VI. aa
ESQUISSE
TABLEAU HISTORIQUE
DES PROGRES
DE L'ESPRIT H[TMATN.
Fragment de T histoire de la X^ époque.
L'analyse des moyens de former la morale et la raison d'un peuple entier appartient à cette dernière épocjue, dont la République française vient de marquer l'ouverture, en plaçant son oiigine avec tant de gloire entre les derniers orages que l'erreur ait pu exciter du sein de ses ténèbres, et les premiers rayons du règne serein de la vérité.
L'homme se détermine toujours pour l'action qui lui promet le plus de bonheur. Qu'il cède à l'attrait d'un plaisir présent, ou (lu'il y résiste, dans la vue d'un avantage plus éloigné; qu'il se laisse entraîner par la volupté, par l'avarice, par l'ambition, ou qu'il les sacrifie à l'amour de la gloire, à un sentiment d'humanité, à la tendresse pour un individu,
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à la crainte du remords, au désir dégoûter ce contentement intérieur qui suit la fidélité aux règles de la justice et la pratique de la vertu; qu'il soit déterminé vers le bien par un calcul d'intérêt, fondé sur des jouissances grossières ou sur des voluptés plus nobles et plus pures, par l'idée des récompenses ou des supplices d'une autre vie; enfin, par un enthousiasme qui l'unisse aux volontés d'un Etre suprême, il fait toujours l'action dont il attend ou un plaisir plus grand ou une moindre peine.
L'art de la morale consiste donc à former l'homme, 1 à combiner les choses qui doivent agir sur lui de '< manière qu'il puisse entendre ses vrais intérêts ; et que ces intérêts bien entendus s'accordent le plus constamment qu'il est possible avec ce que la justice exige de lui, avec ce qui est l'intérêt général de la société dont il fait partie , avec ceux de l'humanité entière. Il faut que les intérêts de cette société ellemême ne soient pas contraires à ceux des autres peuples, ne soient même jugés tels par l'opinion commune, que dans un petit nombre de circonstances oii ces peuples agissent eux-mêmes contie leur propie bien et l'avantage commun de tous.
L'intérêt qui détermine un individu peut être, par sa nature, indifférent, contraire, ou conforme à celui de tous ou de quelques-uns. Il faut donc que l'art social tende, par d'heureuses combinaisons, à diminuer le nombie des circonstances où ces intérêts personnels sont opposés à ceux des autres hommes, à faire même qu'ils se confondent au lieu de s'isoler. 11 faut (pie l'éducation fortifie les goûts, les
DE l'hISTO/HK de L.V x' itl'OQL'E. Dl^
penchants, les sentiments naturels qui nous portent à préférer les intérêts communs, et qu'elle affaiblisse ceux qui nous ramènent trop exclusivement aux soins de notre hien-étre personnel. Enfin , comme nos premiers mouvements, nos penchants les moins réfléchis, les impressions de nos sens, sont plus souvent en faveur de ces intérêts plus directs, plus palpables, il faut inspirer la force, faire contracter l'habitude de résister à ses prea)ières impulsions; il faut accoutumer l'homme à n'agir que d'après sa raison; il faut lui apprendre à imposer silence à ses passions, pour interroger sa conscience avec franchise, avec calme, avec impartialité. Qu'on ne craigne point d'affaiblir son énergie , puisque celle qui serait déployée pour son véritable bonheur, pour le bien de la société, loin d'être contiedite par la raison, trouverait cette fois, dans elle, et un appui de plus et le moyen de se diriger plus sûrement. C'est la réunion de l'enthousiasme et de la laison, de la force du caractère et de la douce modération de l'àme, de la paix de la conscience avec la chaleur des passions généreuses, qui seule pioduit les grandes vertus, les saciifices héroïques, les actions sublimes. Dans celle réunion, la raison, la sagesse, la probité se rencontrent, et, (|uoi(jue faibles dans leurs effets, concourent encore au bonheur commun; mais sans elles, l'enthousiasme , l'énergie , (piel que soit l'objet qui excite l'un ou développe l'aulre, deviennent des (pialités dangereuses, et d'autant plus quelles atteignent un degré plus élevé; comme la foice, rimpétnosité du moteur n'est qu'un dan-
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ger dans une machine dont le régulateur est faible ou mal combiné.
