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53o FRAC.MF.IVT
il ne reste plus à craindre (|ue les prétentions aux avantages de fortune qui dépendent de la volonté d'un individu. Que l'extrême inégalité des fortunes disparaisse, ces faveurs deviennent très-bornées. Que l'usage des testaments irrévocables soit aboli, vous n'avez plus à redouter que l'abus des dons irrévocables, et ils supposent une confiance, un abandon qui suffisent pour les rendre rares ou d'une faible importance. Qu'il n'y ait pas de grandes richesses personnelles, et on verra encore disparaître cette même opposition, relativement aux places qu'on peut remplir dans une maison particulière, en préférence d'emplois qu'on peut obtenir dans l'État. Alors, en effet, ce qui serait arbitraire dans les choix , dans les avantages de ces places , n'existera plus : un taux commun les réglera comme marchés ordinaires, parce que ces relations n'entraînant plus la même dépendance, ne promettant plus l'avantage indirect d'une protection puissante, ne deviendront plus dans la réalité que des conventions semblables à toutes les autres.
Si les lois sont simples, claires, l'opposition, entre des prétendants de bonne foi à la même propriété, sera presque sans exemple. Il suffira donc, pour l'éviter, de substituer une législation qui prévienne les procès aux législations connues jusqu'ici, qui, comme la jurisprudence, semblent n'avoir été combinées que pour les faire naître ou prolonger les contestations et non pour les terminei'.
L'ambition est l'amour du pouvoir; mais c'est surtout l'amour d'un pouvoir arbitrairement exercé.
DE l/lIISTOIUL l)i: LA \' KPOQUi:. b?)\
Supposons, par exemple, une place de juge dont les fonctions se borneraient à l'application de lois assez précises pour (pi'il nVnt jamais occasion de les interpréter; (jui ne pourrait ni retarder, ni accélérer aucun jugement; qui, n'appliquant la loi quesur des titres dont elle aurait réglé la validité, déterminé la l'orme, serait obligé de faire décider, par des jurés, les faits contestés : par exemj)le, la vérité d'une signature. Eh bien, une telle place n'exciterait l'ambition de personne, à moins qu'elle ne fût le chemin d'une autre qui donnerait un véritable pouvoir, au lieu de ne donner que des fonctions.
Cette passion est donc l'ouvrage, non de la nature, mais de l'art social, et surtout de son impeifection.
A peine existerait-elle, si les fonctions publiques ne conféraient d'autre autorité que celle de la loi , ne donnaient que des devoirs à remplir; si elles n'étaient confiées que pour un temps très-court, si ce temps l'était d'autant plus que la natuie des fonctions aurait forcé à se contenter d'une moindre précision dans la loi qui en trace les limites, ou détermine le mode de les remplir; si elles n'offraient aucune facilité pour des prévarications impunies et secrètes; si on n'y attachait ni un intérêt qui donne la tentation de corromj)re, ni des prérogatives inutiles à l'exercice des fonctions elles-mêmes; si, comme le danger de les voir devenir de vrais pouvoirs augmente avec leur étendue et leur importance, on a soin d'en diviser les objets et les détails, et d'arrêlor j)iès de son origine l'action immédiate qui
5 '3 2 FK A G MENT
part d'un point tiès-élevé; si elles ne donnent pas le droit de confier des fonctions subalternes à un grand nombre d'individus et de se faire des créatures; si au sommet de l'éclielle de ces fonctions, lorsqu'on paivient à celle de surveiller toutes les autres, ou de faire les lois et de régler les mesures générales d'administration, on sépare cette surveillance suprême des deux dernières fonctions qui doivent rester unies; si du moins on réduit les premiers magistrats à la pure émission de leur opinion spéculative ou de leur jugement ; si jamais ils ne peuvent exercer une action immédiate sur les citoyens pris individuellement, ni même une action nécessaire sur aucun d'eux en particulier; si, par exemple, en exerçant leur surveillance, ils peuvent seulement ordonner à une autorité de prononcer sur une destitution, sur la nécessité de soumettre un citoyen à un jugement , mais sans pouvoir jamais ni destituer, ni accuser immédiatement. Avec ces principes, qui sont ceux de toute constitution égale et libre, l'ambition se confondra presque entièrement avec l'amour de la considération publique, avec le désir d'obtenir des marques d'estime et de confiance. Plus les institutions sociales s'en rapprocberont, moins on aura lieu de craindre les effets de cette passion, qui n'a été si funeste que parce qu'on l'a partout encouragée, excitée, presque forcée à devenir pour les âmes actives un sentiment habituel et dominant; dès lors, moins on aura besoin d'employer, pour la combattre, la force de la raison ou celle de la conscience. Il ne faudra plus ni tant de
DE LHISTOIHK DK l A X. KPOQUI
lumières pour sentir que noire inlérèl, bien entendu^ est presque toujours contraire à celui que l'ambition nous présente; il faudra moins de vertu pour repousser toute tentation de s'y laisser entiaîner. Ainsi l'amhition est le jouet des mauvaises lois politiques; elle est donc, comme presque tous nos autres vices, la suite de nos erreurs, de notre ignorance. La nature nous en a donné le germe; mais / s'il est développé, s'il nous a causé tant de maux, ce n'est point parce qu'elle nous a faits ambitieux, c'est parce qu'elle ne nous a pas faits infaillibles.
J'entends ici par intcret d\imour-propre , celui de l'emporter sur autrui dans l'opinion.
