faire goûter avec plus d'attrait et comprendre avec moins de travail , d'éloigner de ceux à qui on veut la montrer, l'ennui, la fatigue, le dégoût; de les retenir par le plaisir, d'émouvoir leur sensibilité, leurs passions même, pour qu'ils se portent avec plus d'ardeur vers le but que la vérité leur présente, de calmer leur âme pour qu'ils
DE L'mSTOir.Ji J)h LV V' ÉPOQLF. 499
soient plus en état d'en saisir les preuves. Nous pré-, sentons ici les arts littéraires exercés parla pro])ité, ( dirigés vers le bonheur de l'espèce humaine. Mais ce but moral est étranger à l'art; il reste le même, il tient aux mêmes principes, il use des mêmes moyens, qu'il soit employé pour la pjopngation de la vérité ou celle de Terreur, pour exciter à la verlu ou pour entraîner au crime; cpi'il se propose un objet direct d'utilité, ou qu'il ait pour but immédiat soit le plaisir de l'esprit, soit celui qui naît de certaines émotions. Ainsi l'art de piéparer les remèdes et celui de former des compositions qui flattent l'odorat et le goùl, celui des poisons, ne forment, quant aux piocédés, aux méthodes, ([u'un art unique et dépendant d'une même science.
L'art d'écrire, l'éloquence, la poésie, peuvent donc être regardés comme attachés aux sciences métaphysi{|ues, connue une application de leurs principes au but immédiat d'agir sur l'esprit et sur l'âme des autres hommes, de les persuader, de les émouvoir ou de leur plaire. On peut y appliquer ce ((ue je viens de dire des autres arts, et en conclure également que le génie y consiste encore à trouver de nouvelles combinaisons d'idées.
Jusqu'ici je n'ai fait que développer , analyser l'opinion commune, la confirmer par des observations sur la marche du génie; mais ce que je viens de dire peut sembler paradoxal, et ce que je vais ajouter pourra le paraître encore davantage. Cependant, comme j'attribuerai le génie aux mêmes hommes, comme je le trouverai dans les luêmes ou-
5()0 FRAGMl.NT
viases, souvenl dans les mêmes mouvemenls, dans les mêmes traits , dans le même vers , on verra que je m'écarte moins de l'opinion des hommes qui jugent par sentiment, que des fausses théories de ceux qui ont vu le génie de trop loin pour en apercevoir les mouvements, pour distinguer les nuances de ses opérations. Non que cette analyse exige du génie, mais elle demande du moins cette habitude de réfléchir, d'analyser, de combiner des idées qui donne la faculté de saisir, d'embrasser ce qu'un autre homme a conçu; la faculté de pouvoir, non pas exécuter, mais répéter les opérations du génie.
Dans ces arts, il peut appartenir à la composition même d'un ouvrage, par exemple, au plan d'une pièce dramatique, d'un poëme épique, d'un roman, au caractère des personnages, aux situations dans lesquelles ils sont placés, aux résolutions qu'on leur fait prendre, aux motifs de ces résolutions. Si toutes ces parties de l'ouvrage n'offrent dans un cadre nouveau que la réunion facile ou même l'adroite compilation de combinaisons déjà connues, on n'y verra pas ce qui caractérise le génie : il faut que ces combinaisons soient nouvelles, qu'elles demandent de la sagacité, de la finesse, de la force de conception, qu'elles soient propres à remplir le but pour lequel elles ont été formées, condition générale exigée de toutes les combinaisons des arts, comme la vérité de toutes celles des sciences.
Telle est dans Polyeucte l'idée des caractères de Pauline et de Sévère; dans Rodogune, celle du tableau du cinquième acte; dans Khadamiste, l'aveu que fait
DK l'hISTOIUK DK T.\ V* ÉPOQLK. ,So I
Zénobie de son amour pour Aisame; dans Kacine , la conception du quatrième acte de Britannicus; dans Voltaire, les caractères d'Orosmane, de Mahomet, d'Alzire, le rôle d'idamé, celui de Sémiramis, la situation d'Âlvarès , de Zamore et d'Âlzire, dans la scène où on lui propose de quitter ses dieux; le coup de canon d'Adélaïde du Guesclin ; le fanati([ue Seïde désarmé par la vertu de Zopire , etc., etc.