Il est nécessaire encore que la raison soit assez formée pour savoir démêler, au milieu des sophismes dont la passion cherche à l'éblouir, le bien réel, durable, assuré, dont l'attente doit déterminer la volonté. Presque toutes les violations des règles de la morale ont pour cause une erreur sur nos propres intérêts. Pour une mauvaise action qu'une passion violente fait commettre, on en verra mille n'être que le résultat d'un faux calcul; si on considère l'origine de cette passion, si l'on cherche comment elle a pu acquérir cette force irrésistible qui nous entraîne , ne trouvera-t-on pas qu'elle doit encore une grande partie de son pouvoir à l'ignorance ou à l'erreur?
Le moyen de créer chez un peuple une morale publique, d'y rendre habituelle la pratique de la juslice, de lui donner des mœurs douces et pures, peut se réduire à ces quatre points : i^ n'établir par les lois aucune opposition factice entre les intérêts directs des individus, diminuer celle qui naîtrait de la nature même, identifier autant qu'il est possible ces intérêts avec l'intérêt commun de la société, et ceux-ci avec l'intérêt général de l'espèce humaine; 2° développer, fortifier dans l'homme les penchants naturels qui le poitent à faire dépendre son bonheur de celui des autres, à le trouver dans les sentiments de compassion et de bienveillance, dans le repos de la conscience, et qui en même temps lui inspirent, pour les actions viles, injustes et miellés,
DK LlllMOlUt 1)K LA \' Él'Ogtli. SkJ
une lépiignance en quelque soile organique el niacliinale; 3° lui appiendre à distinguer ses inlérèls léels et durables, qui , si Ton a bien rempli les deux premiers objets, ne peuvent presque jairais se trouver en conliadiction avec ses devoirs ; 4 l'accoutumer à se conduire liabiluellemenl d'après sa raison , à interroger sa conscience, à savoir en écouter et en entendre la réponse.
Les moyens de rendre universel l'usage de la raison seront également : i° de ne laisser subsistei' aucun des obstacles qui s'opposent à son déveloi)pement, de ne pas en introduire et de ne pas en laisser naître de nouveaux; 2" de favoriser ce développement naturel; 3° de donner aux hommes les connaissances nécessaires pour qu'ils puissent exercer leur raison sur tous les objets qui les intéressent habituellement, et se préserver des erreurs dans lesquelles l'adresse des autres hommes ou les iujpressions mêmes des objets pourraient les entraîner.
Les intéièls directs des hommes sont : 1° ceux de la conservation de leurs droits; 2" de la conservation personnelle; 3" de la jouissance, soit exaltée par l'amour ou épurée par l'amitié, soit presque uniquement bornée aux sens avec plus ou moins de délicatesse; 4" de leur fortune; 5" de l'ambition; 6° de l'amour-propre. Voyons maintenant , pour chacun de ces intérêts, comment et à quoi celui des individus peut être naturellement opposé à ceux d'un autre, eu supposant que l'intérêt du premier, ou soit f»p[)osé à la justice, ou du moins ne soit pas
San IKACMKNT
fondé sur un véritalile droil. Cette restriction est nécessaire; autrement nous serions ramenés à considérer les niénjes (juestions une seconde fois.