Le désir d'obtenir l'estime publique, la considération, la célébrité, la gloire même, par ses talents, par ses lumières, par ses actions, par sa conduite, est un sentiment qu'il est utile d'encourager, mais en le dirigeant par la raison. Si l'on excepte celte estime du cœur, ce sentiment de confiance qui suit la probité, l'exactitude à remplii- ses devoirs, la pratique des vertus privées, et celle estime qui s'accorde à la raison , à la justesse d'esprit , à la possession des connaissances regardées connue nécessaires dans la profession que l'on suit, ce désir est nécessairement celui d'une préférence; il le devient dès Tinstant ([u'il passe le point où il serait honteux de ne pas atteindre; mais il n'en résulte pas nécessairement une véritable opposition d'intérêts. S'il me suffit d'avoir la réputation d'un chimiste habile, i\\\\\ astronome exact, d'un géomètre à (|ui la science doive quelf|ues véiilés noiivcUes, (fini liomme qui
écrive l)ien, d'un bon peintre, d'un militaire instruit, etc. , je ne réclame la préférence que sur ceux qui sont jugés au-dessous de ce degré; pourvu que j'y sois placé, il m'importe peu que d'autres se trouvent sur la même ligne, ou soient même portés au-dessus. Mais si je veux être pesé dans la même balance avec ceux qui courent la même carrière, surtout si je veux l'être avec tous ceux qui prétendent obtenir, ou qui occupent dans l'opinion une place bonorable; si, dans toute espèce de relations avec un autre individu, je veux arracher cette préférence, ou donner une pteuve de la supériorité que j'affecte, alors l'opposition d'intérêts devient réelle.
Oi-, s'il est naturel de vouloir l'emporter lorsqu'on est mis avec un autre dans la J)alance, l'est-il de s'y placer soi-même sans cesse? L'est-il de ne pouvoir supporter, dans aucune occasion, sous aucun rapport, qu'un autre obtienne un avantage sur nous, sans éprouver une douloureuse amertume, sans y voir une préférence humiliante? Les institutions sociales n'ont-elles pas contribué beaucoup à cette comparaison éternelle de soi avec les autres? Croit-on que cette malheureuse passion fût aussi commune, aussi ardente , dans un pays où l'on accoutumerait les enfants à comparer leurs petits travaux, non à ceux de leurs égaux , mais à un modèle qu'ils devraient s'efforcer d'atteindre; où l'on encouragerait, non celui qui ferait le mieux, mais ceux qui auraient très-bien fait? Si elle semble dominer toutes les autres et toutes les affechons rlans un pavs où les distinc-
DE L HISTOIRK DE LA X* LFOQIIE. 535
lions personnelles sont prodiguées; où leurnalure, Jeur l'orme, leur motif, ramènent sans cesse à l'idée d'une préférence ; où l'absuidilé des distinctions héréditaires insulte encore à l'égalité naturelle; où les places sont des dignités qui procurent par ellesmêmes cette considération, image ou supplément d'une estime réelle; où la vanité, tiansformée en un ressort politique, est sans cesse excitée et caiessée dans les institutions publiques, croit-on que cette même passion aura une égale énergie chez une nation où les distinctions seraient accordées, non à la personne, mais à l'action, au travail utile (jui les auraient méritées; où elles seraient l'expression des sentiments excités par l'action même, par le mérite propre du travail, et non le signe d'un jugement de préférence; où les places enfin ne répandraient sur eux aucun éclat étianger? L'amour-propre seiait-il irrité par la perte d'un procès, par la nécessité de céder à une juste réclamation? Serait-on humilié d'être forcé de souffrir une injustice, au lieu d'en être blessé, si on ne regardait pas celte défaite comme le signe évident d'une moindre considération personnelle? Ainsi donc, on s'étonne de trouver celte faiblesse au plus haut degré dans les pays où les choses ne sont rien , où la peisonne est tout, où la justice d'une demande se mesure sur l'importance de celui qui l'a formée. Je ne m'arrête point à ces contradictions d'intérêt (jui peuvent naître de nos affections, de nos goûts, parce (ju'elles n'entrent point dans l'ordre commun de la société, (ju'elles y sont des accidents particuliers, el non un étal
liabituel, une disposition générale et fréquente.
Les intérêts divers sont-ils naturellement en opposition avec l'intérêt commun , et les institutions sociales ne peuvent-elles nous en rapprocher? Celui qu'a chaque individu de conserver ses droits , se confond avec l'intérêt de la société , dont cette conservation est même le but essentiel et direct.
L'homme peut avoir un intérêt direct de se conserver aux dépens du salut de sa patrie : mais ce salut est le sien même; c'est un intérêt momentané plus pressant qui combat un intérêt plus durable , et l'opposition n'existe avec force que dans les circonstances qui en exigent le sacrifice. Et ces circonstances seront très-rares, dès l'instant oii les progrès universels de la raison auront fait sentir que toute guerre qui n'a point pour objet la défense nécessaire des droits du peuple , ne peut être qu'un grand crime; où toutes les nations sauront également que jamais une guerre injuste ne peut procurer d'avantage réel à la majorité des citoyens qui les composent.
Il en est de même de la passion de l'amour , du goût pour la volupté , dont l'intérêt ne pourrait autrement contredire celui de la société, que parce qu'il nuirait à celui des individus qui la composent, et sous ce point de vue nous avons déjà examiné cette question.
Mais la société n'a-t-elle pas des moyens puissants de rendre les sacrifices plus faciles, en montrant à ceux qui se dévouent pour elle l'estime publique ? ]N'a-l-elle pas des honneurs publics, des témoignages
Dt L'HlSTOtKK 131 LA X* KPOQLL. 5^7
d'estime qui , sans caresseï- l'amoiir-prôpre , excitent l'enthousiasme, et payent d'avance les sacrifices dont ils sont le prix ? IN'a-t-elle pas à répandre sur les enfants, sur les femmes , sur les mèies des victimes du devoir , ces consolations honorables el douces dont l'idée leur ôle ce qu'ils ont de plus rigoureux? Quand les honmies sont égaux, quand rien n'avilit plus, aux veux de l'orgueil ou de l'avarice, ni la beauté, ni le mérite, la volupté ne devient-elle pas une des réconipenses des talents et de la vertu ? Si les lois ne gênent point l'ordre naturel de la distribution des richesses , l'intérêt de tous les individus s'accorde avec celui de la société , excepté dans un seul cas : celui où on chercherait à se soustraire injustement à l'impôt; mais ceux qui, par un intéiét bien calculé, peuvent désirer un système d'impôts vicieux sont en petit nombre; et si cette partie de la législation est bien combinée, le peu d'espérance d'être injuste suffira pour en ôter le désir.
Si la société n'impose point des chaînes à l'industrie, si elle lui aplanit les obstacles, si elle lui offre des ressources contre les erreurs, contre les événements, tous les efforts de l'industrie libie, encouragés , dirigés chacun vers son propre intérêt , se réuniront pour l'intérêt commun de tous; ils produiront cette prospérité croissante sans lacpielle toute société languit et dégénère.