Telle est dans Shakspeare l'idée de troubler la raison d'Hamlet avant de le conduire au parricide, ou celle de Macbetli avouant un crime secret dans le délire du remoids.
Telle est, dans Molière, l'idée de faire le nusantbrope amoureux d'une coquette, et la double déclalation du Tartufe.
Tel est le plan de Clarisse et celui de Candide.
Les combinaisons sont ici moins profondes, moins étendues que dans les sciences; mais elles exigent de plus, comme dans les arts mécaniques, ou dans l'art social , la sagacité nécessaire pour en prévoir les effets réels. Puisque le génie suppose ici la découverte d'une combinaison nouvelle, propre à produire des effets puissants sur l'âme des lecteurs ou des spectateurs, on ne peut le juger qu'après l'exécution dont l'auteur même est chargé; si i'elfet n'est pas produit, le mérite de la découverte est méconnu; ou pour produire cet effet, il faut d'autres talents que celui (jui a fait trouver la combinaison. Il faut donc les réunir, non pour avoir véiitablement du génie, mais pour forcer à le reconnaitie.
On regarde le génie de la composition conmie ap-
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partenant exclusivement aux ouvrages d'invention. Mais si, dans un siècle de liberté et de lumièies, un philosophe disposait le système d'une histoire de manière à présenter aux lecteurs de nouveaux rapports, en montrant, par exemple, les effets des événements sur le bien-être, sur le caractère des nations en masse, et non pas seulement sur leur puissance ; s'il choisissait, s'il ordonnait les faits de manière à présenter pour chaque époque le système entier de chaque société dont il trace l'histoire , une telle combinaison, nouvelle jusqu'alors, ne devrait-elle pas être placée au nombre de celles qui méritent à leurs auteurs le nom d'hommes de géniePlI se trouve également dans la composition d'un discours, ou d'une parlie de discours, si l'orateur y emploie des formes nouvelles.
Si nous cherchons ensuite l'empreinte du génie dans les détails d'un ouvrage, nous trouverons qu'on peut le reconnaître dans la pensée, dans l'expression du sentiment, prises en elles-mêmes, dans la pensée, dans l'expression du sentiment considérées par rapport à la situation où elles sont placées, enfin dans le slyle, c'est-à-dire, dans les idées accessoires que réveillent les mots choisis pour exprimer une idée principale. Mais le génie n'est point ici dans la nouveauté d'une pensée, d'une vérité nouvelle, ce serait le génie du philosophe, et nous cherchons celui de l'orateur ou du poêle. 11 ne consiste pas à exprimei une nouvelle nuance , un degré de sentiment encore inconnu , ce serait sensibililé et non génie. Tl n'est point dans la nouveaulé de la pensée,
Uh LHlSTOlhli DE LA N" ÉPOC^IIE. 5o3
du sentiment (|ii'une situation insjjire , et ce n'est point Ja nouveauté des expressions ou des images qui le caractérise dans le style. Je le reconnais dans une pensée, si le choix des idées (jui la composent est tellement combiné, qu'au lieu d'exprimeiune pensée unique, elles rappellent une combinaison d'un grand nombre d'autres pensées , elles en présentent à la fois tout l'ensendjle; et c'est alors cette, combinaison nouvelle d'un petit nombre d'idées, propres à en rappeler une suite entière, de raisonne-i ments ou de conséquences, qui est vraiment l'ouvrage du génie.
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
(Voltaire, Épître à l'auteur des Trois Imposteurs.)
Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers.
Seïde.
L'ennemi de mon Dieu connaît donc la vertu?