Si l'on ne legarde comme des droits que ceux qui dérivent de la nature et appartiennent également à chaque individu de l'espèce humaine, l'intérêt de conservation de ces droits pour un individu ne peut être contraire ni à la justice, ni même à aucun intérêt d'aulrui également légitime. Cette conséquence dérive nécessairement des seules notions de droit et de justice. Il n'y a donc pas ici d'opposition d'intérêts, si les hommes ne prennent pas pour des droits ce qui n'est qu'usurpation et tyrannie; si les institutions sociales maintiennent une entière égalité, si elles ne créent pas de prétendus droits, les uns héréditaires, les autres attachés à l'avantage d'être nés ou domiciliés dans une telle ville ou conférés, par la puissance publique; si la loi ne distribue point ces droits avec inégalité entre les citoyens, suivant le degré de leurs richesses, ou telle autre échelle également absurde. Les cas très-rares qui mettraient ma sûreté, ma liberté, ma propriété, en contradiction avec le droit égal d'un autre, ne peuvent être comptés : ou l'opposition n'est pas entre de véritables droits, ou elle amène de ces questions subtiles dont les moralistes s'occupent, et que le hasard et la passion du moment décident sans qu'ils puissent jamais avoii- d'influence. Tel est celui de deux hommes dans un désert, n'ayant qu'une portion de nourrituie suffisante pour un seul, etc., etc.
Il faudrait donc que ces ras, q"' semblent mettrp
DF, l'hiSTOIRV 1)1 lA X' LJ'OQL'F. 5il
les droits d'un homme en contradiction avec cenx d'autiui, devinssent fréquents, ha!)ituels, pour (ju'il résultât cette opposition d'intérêts. Mais celte hypothèse ne peut se réaliser, à moins que 1rs lïommes n'aient en général une fausse idée de leurs droits, comme l'avaient, par exemple, ceux qui comprennent, dans le dioit de liberté légitime, la faculté de faire même ce qui nuirait au droit d'aulrui, de n'être lié par aucun engagement, etc. Ainsi, toute opposition d'intérêts disparaît, si l'on a donné aux hommes une idée juste de leurs droits.
L'intérêt de la conservation personnelle peut paraître dans quelques circonstances contraire au légitime intérêt d'autrui. Je ne parle point de celles qu'on pouirait imaginer, qui tiennent à des combinaisons trop peu communes pour produire aucun effet sur nos habitudes morales. Mais, par exemple, un homme peut, pour cet intérêt, vouloir en empêcher un autre d'exercer une certaine industrie , de faire de sa piopriété un usage qui lui parût plus avantageux. On pourrait dire que cet intérêt est moins ici celui de la conservation que celui de ne pas changer de place, ce qui se rapporte à d'autres intérêts. Mais sans nous arrêter à celte réflexion, quoique vraie, supposons que la puissance ptd)lique ait établi les règles nécessaires pour (|ue l'usage de la propriété d'un individu, l'exercice de son industrie, ne puissent nuire à la santé de ses voisins; sujv posons qu'elle excite à la recherche, qu'elle encourage l'emploi des moyens de dominei-, de détruire les dangers de ces genres d'indusliie ou de cidture;
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il ne reste plus que les cas où le mal est bien léger, à peine réel; enfin, où il est imaginaire. C'est donc à cela que se réduit l'opposition d'intérêts directs qu'il reste à combattre par la raison ou les principes de la morale. Trop souvent, au lieu de détruire cette opposition par des précautions justes et sages, on l'augmente en multipliant, par défausses vues d'une politique avide, ces cultures, ces industries malsaines, en se dirigeant dans le choix de leur emplacement par des motifs d'utilité particulière, d'économie déplacée, de convenance mal entendue. Si donc la conservation personnelle de l'un se trouve en contradiction avec l'usage qu'un autre croit pouvoir faire légitimement de sa propriété, de son industrie, c'est la négligence des hommes chargés de veiller à l'ordie public, ce sont leurs erreurs ou leur corruption qu'il faut uniquement en accuser.