Ce que nous avons dit sur l'intérêt d'ambition s'appliquera sans peine à son opposition avec l'intérêl connnun.
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tin des motifs qui rendent l'iiomme ambitieux est le désir d'obtenir la considération extérieure étrangère à sa personne , mais ayant les mêmes effets ; celui même de dominer deviendra le désir d'une estime personnelle, lorsqu'elle sera le seul moyen d'obtenir des égards et d'exercer la seule espèce d'empire qui soil, compatible avec la liberté. Enfin, les intérêts de l'amour-propre seront presque loiijours conformes à l'intérêt général, si l'opinion publique éclairée n'accorde l'estime ou la gloire qu'à ce qui est vraiment utile et vraiment grand.
Comme il ne s'agit ici que de la moralité dans un peuple libre (car un peuple sujet ne peut la connaître, et la vertu n'y est jamais qu'une exception), nous n'avons plus à considérer que l'opposition des intérêts entre deux nations, entre une nation et le genre bumain.
C'est l'erreur seule qui peut rendre un peuple l'ennemi d'un autre, et à plus forte raison l'ennemi de tous. Existe-t-il pour un peuple liiîre un intérêt réel de domination? Non , car toute domination sur un autre l'expose à perdre sa liberté et son repos ; et la part de cette domination n'est pour la majorité des individus qu'un avantage insensible, s'ils ne voient pas à travers le microscope d'une imbécile et barbare vanité.
Plus il est puissant, plus cette domination est pour lui dangereuse et sans valeur; s'il est faible, les avantages plus grands qu'il en peut espérer lui écbapperont dès qu'il se trouvera près de lui des nalions lil>ies, (jui, ne fussent-elles pas assez éclai-
IJf. l.llISTOIRi: Di: LA X* fiPOQUF.. 53()
lées pour dédaigner la domination , ne pourront ni l'aimer, ni la souffrir dans autrui.
Existe-t-il un intérêt de puissance ? Oui. Mais tant qu'il est réel, il se confond avec l'intérêt de la sûreté, et cette sûreté étant l'intérêt commun de tous, ne s'oppose à celui de personne. Il portera les nations faibles à se réunir et non à se combattre.
Exisle-t-il un intérêt de richesse? Oui. Mais il consiste dans l'accroissement de la masse des valeurs que chaque nation peut consommer annuellement ou tenir en réserve: et il en résulte que, plus le globe produira chaque année de nouvelles denrées, plus Findustrie perfectionnée en tii-era de produits avec une moindre consommation; plus le commerce actif et libre le:î transportera, les distribuera pour un moindie piix ; plus aussi un peuple quelconcpie pou ira consommer de valeurs ou en réserver.
L'inléiêl de chacun est donc ici confondu avec l'intérêt commun.
On peut considérei- la richesse d'une nation sous deux points de vue : ou conmie force polilicpie, ou comme moyen de bien-être général : et demander en conséquence si, par exemple, la perte d'un monopole de denrées ou celle d'une culture exclusive n'est pas à la fois et un affaiblissement de puissance et une diminution de propriété. Je me borne à considérer cette hypothèse, parce qu'elle est de toutes la plus défavorable à mon opinion.
Maintenant j'observe: i^que tout peuple qui fonde une partie importante de sa richesse sur un monopnlr, sur une culture exclusive, en un mol sur tin
54o FllAGMENT
avantage qu'un accident peut lui enlever, ne fait que se créer par imprudence un intérêt contraire à celui d'autrui ; qu'alors son intérêt bien entendu n'est pas de conserver cet avantage, mais de s'assurer les moyens de réparer la perte tôt ou tard inévitable. i° Que si on considère l'augmentation de puissance qui résulte de ce genre de richesse , l'avantage en est au moins compensé par l'intérêt qu'ont les autres peuples d'en tarir la source. 3° Que cet intérêt, considéré par rapport au bien-être individuel, n'est presque toujours que celui du très-petit nombre ; le monopole des épiceries , par exemple , est d'une faible utilité pour le peuple de Hollande, et même pour les commerçants ; il n'est d'une grande importance que pour la tourbe des employés statboudériens. 4° Que si par malheur cet intérêt s'étendait à la majorité du peuple , si son bien-être dépendait de la conservation d'un monopole, d'une culture exclusive, alors l'intérêt bien entendu serait de changer un état qui rendrait précaire l'existence même de la nation. Supposons donc que, par suite de l'erreur, par l'effet de l'oppression, par l'ignorance des autres peuples , une nation ait, dans un moment donné, des intérêts opposés aux leurs: son intérêt bien entendu n'est pas d'aggraver, mais de diminuer peu à peu celte opposition.
Et si l'on considère quelle gêne il faut imposer à la liberté personnelle, à la propriété , à l'industrie des citoyens, pour conserver les avantages exclusifs ; quelle masse de richesses naturelles on est obligé de sacrifier à ces richesses factices; combien
DE L'illSTOIUt: 1»E LA \' KPOQUK. 54 f
les ressources que la liberlé universelle du commerce et de rinduslrie oUVirail aux hommes sont immenses, en comparaison de celles (jui naissent de ces avantages oppresseurs , on verrait qu'on doit craindre , non les effets de leur destruction , mais les maux passagers qui doivent en accompagner l'époque; et que si les gouvernements, qui calculent pour un jour, peuvent s'occuper d'augmenter, de perpétuer cette opposition d'intérêts , les nations, qui sont éternelles, doivent adopter d'autres calculs et embrasser d'aulres principes. .
Combien ces réflexions n'acquenont-elles pas de force, si l'on songe que souvent ce faux intérêt produit des guerres, et que l'on compare à ces avantages ce qu'une guerre entraîne de malheurs, dissipe de richesses réelles, anéantit de citoyens et enfante de crimes! Ainsi, un intérêt bien entendu doit, comme les sentiments de la nature et la conservation des droits généraux du genre humain , porter les peuples à resserrer entre eux les liens d'une fraternité universelle.
