‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 33 sur 40 · ZOPIRE · texte numérisé non relu

ZOPIRE

Tu le connais bien peu, puisque tu t'en étonnes.

(Voltaire, Mahomet.)

Le génie se montre dansl'expression du sentuTieni, lorsque les idées qui entrent dans cette expression sont combinées de manière à en présenter rapidement ou l'énergie ou la profondeur.

Je vois encore le génie dans un mot qui, prononcé dans tnie circonslance , rappelle à l'esprit une foule d'idées.

Qui te l'a dit ? Fl\(;i>r, Ànrlromnquc.)

5o4 FRAGMENT

Il est donc des remords ! (Voltaire, Mahomet.)

Il aura donc pour moi combattu par pitié !

(Voltaire, Tancrède.)

On le trouve encore dans les pensées, dans l'expression des sentiments, lorsque la combinaison d'un petit nombre d'idées offre celles que la situation ne permet pas d'exprimer ou de développer.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

(Corneille, Le Cid.)

Dis-lui qu'il dégage sa foi, Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi.

(Corneille, Cinna.)

Vous y serez, ma fille ! (Racine , Iphigénie.)

Sa sœur ? J'étais aimé ! (Voltaire, Zaïre.)

Hélas! que n'étes-vous le père de Zamore!

(Voltaire , Alzire.)

Enfin, il est dans le style même, lorsque cette combinaison qui doit présenter à la fois plusieurs sentiments et plusieurs pensées, produit cet effet par les idées accessoires que les mots réveillent, ou par l'effet d'un arrangement pittoresque de ces mêmes mots :

A qui dévorerait ce règne d'un moment.

(Corneille, Othon.)

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

(Racine, Iphigénie.)

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C'.liatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.

(Racine, Iphigénie.)

Tyran qui cède au crime et détruit les vertus.

(Voltaire , Henriade X.)

Votre hymen est le nœud qui joindra les deux mondes.

(Id., Jlzire.)

En longs ruisseaux de pourpre il court enfler nos veines.

(Id., 4"^ dise, en vers.)

On voit donc que c'est toujours unecomhinai.son nouvelle d'idées qui forme le caractère du génie, mais qu'ici la nouveauté est dans la combinaison , non des idées mêmes, mais des idées comme propres à e n réveiller d'autres.

J'ai dit toujours des idées et non des sentiments ou des images, parce que, dans celui qui écrit comme dans celui qui écoute et qui lit, ce sont des idées qui répondent immédiatement aux mots, quoique ces idées aient été précédées, dans l'un, du sentiment ou de cette représentation vive des objets appelée imagination; et que, dans les autres, ces idées rappellent ensuite ces sentiments ou des images.

Dans les sciences spéculatives, c'est par une attention forte (|ue l'intelligence parvient à former les combinaisons entre lesquelles elle doit reconnaître successivement et choisir celles qui la conduiront à une dernière combinaison assujettie à des conditions plus ou moins générales. Ici ces combinaisons sont souvent offertes par rima^ination, par un w-

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tour sur les sentiments dont l'âme est agitée, par l'enthousiasme auquel on s'abandonne, autant que par l'attention sur la manière d'exprimer plus for tement les diverses pensées dont l'esprit est occupé.

JMais l'intelligence choisit de même entre elles. La marche du génie est la m.éme; seulement, au lieu d'un seul moyen pour sa première opération, il en a plusieurs qui diffèrent moins en eux-mêmes qu'il ne paraîtrait d'abord; car l'imagination n'est ici qu'une attention qui se porte fortement sur une suite d'idées sensibles pour en former un tableau que les mots puissent reproduire ensuite dans l'imagination de ceux qui les entendent. Cette émotion de l'âme n'est encore que l'attention portée sur une certaine situation , de manière à éprouver les sentiments qu'elle ferait naître si elle était réelle; enfin, l'enthousiasme n'est que le résultat de l'impression que produisent sur l'esprit un grand nombre d'idées dont il est fortement frappé à la fois, et c'est encore l'intensité de l'attention qui le produit : seulement, dans ces dernières opérations, elle paraît plus passive et moins volontaire. C'est ici cette même inspiration soudaine dont le génie de l'homme présente l'apparence, mais ici la nécessité n'impose pas la condition d'une rapidité foicée et de l'irrévocabilité d'un premier choix.

Jusqu'à présent nous avons considéré le génie dans ces arts comme commun à l'éloquence et à la poésie; el il faut examiner en quoi consiste celui qui est particulièrement propre à la poésie.

Di: l'histoiue de la v' époque. Soy

On a donné souvent le nom de poème à des ouvrages en prose, où la forme, le ton, les pensées, les tours, les images, le style, étaient ce que le goût a voulu qu'ils fussent dans les ouvrages eh vers; mais ce ne sont ni les images, ni ces touis frappants, ni les figures hardies, ni ces expressions bannies par l'usage de la conversation , des ouvrages philosophiques, et même des discours oratoires, qui constituent la poésie. iJn style poétique dans ce sens n'est autre chose qu'un style semblable à celui qui a été réservé pour la poésie, c'est-à-dire, pour un langage mesuré.