L'intérêt de la jouissance peut être contraire à celui, 1° des individus qui ont les mêmes désii"s et des motifs de préféience fondés sur des liaisons antérieures ou plus intimes; 2" des individus qui avaient les mêmes motifs d'espérer une fidélité à laquelle ils attachaient une partie de leur bonheur; 3** des individus dont on sacrifie à son plaisir le repos, l'honneur, souvent l'existence civile; 4° ^^^ familles dont on trouble l'union , dont on détruit les liens; S'' des enfants à qui l'on ne donne l'existence qu'en les privant de l'avantage d'appartenir à une famille; 6° de ceux dont on enlève les propriétés en introduisant dans les familles des enfants étrangers. Examinons d'abord ce qui n'esl ici que l'on-
DE l'iIISTOIHI: DK la \' lîl'OQliK. Si^
vragedes mauvaises lois, ce que des lois conformes à la nature peuvent détruire. J'observeiai, i" que le mal qui résulte de donner l'existence à un enfant condamné au malheur, est presque entièrement l'ouvrage des lois absurdes qui avaient privé les bâtards de leurs droits naturels, et réduit la tendresse de leurs parents à une douloureuse impuissance, et doit donc disparaître avec ces lois, avec les préjugés de vanité et de superstition qui les avaient dictées; il ne restera plus que celui qui peut être la suite de la personnalité, de Famour-propre des parents, et non de leur goût pour le plaisir.
J'observerai ensuite que les désordres causés dans les familles ont pour origine presque unique la distinction des rangs, la grande inégalité des fortunes, les lois([ui ])rivent les enfants du droit de disposer d'eux sans le consentement de leurs parents; enfin rindissohibilité du mariage.
Celte dernière institution est encore la piincipalc cause de l'introduction des enfants étrangers dans une famille, puisque ce crime (car c'en est un, d'après les piincipes de la loi naturelle) et la faute trèsgrave de violei' un engagement solennel, volontairement, quoique imprudemment contracté, ne pouvaient s'éviter que par le sacrifice de sa passion, de ses penchants, et qu'on peut se les épargner dès que le divorce est permis, en renonçant à (juelques avantages d'intérêt, d'amoiu'-propre ou de convenance.
Quant au malheur des victimes de ce qu'on aj)pelle séduction, à la perte de leur fortune, de leur bion-êtro, de lom- existencr oivile, c'est ri l'inéi^alité
sociale, à celle des fortunes, dont on sait (jue l'excès nuisible est en entier l'ouvrage des mauvaises lois, à cette même indissolubilité du mariage, à cette autorité tyrannique des parents, qu'il faut attribuer ces suites si communes et si cruelles d'un pencbant qui semble promettre uniquement des plaisirs. Ce sont les préjugés de la superstition et ceux de l'orgueil , ce sont les systèmes bypociites ou tyranniques des législateurs , qui changent en poison funeste le plus sûr aliment de notre félicité, le sentiment consolateur de nos maux inévitables.
La nature ne lui aurait-elle prodigué tant de charmes, ne l'auiait-elle enrichi de toutes les délices, que pour attacher à sa suite le dégoût, la honte et le remords ? Ces désirs qui nous plongent dans une voluptueuse ivresse , lors même qu'ils nous agitent et nous tourmentent, sont encore des plaisirs aux- (|uels ceux des autres sens ne peuvent être compai-és; ces jouissances qui occupent tour à tour, ou à la fois, tous les organes du sentiment par des sensations de plus en plus délicieuses, conduisent par degiés à cet instant de délire où toutes nos facultés s'absorbent en une faculté unique, celle de goûter le plaisir; ces voluptés, qui souvent déjà surpassent ce que nous avons de force physique pour sentir le bonheur, s'unissent encore à tout ce que la sensibilité morale peut faire trouver de délices dans l'union de deux âmes abandonnées Fune à l'autre, dont tous les mouvements se communiquent, tous les sentiments se confondent et toutes les jouissances se doublent en se partageant: enfin
DE l'histoire DF LA X" LPOgiJE. Sa 5
ce qui semble excéder toutes les bornes de la félicité, cliacun jouit au milieu de son propre bonbeur, de l'idée que l'être qu'il aime éprouve un bonbeur égal, et que ce bonbeur est son ouvrage ! Ainsi la nature a réuni pour l'bomme , dans un même instant, au délire de la volupté des sens, l'enlbousiasme des voluptés de l'àme, et kii prodigue à la fois tout ce que les diverses sources de jouissances qui lui sont ouvertes pouvaient répandre de plus pénétrant, de plus doux, de plus enivrant. Mais un bonbeur plus calme succède à ce délire, se mêle à tous les sentiments, à toutes les idées, et se répand sur la vie entière.