Nous venons de prouver à quoi se réduisent les obstacles que l'opposition naturelle des intérêts directs met à la pratique de la morale, même aux progrès de la raison, en favorisant les préjugés nuisibles. J'ai d'abord distingué, dans celle que piésente l'observation des sociétés actuelles, ce qui doit être attribué aux vices des institutions sociales; j'ai indiqué celles qui pouvaient contribuer à diminuer même l'opposition vraiment naturelle; enfin, j'ai compté parmi les moyens de la dimiinier encore, les
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instilutious qui ùteraient aux individus tentés de se laisser conduire par des intérêts contraires au droit d'autrui , l'espérance du succès et celle de l'impunité; car alors leur intérêt direct bien calculé est de résister à cette tentation dangereuse.
J'ai dû comprendre ces deux derniers moyens parmi ceux de réduire cette opposition d'intérêts à ce qu'elle est naturellement, parce qu'ils ne servent qu'à coridDattre un mal que l'ordre social a introduit, et dont par conséquent il doit offrir le remède. J'ai cru devoir ranger dans la même classe que les institutions vicieuses , les fautes commises dans l'art social, la non-existence des institutions nécessaires, qui naît de l'imperfection même de l'art, ou de la négligence d'en déployer toutes les ressources.
La sensibilité morale se développe en nous conmie la faculté de distinguer les nuances des sensations et des actions exécutées par les organes du mouvement.
L'babitude, l'exercice, ont le pouvoir de fortifier, de diriger, de régler nos sentiments naturels; comme les opérations de nos sens ou l'emploi de nos maisons, celle d'un horloger, d'un chirurgien, d'un peintre; le bras d'un forgeron, d'un charpentier, ont la même organisation, les mêmes muscles, les mêmes nerfs , que la main ou le bras d'un courtisan ou d'un homme de lettres. Cependant vous ne pouvez attendre que le bras de ceux-ci puisse déployer de grandes forces , surtout en conservant de l'adresse et de la mesure. Leur main n'exécutera aucune opération qui exige une direction précise, une
DE r/irisToiRK Di; i.a x' l:poqui:. .'')43
force finemeiil niéiiagée , une légèreté qui ne nuise point à l'exaclitude.
L'exercice journalier, une attention soutenue, ont changé un organe faible et grossier en un instrument puissant ou délicat , et capable d'une action régulière et pour ainsi dire calculée.
En même temps l'habitude de remuer des corps durs et fortement chauffés endurcit la main du serrurier; son tact a perdu presque toute sa finesse ; il maniera, sans éprouver de douleur, les mêmes barres qui brûleraient une main délicate ; mais il ne pourra distinguer par le tact , ni les formes déliées d'un corps, ni les nuances de son poli: les mêmes causes produisent sur la sensibilité moiale des différences semblables.
L'habitude d'impressions trop fortes , contre lesquelles il faut se roidir pour échappera une douleur trop vive ou trop répétée, doit finir par endurcir l'âme, par la rendre calleuse en quelque sorte. Elle n'aura qu'une sensibilité faible, lente, grossière, si l'exercice ne lui donne de la force et de la flexibilité ; elle ne saura ni légler, ni diriger, ni même connaître ses propres mouvements, si elle n'a point contracté l'habitude de les observer, d'en avoir une conscience distincte et perfectionnée par la réflexion.
Le premier de nos sentiments naturels est celui qui nous fait compatir aux douleurs des êtres sensibles, c'est-à-dire, en souffrir avec eux. Ce sentiment est pénible, il porte à nous en détourner en soulageant ces douleurs ; il inspire surtout une vive répugnance pour les actions par lesquelles on en devien-
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drait soi-même la cause : répugnance qui devient une véritable impossibilité morale et même une impossibilité physique, s'il s'agit d'une action immédiate et directe. Cependant, et par le mouvement que ce sentiment imprime à l'âme , par la seule espérance de procurer le soulagement par la douceur qu'on goûte à s'en occuper, il devient, lors(pi'il n'est pas trop fort, un de ces sentiments doux et tendres qu'on aime à ressentir, quoiqu'ils soient mêlés de quelque douleur : à peu près comme ceitains aliments, certaines odems, dont la première impression est désagréable, et dans laquelle l'effet qui en résulte sur nos organes et les sensations qui s'y confondent font ensuite trouver un véritable plaisir ; ou comme ces douleurs légères qui terminent un engourdissement pénible, et portent dans quelques orsranes un sentiment de douce clialeur et une lieureuse activité.
Il faut donc entretenir ce sentiment sans le révolter; éviter à la fois de ne pas assez et de trop montrer le spectacle delà douleur; attendre, pour offrir celui des souffrances trop cruelles, que les organes aient déjà quelque force, que la réflexion puisse se défendre d'une impression trop vive. Si , dans l'enfance , on borne aux hommes seuls ce sentiment, qui a pour cause première la sensibilité de l'être souffrant et non son identité d'espèce , on risque d'en arrêter le développement, d'en affaiblir la force.
Qu'on laisse donc agir la nature qui poite à l'étendre aux animaux. Qu'au lieu d'exciter un enfant à se
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jouer de leur sensibilité , et à leur causer des douleurs inutiles , on l'avertisse loisque , sans le savoir, il commet ces actes de barbarie; qu'au lieu de l'accoutumer à voir couler le sang des aninwux , on lui en inspire une répugnance salutaire, afin (ju'il ne puisse voir ({u'avec horreur verser le sang des hommes. C'est par ce moyen seul que l'on peutfairo d'un sentiment profond d'humanité le caiactèie d'un peuple entier, et non, comme il a été presque ' partout jusqu'ici , la vertu de quelques sages.
Accoutumez encore ren(\int qui souffie des douleurs d'aulrui , non à les fuir, non à s'en affecter péniblement , mais à s'en approcher pour les soulager. Écartez par là de ce sentiment le dégoût, la terreur involontaire qui s'y mêle quelt[uefois , pour n'y plus laisser que la sensibilité et la bienveillance.