L'oreille peut juger également, soit du «icmbre des syllabes, soit, lorsque celles-ci ont une prosodie régulière, du nombre des mesures, c'est-à-dire de combinaisons de syllabes ayant une certaine durée.

On a donc partagé les mots en groupes d'un certain nombre de syllabes, et eniployé dans plusieurs langues le retour des mêmes sons pour faire mieux sentir la séparation de ces groupes. Ailleurs, des groupes de mots sont composés d'un certain nombre de mesures, de combinaisons de syllabes (|ui doivent êlre prononcées dans des temj)s égaux, ou dans des temps dont le rapport soit déterminé et facile à saisir. Il en résulte une espèce paiticadière de mélodie; et c'esl dans une combinaison nouvelle de ces mesures, de ces groupes de mots distingués par le retour des mêmes sons, et propres à fia|)per l'imagination, à émouvoir l'àme, que consiste le génie propre à la poésie; et on l'observe su i tout lorsque le mouvement, la c()Up(^ du veis, la naUne des sons^

pioduisent une nouvelle image par l'elTet d'une harmonie imitative, ou présentent avec le sentiment, avec la pensée, une analogie qui en augmente la force :

Le moment où je parle est déjà loin de moi. (Boilf.au.)

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

(Racine, Phèdre.)

Ainsi parlait le monstre, et la voûte tremblante Répétait les accents de sa voix expirante.

(Delille, Géorgicjues.)

L'amour qui l'écoutait, couché parmi des fleurs, D'un souris fier et doux répond à ses fureurs.

(Voltaire , Henri ade.)

Jérusalem conquise, et ses murs abattus, N'ont point éternisé le beau nom de Titus. Il fut aimé : voilà sa grandeur véritable.

(Voltaire , Ép. au roi de Prusse.)

Vola, âge, nate; voca zephyros et labere pennis.

Agnosco rerum dominos gentemque togatam.

(Virgile, Enéide.)

Extinctum nymphœ crudeli funere Daphnim

flebant. (Virgile, Ecl.)

C'est donc encore ici la formation d'une nouvelle combinaison d'idées remplissant certaines conditions, qui caractérise le génie; car ce sont les idées de ces sons, de ces mesures, de ces mouvements, (|ue l'esprit considère et combine, lorsque, cheicbant à se conformer aux lois de la poésie, il veut

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en même lemps remplir le hul de frapper les auditeurs , d'établir une analogie entre ces effets des vers sur l'oreille, et les idées, les sentiments, les images qu'ils expriment.

Il est inutile d'entrer dans aucun détail poui- faire sentir (jue le génie en musique consiste à trouver de nouvelles combinaisons de notes, (jui ne sont pour le compositeur, dont l'intelligence les forme, \ que de nouvelles combinaisons d'idées.

Enfin l'application des mêmes principes à la peinture, à la sculpture, ne présente plus aucune difficulté; on y voit également le génie se réduire à trouver de nouvelles combinaisons d'idées, soit dans la composition, soit dans l'expression, soit dans la formation d'un beau idéal , soit enfin dans l'emploi des divers moyens de l'art dirigé vers le but auquel l'artiste veut atteindre.

On voit ce qui distingue en musique, en peinture ou en sculpture, comme en poésie, l'homme de génie, l'artiste qui produit une chose nouvelle, de celui qui ne mérite pas ce titre, même quand ses ouvrages présenteraient quel(|ues-unes des beautés propres à l'art, et le mérite d'une exécution brillante, joint à celui de certains effets regardés comme l'objet immédiat ou éloigné de cha(jue genre de composition.

Dans presque tous les genres, on peut trouver d'excellents ouvrages où cependant aucun trait ne porte le caractère du génie; mais quelquefois l'ensemble paraît en avoir l'empreinte : on juge qu'un honnne n'a pu atteindre à celte hauteur sans réiuilî^

toutes les qualités qui constituent le don de l'invention. Ainsi, dans quelques genres, la chaleur; dans d'autres, la vaste étendue des combinaisons; ailleurs, la perfection des détails, si elle ne nuit ni à la facilité ni à la force, quelquefois l'originalité, indiquent la force d'attention, la justesse, ou la promptitude du tact et la fécondité de conception essentielles au génie.

On peut se tromper sans doute dans cette conclusion; mais en jugeant autrement, on risquerait souvent de mal apprécier un homme de génie, que l'on connaîtrait seulement par quelques-uns même de ses bons ouvrages. Cette observation s'applique surtout aux arts, dont le but n'est point, comme celui des sciences, de trouver des vérités nouvelles; car l'homme qui a du génie n'a pas toujours besoin de l'employer pour atteindre au but qu'il se propose; mais on peut aussi l'étendre aux applications d'une science à une autre, puisque les vérités utiles, encore inconnues, peuvent être la suite immédiate de l'idée très-simple de tenter cette application.