Une amitié tendre, unique, abandonnée, pour laquelle il ne peut plus même exister de sacrifice , s'avive, se nourrit par le souvenir de ces moments de délices, par l'espérance de les voir se renouveler, par cette douce pensée de se devoir mutuellement son bonbeur, de pouvoir à tous les instants être l'un pour l'autre la cause de plaisirs sans cesse renaissants; cbarme qu'aucune autre espèce de Hen ne peut faire éprouver. Dansque! autre, en effet, trouverait-on cette confiance sans réserve , que l'intérêt, que la rivalité , que l'amour-propre ne resserrent point; qui s'étend à tout, qui ne craint point de s'ouvrir sur les affaires importantes, qui ne rougit point de livrer jusqu'aux détails des plus petites faiblesses? L'avenir même s'embellit à nos yeux, et l'amour dissipe les nuages élevés par ime triste prévoyance. L'imagination anticipe sur la jouissance des plaisirs ; elle en prolonge l'espérance , elle monlie dans l'é-
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poque uù ils doivent finir, et dont elle éloigne l'idée, l'estime, l'amitié, la confiance, les soins mutuels promettant encore le honbour, le cœur récliauffé par de délicieux souvenirs résistant au froid des années, et le plaisir d'aimer qui, répandu sur la vie entière, n'en abandonne aucun moment au triste et douloureux sentiment de l'indifférence.
Telle est la félicité dont la nature peut seule avancer le terme, et qu'au milieu même des douleurs les plus décbirantes l'bomme sensible et passionné regretterait de n'avoir pas connue. Tel est le bien que la nature a préparé pour l'bomme éclairé par la raison , délivré du froid poison de l'égoïsme , des erreurs de la superstition et des illusions de l'orgueil. Détruisez l'ouvrage des préjugés et des mauvaises institutions, qui, dictées par eux, en ont prolongé l'emploi , et cette opposition d'intérêts si effrayante n'existera plus que relativement aux peines morales qu'elle peut faiie injustement éprouver, aux malbeuis qui suivent la perte de l'opinion. Et l'on voit déjà disparaître en grande partie ce fantôme qui semblait interdire la route de la vertu , des lionnes moeurs, du bonbeur domestique, à l'bomme abandonné à sa raison et à sa conscience, et qu'on ne pouvait vaincre que par des moyens fondés sur l'erreur, opposés à la nature, ou par des principes, et une force d'âme bors de la portée du commun des bommes.
Des pbilosopbes ont prouvé que, dans les intérêts de fortune, d'ambition, d'amour-propie, nous avions toujours un intérêt ultérieur de plaisir pbysique ou
DE LHISTOIRK DK LA X*^ KPugUK. ^■2'J
lie jouissance morale, qui nous guidait à nolie insu; mais alors ces intérêts éloignés sont faibles, si chacnn est considéré séparément ; ils n'acquièrent de force que par leur réunion; et comme leur masse entière se lrou>e être représentée par un intérêt de fortune, d'ambition, d'amour-propre, qui en donne la véritable mesure, il est |)lus sim])le de s'arrêter ici à considérer ces trois grands mobiles des actions bumaines.
L'intérêt (\e fortune d'un individu peut être opposé à celui d'un autre de deux manières : l'une, quand on cbercbe à augmenter sa fortune aux dépens d'autrui, par des moyens illégitimes; l'autre, lorsque la contradiction existe entre deux intérêts légitimes , comme entre les bommes qui font un même commerce, entre les vendeurs et les acbeteurs , enlie deux personnes de bonne foi, dont l'une intente et l'autre soutient un procès.