Exercez-le à secourir les animaux dans leurs souffrances , lorsqu'il ne peut encore adoucir celles des hommes. Bientôt sa compassion s'étendra des douleurs aux besoins d'autrui : emparez-vous du désir qu'il éprouve de les soulager, aidez son intelligence à diriger sa sensibilité. Mais qu'il ne fasse pas dispa raîlre ces besoins comme par miracle, à l'aide d'un moyen dont il ne compiend encore ni le prix pour lui-même, ni l'utilité pour les autres. Que sa bienfaisance exige de lui quelques soins, que l'acquisition de ce qu'il donne lui ait coûté quelques peines , qu'il ail pu l'enjployer à quelque usage pour luimême : alors il appiendra , pai- une douce et utile expérience , que le plaisir de soulager le malheur est préférable à celui de remplir un désir pei-sonncl. M. 36
546 FIÎAGMIÎNT
La vue du plaisir d'aulrui en est un pont nous, lois(iu'il ne nous fait pas éprouver une privation. Si ce plaisir est notre ouvrage, le nùhe s'augmente |)ar l'idée (|ue cette satisfaction intérieure dont nous jouissons dépend de notre secours même.
Développez ce sentiment dans les enfants; accoutumez-les à être heureux du plaisir d'autrui ; faites germer en eux le désir d'y contribuer. Loin de réveiller dans leur àme le sentiment pénible qu'exciterait au contraire le bonheur d'un autre s'il exigeait d'eux le sacrifice du leur, loin de les leur montrer par la rivalité, par la jalousie , si promptes à naitre dans les âmes irritables et faibles , écartez toutes ces idées jusqu'à ce que le sentiment qui fait jouir du bonheur d'autrui ait acquis assez de force pour que le sacrifice d'une jouissance personnelle devienne un plaisir plus doux que cette jouissance même.
Un autre sentiment non moins naturel rend cette compassion , cette bienveillance plus active, à l'égard de ceux qui, dans nos premières années, s'occupent de nos besoins, de nos plaisirs; qui, par leurs soins, leurs caresses , répandront sur notre vie des douceurs journalières. Ce n'est plus alors une simple ùiem^'eillance , qui attend pour se faire sentir que le plaisir ou les peines d'autrui viennent la réveiller ; c'est un sentiment habituel qui accompagne une satisfaction attachée à l'idée seule de la personne aimée, et à qui un sentiment réciproque fournit un indispensable aliment.
Nourrissez-le avec soin dans l'âme des enfants; que de bonne heure elle sache goûter le plaisir d'ai-
DE I.'hISTOIRK DF I.A \' EPOQUE. 547
nier et d'être aimée, qu'elle en soil occupée ou remplie, qu'elle en éprouve le besoin. Alors, comme une grande parlie de leur félicité dépendra du honheur, de l'estime , de la tendresse des autres , ils seront portés par une incliiialion mcme irréflécliie aux actions qui contribuent à ce bonlieur el à mériter ce sentiment. Toutes celles qui feraient un mal, une peine réelle à d'autres liommes, qui refroidiraient, qui éloigneraient d'eux, qui affligeraient le cœur de leurs parents, leur inspireront une répugnance vive, même involontaire, capable dès lors, non-seulement de surmonter un intérêt direct, mais même de suspendre , de vaincre les premiers mouvements des passions personnelles.
Mais la sensibilité peut s'égarer, et mênie la compassion pour les douleurs d'autrui peut devenir une faiblesse, si l'une et l'autre ne sont pas appuyées el contenues par le sentiment de la justice. L'indignation qui se soulève à la seule vue d'une action injuste en est l'origine première. Bientôt , livrant celui même qui l'a commise à de pénibles angoisses ou à des douleurs déchirantes, il récompense une bonne action par la paix de la conscience , il punit le crime par le remords, et met entre les mains de la raison libre ces deux forces puissantes, pour résister aux exigences des passions comme aux sophismes de l'intérêt. Qu'on se hâte d'en développer le germe dans l'âme des enfants, de fortifier ce sentiment par l'habitude de l'éprouver el par celle de lui obéir. Faisons en sorte que dans leurs actions journalières la soumission aux règles de la justice
devienne leur pensée naturelle, et en quelque sorte leur premier mouvement.
Il ne faut pas s'imaginer, cependant, que pour remplir ce que je propose ici, il soit nécessaire d'attaclier un philosophe au berceau de chaque enfant. Non, il suffira de (juelques règles simples, et de ces observations qui n'échappent point à la tendre et vigilante sagacité des mères les moins éclairées.
Pratiquez en leur présence l'humanité à l'égard des animaux et des hommes, sans opposer la force, sans humeur quand ils s'en écartent. 11 faut ne point leur reprocher leurs fautes à cet égard, mais en paraître affligé, humilié pour euxmêmes.
Exercez la justice entre eux, à l'égard de chacun d'eux ; il faut les avertir quand ils la violent ; leur présenter alors leurs actions sous un point de vue propre à leur faire deviner ce qu'elles ont d'injuste, et leur apprendre ainsi à sentir les premiers aiguillons du remords; ne point corrompre par des louanges le plaisir qu'ils goûtent dans l'exercice de leur sensibilité et de leur vertu naissante; ne pas leur dire, mais les accoutumer à croire, à trouver au dedans d'eux-mêmes que la bonté et la justice sont nécessaires au bonheur, comme une respiration facile et libre l'est à la santé. Il est heureux , il a aidé ce vieillard à porter ce fardeau : il est malheureux , il a fait de la peine à son frère. Des mots de ce genre, dits à un enfant, accompagnés de caresses gaies ou tristes, qui montrent qu'on se léjouit avec lui ou qu'on le plaint, suffiront pour produire sur lui cet effet,
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pourvu qu'on ne prenne pas le moment où une bonne action lui laisserait queltjue regret, où le plaisir d'avoir satisfait une petite passion écarte encore le repentii-. Les livres destinés à l'instruction des enfants, si surtout on y ajoute des détails sur les moyens d'en rendre l'usage vraiment utile, achèveront l'ouvrage. Mais il faut que ces livres suivent la marche naturelle du développement de nos facultés morales, qu'ils n'excèdent jamais ni les forces de l'intelligence, ni l'étendue ou la délicatesse de la sensibilité.
Il faut renoncer à l'idée de parler aux enfants de ce que ni leur esprit, ni leur àme ne peuvent encore comprendre; ne pas leur faire admirer une constitution et réciter par cœur les droits politiques de l'homme, quand ils ont à peine une idée nette de leurs relations avec leur famille et leurs camarades; ne pas vouloir exalter leur âme par l'amour de la patrie, quand ils ne savent encore que par instinct aimer leur mère ou leur nourrice; ne pas leur parler de verser le sang des ennemis de la liberté, lorsqu'ils ignorent invinciblement en quoi elle consiste. Il faut leur apprendie à respecter celui de tous les êtres sensibles.