Pour connaître le génie des arts, il faut distinguer dans leurs effets ce qui appartient à l'art de ce qui est dû à l'esprit de l'artiste. Quand Timante couvre d'un voile la tête d'Agamemnon ; quand Raphaël, au milieu d'un peuple étonné à la vue d'rm miracle, montre le pape tranquille et défendu contre le mouvement de la surprise par la force de sa foi, je vois des idées ingénieuses, mais rien qui m'indique le génie de la peinture. Quand Raphaël, au contraire, dans la tête d'Ézéchiel, me montre qu'elle est occu-

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pée de pensées supérieures aux pensées humaines; quand Rul^ens entreprend de faire hiiller la douce joie d'une n^ère sur un visage o\i les traces des convulsions de la douleur sont encore imprimées; quand Pajou veut que dans la téfe de Pascal je voie la méditation du génie, c'est alors que je reconnais celui de l'art. Il n'est point dans ces saintes familles, où des peintres ingénieux font reconnaître la divinité de l'enfant par la pieuse adoration qu'ils placent sur le visage de la mère; je le verrais dans celle où le visage de l'enfant, sans lien perdre de la rondeur et de la mollesse des traits de son âge, me montrerait celui d'un dieu.

Un musicien, au milieu d'un air qui exprime le repos, veut-il me faire comprendre le remords qui déchire en secret l'âme du coupable, je reconnaîtrai son génie et celui de son art, si, pour atteindre ce but, il a su employer des moyens nouveaux (i).

Dans les sciences où le génie a pour objet la découverte de vérités nouvelles, il est facile de le reconnaître, même quand le temps a rendu ces vérités communes et presque triviales. L'histoire nous transporte aisément à l'époque où elles ont été tiouvées; nous nous repoitons par la pensée aux méthodes que le génie a enq^loyées, nous suivons sa marche, nous répétons en quelque sorte ses efforts.

(i) Allusion à l'iùr célèbre d'Orcste, Le calme rentre clans mnn cœur, A'Tphiaénic en Tauridc. Comme l'orchestre, aux répétitions, s'efforçait d'atténuer l'effet de l'accompaguement, contradictoire aux paroles, Gluck cria aux musiciens : '■ N'écoutez pas Oreste; il ment. >

Il en est de même des arts dont les produits se séparent aisément des procédés qui les ont foimés, tels que les arts mécaniques, ou qui, n'ayant pour but immédiat, comme les arts techniques, que de créer des instruments, offient des produits susceptibles d'être soumis à une mesure rigoureuse. Mais il n'en est pas ainsi des arts dont le but est d'agir sur notre esprit , sur notre àme ou sur nos sens, dont les productions ne peuvent être immédiatement jugées que par Teffet qu'elles produisent. Alors, pour reconnaître le génie, il faut en quelque sorte transporter, non son esprit, mais sa sensibilité, dans le temps où ces productions étaient nouvelles; il faut ~^ se créer une sorte de sensibilité réfléchie, d'après laquelle seule on peut les juger. Ce jugement n'est pas même encore très-difficile, quand le mérite d'une heureuse exécution a été joint à celui de l'invention, quand cette beauté, qui frappe encore lorsque l'habitude a détruit le charme de la nouveauté, a plus d'éclat chez le piemier auteur que chez ceux qui l'ont reproduite après lui.

Mais si l'inventeur a été effacé par des imitateurs plus heureux, si même ce qui était une beauté neuve n'est plus pour nous qu'une trivialité presque insipide, alors la trace du génie semble s'être absolument effacée : le sentiment qui devait le premier nous avertir de sa présence, qui aidait la réflexion à la reconnaître, ne peut plus nous servir de guide.

C'est ce qu'on éprouve surtout pour les premières époques d'imperfection des arts; lorsque, par exemple, on observe les ouvrages des poètes, des artistes

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ijui, à la renaissiuice des lellres en Europe, ont lait briller à travers les ténèbres les premières étincelles du génie : c'est ce qu'on éprouve encore, lorsqu'on en cherche rpielques faibles essais dans les monuments qui nous restent des piemièies époques de la civilisation de quelques peuples.

Aussi, dans ces arts, nous est-il souvent difficile de nous défendre, ou de l'injustice envers les hommes de génie d'un temps trop éloigné de nous, si nous accordons trop aux impressions que produisent immédiatement sur nous les monuments qu'ils nous ont laissés; ou d'un faux enthousiasme, si, supposant que tout ce qui nous parait insignifiant, ou même qui nous blesse aujourd'hui, était beau dans des temps plus reculés, nous cherchons loin de nous des motifs d'admiier, ce qui nous ramènerait vers les productions d'un autre siècle.

Tels sont les principes d'après lesquels j'ai , dans le cours de cet ouvrage, cherché à tracer l'histoire du génie , qui est la partie la plus précieuse de celle des progrès de l'esprit humain. Car ces perfectionnements insensibles qui naissent d'une longue pratique , car cette propagation lente des lumières, des vérités pratiques, des procédés des arts, qui s'étend peu à peu dans la masse des peuples, n'auraient que des effets bornés, si le génie, franchissant à la fois de grands espaces, ne faisait parcourir rapidement à l'espèce humaine de plus grands espaces, en le transportant d'un seul coup au delà des obstacles qui l'arrêtaient.

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