Si les lois sont simples, justes, bien exécutées; si la jurisprudence n'ouvre pas ses cent portes à la fouîberie, à la cbicane; si elle ne les encourage point par l'espérance du succès et l'assurance de l'imjïunité; si l'égalité des droits et celle des fortunes réduisent presque à rien le nombre des bommes qui peuvent en acbeter d'autres ; si des impôts indirects, des privilèges, des règlements de commerce , n'établissent pas pour les uns des moyens d'oppiimer, ne poitent pas les autres à cberclier des moyens de fraude, en créant pour eux l'intérêt de se soustraire à cette oppression; si les institutions sociales ne ninlliplienl pas le nombre de ceux qui n'ont pour
blO FKAGMKJVT
subsisler que des ressources insuffisantes, inceilaines et pénibles ; si, au contraire, elles font de la miâère un malheur, un accident, pour quelques familles, et non l'état habituel d'une classe nombreuse ; si elles soulagent ce malheur, quand elles ne peuvent le prévenir; si, en attachant de l'humiliation à la pauvreté, elles ne lui ùtent pas un des motifs les plus puissants de respecter la justice; si elles ne l'aigrissent pas en lui offrant le spectacle d'une scandaleuse opulence : alors l'intérêt d'acquérir par des moyens illégitimes se présentera moins souvent, à un moindre nombre d'individus, et suivant des formes moins variées et moins séduisantes; il sera toujours efficacement contre-balancé par le danger et l'opprobre auxquels on s'expose en les employant.
En effet, l'intérêt de fortune bien entendu ne porte pas à voler la propriété d'autrui, puisque l'incertitude du succès, les dangers auxquels on s'expose, la diminution des ressources légitimes, occasionnée par la perte de la confiance des autres, font presque toujours plus que compenser l'avantage d'une injustice, en ne faisant même que le calcul de l'intérêt le plus grossier. Mais ce calcul suppose l'existence de ces ressources légitimes, et suppose que la défiance ne s'attache plus à un malheur involontaire , mais seulement aux actions qui le méritent. L'opposition d'intérêt de foitune, lorsqu'il est exempt de toute injustice, se réduit à la prétention sur une même propriété, à celle que plusieurs peuvent avoir- à une faveur volontaire, à la concurrence pour acheter et pour vendre, à la l)alance qui doit
DK L'iIiSTOIRIi Di; hA X' ÉPOQUl-:. Sli)
sVtablir entre l'acbeleur et le \endeur. Quand le commerce et l'industrie sont lil)res, quand ils ont acquis leur activité naturelle, il s'établit, pour tout ce qui se vend et s'acbète, un piix moyen, qui détruit presque les effets de cette opposition d'intérêts.
L'intérêt d'acbeter moins cber, celui de vendre à un plus baut prix, existeront toujours; mais l'impossibilité du succès les empécbera d'agir, excepté sur la petite différence qui reste entre le prix commun d'une denrée et son f)rix réel dans un marcbé particulier, soit que cette différence se trouve dans le prix même, soit qu'elle ne paraisse que dans la qualité de la denrée ou la manièie de la mesurer.
La concurrence entre les acbeteuis est corrigée par une égale concurrence entre les vendeurs, à laquelle la première sert réciproquement de correctif; et la formation du prix moyen ne laisse plus subsister qu'une opposition passagère, ou une opposition de fantaisie, qui ne peut même être fréquente, si rien ne met obstacle à la marche naturelle du commerce; car il distribuera bientôt les denrées suivant le besoin de chaque jour, de chaque lieu, comme suivant les goûts et les habitudes des individus.
La prétention conunune à des faveurs volontaiies ne peut faire naître une opposition d'intérêts ni bien active , ni bien étendue , si les institutions sociales ne multiplient pas les occasions de réussir, comme dans les pays où il existe une cour, un clergé, des tribunaux nombreux, des concessions, des privilèges. Que ces institutions vicieuses soient détruites ,