Le sentiment de l'amoui- de la patrie doit être employé poui- comballie les effets de l'opposition entre l'intérêt individuel et celui de la société, comme la philanthropie pour arrêter les injustices on de prétendus intéiêts nationaux peuvent entraîner.
Pour les enfants, la patrie n'est d'abord (|uc la collection des hommes qui sont désignés p;ir un
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uiénie nom, habitant un certain territoire, parlant Ja même langue, qui ont les mêmes habitudes, les mêmes opinions, les mêmes lois, enfin des intérêts communs. C'est vers ces hommes, auxquels ils se sentent déjà liés par des relations plus intimes, qu'il faut diriger la bienveillance particulière des enfants. Quand ils ont successivement appris à sentir combien les institutions sociales ont de pouvoir sur leur bonheur, combien ce bonheur est étroitement uni à celui de la société, combien ils ont d'intérêt à ce que les lois y soient justes, les droits de l'homme respectés; à ce que celle société conserve une constitution libre, et reste affranchie de toute dépendance étrangère. C'est quand ils comprendront de plus en plus comment le bonheur de chacun dépend des efforts de tous pour le bonheur commun, c'est alors qu'on doit favoriser ce penchant naturel qui les porte à aimer la société dont ils font partie, comme il les avait déjà portés à chérir leurs parents et leur famille.
Ce premier motif existe dans toutes les réunions d'hommes, et partout l'amour du pays est un sentiment inspiré par la nature. Mais le véritable amour de la patrie, celui qui a pour base une garantie mutuelle des mêmes droits naturels et des mêmes avantages sociaux, n'existe que dans les sociétés libres et formées sous des conditions égales; et ces sentiments diffèrent entre eux, comme la véritable amitié de cette bienveillance commune que produit une société habituelle.
Si une aHeciion partagée entre un si grand nom-
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bie d'individus, ou plutôt diFJgée vers leui- masse générale, paraît devoir être plus faible qu'une affection plus concentrée, et bornée à des objets plus prochains, d'un autre côté son étendue même lui donne une autre sorte d'énergie.
Ces intérêts si grands, si durables, embrassent un nombre si considérable d'individus , qu'ils frappent l'âme plus fortement. Si la félicité d'un seul objet nous touche d'une manière plus sensible, parce qu'il est plus près de nous, celle d'un grand nombre d'hommes, quoique plus éloignés, fait par sa masse une impression puissante. Cet enthousiasme du citoyen, qui produit les actions héroïques et récompense des sacrifices qu'il inspire, cet enthousiasme est donc dans la nature; il est du nombre de ceux que la raison approuve, qu'elle favorise, au lieu de les détruire, qui échaufferil l'âme sans tToubler ou séduire l'intelligence, qui enfin n'ont pas besoin de l'erreur pour régner sur les hommes dignes, par leur sensibilité naturelle, d'en connaître les jouissances et les inspirations; et ne comparons point l'amour de la liberté , le zèle pour la défense des droits sacrés de l'homme, le dévouement pour la patrie qu'ils inspireront alors, au fanatisme aveugle pour une forme de gouvernement, pour un svstème de constitution, pour les j)rincipes souvent corrompus d'un parti ])olitique.
N'employons donc point, pour inspirer l'amoinde la patrie, ces moyens par lesquels les charlatans religieux ou politiques savent attacher un j)cuple aux institutions (|ui flalleni leiu' ambition ou leur
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orgueil. Aidons les développemeiils des facultés humaines pendant la faiblesse de l'enfance, mais n'abusons pas de cette faiblesse pour les mouler au gré de nos opinions, de nos intérêts ou de notre orgueil.
Inspirons à la génération naissante l'amour de la patrie, mais à mesure que les relations qui doivent le faire naître lui deviendront familières. Évitons surtout d'y mêler nos opinions, fussent-elles vraies; bientôt elles seraient corrompues par des erreurs. Ne les accoutumons pas à ne savoir qu'adorer ce qu'un jour il sera dans leur droit et dans leur devoir de juger avec impaitialité. Que des réunions civiques embellies par des fêtes, leur montrent la fraternité entre les familles dont les habitations sont voisines; qu'elles s'étendent par degré à une nation entière; que, rappelant des époques mémorables, elles dirigent leur curiosité et fixent leurs affections sur ces grands événements qui ont prononcé sur le sort d'un peuple entier. Qu'ils y voient la reconnaissance publique récompenser les services rendus à la pati ie ou les sacrifices dont elle a été l'objet ; qu'alors des lectures historiques, mais qu'ils puissent bien entendre, développent en eux cet intérêt naissant; que le sentiment de la justice dont leur àme est déjà nouirie devienne, en se généralisant par l'instiuclion , le sentiment des droits de l'espèce humaine, et on verra bientôt germer dans leurs jeunes cœurs un amour de leur pays et de la liberté, vrai, sans faste, sans hypocrisie. Vous aurez préparé des citoyens pour la patrie, sans vous exposer
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au danger de n'avoir fornié que des charlatans de patriotisme.
I.e sentiment d'humanité qui nous porte à désirer le bonheur des êtres sensibles devient philanthropie, lorsque notre pensée, s'étendant sur les hommes des autres pays, sur les habitants de diverses parties du globe, nous occupe des maux qu'ils souffrent, de ceux que la société dont nous faisons partie leur fait éprouver, des moyens que nous pouvons employer poui- les soulager, des intérêts communs qui, malgré la distance des lieux, unissent entre eux des êtres d'une même nature, sujets aux mêmes besoins, doués des mêmes facultés , investis des mém.es droits. C'est donc en donnant plus d'étendue k nos idées, en montrant nos intérêts sous un point de vue plus juste et plus généial; c'est en accoutumant les enfants à ne pas avoir l)esoin, pour plaindre et pour partagei- les douleurs d'autrui, d'en être les spectateuis; de connaître, desavoir j)rès de soi l'individu qui l'éprouve; c'est en leur inspirant l'habitude de transformer ce sentiment individuel de la compassion, en un sen'.iment général d'humanité, qu'on peut parvenu" à rendre la philanthropie une affection vraiment universelle. C'est alors qu'on pouria l'opposer à l'intérêt mal entendu de la patrie, qui conseillerait des injustices; c'est alors-que, sans ôter au patriotisme l'énergie des passions personnelles, on le rendrait en même temps susceptible de cette générosité, de ce respect pour la justice qui les épure sans les affaiblir. Des lectures dirigées vers ce but le rempliraient aisémeni , puis(ju'il ne s'agit en
quelque sorte que de nous reporler au point où les pieniids mouvements de la nature nous avaient placés. Noire compassion n'a-t-elie pas d'abord été la même pour tous les êtres souffrants? Avait-elle besoin de quelque relation entre eux et nous, pour devenir de la bienveillance? Il suffit de rappeler ce premier sentiment, que des affections plus particulières, fortifiées par l'habitude, empêchaient de reconnaître, quoiqu'il en formât le fond et qu'il en fût le principe.
Il suffît d'habituer l'âme, par des lectures, à s'unir à la pensée d'un malheur lointain, comme à la vue, au récit d'un malheur plus voisin de nous, à franchir l'espace de l'Océan comme celui des murs d'une ville ou d'une simple maison.
L'ignorance, les piéjugés des peuples, mettant sans cesse le patriotisme en contradiction avec la philanthropie, l'avaient en quelque sorte rendue étrangère à l'espèce humaine. Plus un peuple chérissait ce qu'on appelait la liberté, plus il se montrait injuste envers ses voisins. En vain quelques religions avaient-elles cherché à réunir les membres épais du genre humain par un lien de fraternité; leur enthousiasme, fondé sur l'erreur, ne servit qu'à diminuer l'amour de la patrie, sans inspirer celui de l'humanité. Les progrès de l'art social avaient seuls le pouvoii- de rapprocher les hommes de la nature, et pourront seuls achever de les y rappeler.
Que les lois achèvent l'ouvrage de l'instruction; que partout elles respirent la justice, Thumanité, le respect pour le malheur; que la crainte scrupuleuse
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d'y porter la moindre atteinte s'y fasse sentir à toutes les lignes; que toute cruauté dans les supplices, que les exécutions qui accoutument le peuple à la vue du sang, en soient bannies; que dans des lois sévères on voie partout le désir d'épargner aux coupables ou des douleurs, ou des sentiments trop pénibles.
Que la peine de mort, si on la conserve pour les coupables dont l'existence serait dangereuse, n'y soit envisagée que comme une nécessité cruelle, un sacrifice douloureux.
Que la loi envisage le cliâliment du crime comme une précaution qui, commandée par l'intérêt de la sûreté commune, devient injuste dès qu'elle excède les limites de ce qu'exige cette sûreté.
Que les institutions publitjues s'unissent à l'instruction, aux lois, pour former un système fortement lié, dont l'effet nécessaire soit d'imprimer à l'homme un respect scrupuleux, inaltérable, pour la vie et les douleurs de ses semblables ; un profond amour de la justice; une vive horreur de toule oppression , de toute l);ubarie, et un mouvement habituel et prompt qui le porte à désirer, à vouloir le soulagenient, le bonheur d'autrui, de même que son propre bonheur.
Ce système suppose, à la véiité, la destruction des préjugés généraux et celle des inégalités sociales. En effet, si d'un côté les préjugés créent de nouveaux motifs d'agir, et changent la direction des uïolifs naturels; si l'inégalité fait prendre aux âmes Ihabiliide (le senlinienls factices ; si elle corronqjt,
par ce mélange, la pureté de ceux de la nature, comment pourrait-on vouloir que ceux-ci conservassent toute leur force et les motifs de bien faire toute leur influence? Fortifierez-vous, dans l'iiomnie, le sentiment de la justice, si l'inégalité sociale la lui montre sans cesse violée pour ou contre lui?
Tandis que l'un lui donnera pour limite ses privilèges usurpés, ne se transformera-t-il pas dans l'autre en un désir de compensation et de vengeance? Comment apprendrai -je à trouver dans mon cœur le prix d'une bonne action, si vous m'accoutumez à honorer également de ce nom le soin d'aller à la messe et celui de soulager un voisin infirme, l'abstinence de la viande et la résistance au premier mouvement d'une colère juste?
Mais que serait-ce, si les lois d'un peuple, sous ces prétextes hypocrites et vagues de salut public, de nécessité, n'étaient qu'une violation systématique de ces mêmes droits dont elles ont reconnu l'autorité, et dont le maintien est le seul but légitime? s'il n'existait aucune règle de la justice universelle, aucun principe de morale, aucun sentiment d'humanité qu'ils n'eussent audacieusement outragés ? si elles n'étaient qu'une école de férocité ou de bri- | gandage? si elles offraient de coupables encouragements à la cruauté, à la dureté insultante envers les malheureux, à la rapine, à la perfidie? si, érigeant en vertu la calomnie, la trahison, le mépris pour la vie des hommes, elles travestissaient en faiblesse criminelle l'humanité? si elles punissaient la pitié, la générosité, la fidélité, et jusqu'aux sentimenisde
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la nature? si elles ne semblaient calculées que pour allumer la soif du sang, que pour semer, pour nourrir dans les âmes tous les germes de corruption et de barbarie? si les législateurs, les cliefs du gouvernement donnaient l'exemple de tout ce que la cruauté et la vengeance ont de plus lâche ou de plus atroce, de tout ce que l'avidité et l'imposture peuvent enfanter de plus honteux ? si les fonctions publiques ne pouvaient se mériter que par des actions et des principes vils ou sanguinaires? si, pour les obtenir, il fallait faire preuve de crime, comme dans certains pays on est obligé de faire preuve de noblesse? Dans (|uel abime de vices ne tomberait pas un peuple ainsi corrompu par les choses mêmes qui doivent le préserver de la corruption?
C'est par la réforme des lois violatrices de la morale qu'il f-iut commencer celle des mœurs d'un peuple. Il ne reconnaîtra pas la justice, tant que son code n'aura pas été dicté par elle, et la vertu ne sera pour lui qu'un mot vide de sens, tant que la législation lui offrira l'exemple ou la leçon du crime.
Après avoir détruit ce qui, dans l'opposition des intéièts directs, était l'ouvrage des mauvaises institutions; après avoir cherché à la diminuer encore par des institutions plus sages; après avoir contrebalancé les intérêts de l'homme par ses propres sentiments, et opposé à ses passions personnelles des affections morales susceptibles de la même énergie, sans l'être des mêmes emportements, nous avons à considérer l'homme soumis à ces forces opposées, et nous devons lui enseigner à les mesurer avec jus-
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tesse et à connaître vers quel point se dirige son intérêt bien enfendu.
Des philosophes ont prouvé que cet intérêt était presque toujours d'accord avec les règles de la morale. En elTet, l'honnue ne peut les violer, i** sans s'exposer, dans un grand nombre de circonstances, à la sévérité des lois, et dès lors, si elles sont bien combinées, à un mal presque toujours beaucoup plus grand que le bien qu'il recherche; 2° sans attirer sur lui le mépris, la défiance et la haine des autres hommes; sans perdre les avantages qu'il aurait retirés de leur confiance ou de leur estime; sans créer lui-même un obstacle au succès de ses vues, de ses espérances ; sans affaiblir , dans les êtres qu'il aime et dont il est aimé, ces affections douces qui forment une des portions les plus précieuses de son bonheur; sans soulever contre lui sa propre conscience; sans perdre cette paix intérieure dont le sentiment est, pour ceux qui le connaissent, une jouissance presque toujours présente, et la perte un tourment dont ni les plaisirs, ni l'ambition, ni la richesse, ni la gloire ne peuvent les délivrer.
Aura-t-il l'espérance d'échapper à la peine ou à l'opprobre? Mais qui le délivrera du supplice de les craindre sans cesse? Et si l'on dit que la crainte de la peine n'arrête ni les hommes puissants assurés de s'y soustraire, ni ces hommes déjà condamnés au malheur, qu'elle délivre de la misère ou dont elle ne peut que difficilement aggraver le sort ; si on ajoute que souvent l'opinion distribue l'approbation ou le blâme, non d'après la ra.ison, mais d'après le
Dr r. msToiRK df i.\ x i;poo"k.
préjugé; enfin, (|ue, par une raison cunliaire, les grands el le peuple sont également au-dessus d'elle, je répondrai que si l'espérance de lendre la pratique des règles de la morale commune et presque tmiverselle n'est pas une cliimère, c'est uniquement chez un peuple dirigé par des lois justes, délivré de préjugés, rétabli dans les droits de l'égalilé naturelle.
.l'ajouterai que cette espèce de confiance d'éviter la peine, de se dérober à la honte, n'existe pour un hotnme raisonnable qu'à l'égaid d'un petit nombie d'actions, que des circonstances extraordinaires peuvent rendre incompatibles, mais qui ne deviennent alors qu'une exception à la règle commune. Ces intérêts, qui nous éloignent de toute action coupable, sont durables; ils embrassent la vie entière; et ceux qui nous portent à violer la morale , ou sont passagers par leur nature même, ou n'ont qu'une durée très-incertaine. Les avantages d'amour-propre, d'ambition , de fortune, acquis aux dépens de la justice, peuvent disparaître à chaque instant; un danger toujours prochain les menace. Si on examine ces avantages, si on sépare ce qu'ils ont d'illusoire, si ensuite on les compare avec les avantages de même genre que, sans se rendre coupable, on pourrait obtenir f)lus sûrement, avec moins de danger, à moins de frais, et garder avec plus de sécurité, on verra presque toujours la balance pencher en faveur de ceux-ci. Il suffit de savoir placer, d'un côté de cette balance, les avantages que produit le crime, l'espérance de les conserver, celle d'échapper soit
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à la peine, soit à la honle; de l'aulie, les travaux qu'il en coûterait pour réussir, le danger d'être découvert, l'opprobre ou la peine qui en seraient la suite ; y ajouter encore la probabilité du non-succès, les maux auxquels il exposerait, le remords que le succès ne peut étouffer, la crainte de l'opprobre, que la vraisemblance de pouvoir se cacher affaiblit, mais ne détruit pas; et si, d'après cette comparaison , les avantages d'une mauvaise action peuvent paraître l'emporter, cette paix de la conscience, qui suivra le souvenir d'avoir résisté, demeure pour achever de les contre-balancer et de les détruire.
Ainsi l'instruction générale doit être portée assez loin pour que chaque individu puisse voir quelles seront pour lui les conséquences éloignées et durables de ses actions, et même juger la probabilité de ces conséquences. Comme nous supposons toujours une société libre, où il n'existe point d'autorité contraire à la loi, on ne peut espérer d'échapper à la peine ou à la honte d'une mauvaise action, et de n'être point à l'avenir contrarié dans ses projets par la haine ou par la défiance qu'on a méritées. On ne peut même se flatter de réussir à se cacher, si, en même temps, on n'a pas une espérance fondée d'en imposer aux autres. C'est la facilité de faire des dupes, c'est l'idée de sa propre finesse ou de la grossièreté d'autrui, qui détermine le plus souvent à des actions coupables; c'est le poids qui presque toujours entraîne la balance. Mais comment diminuer le nombre des dupes?
C'est en donnant à tous l'instruction nécessaire
DL LHISTOIRL Di: LA X' KPOQUK. 5() I
pour se condniie <lans les actions communes de la vie d'après leurs propres lumières. Ainsi l'instiuclion publique doit atteindre ce double but, si on veut que la masse du peuple ait véritablement de la morale, ou que les mots de mœurs et de vertu ne soient point pour lui des mots vides de sens, ou le nom d'un de ses préjugés. Ainsi apprendre à l'iiomme à connaître ses vrais intérêts, le rendre capable d'y veiller par lui-même et de les défendre, c'est nonseulement reuiplir un double objet d'utilité directe et personnelle, c'est garantir deux moyens de conserver son indépendance et de jouir d'une égalité réelle, c'est encore celui de poser les fondements les plus sûrs delà moralité générale d'un peuple. On peut difficilement espérer que tous les chefs de famille soient en état de profiter des circonstances que le hasard leur présente pour apprendie aux enfants à faire celte espèce d'analyse, cette balance des intérêts; mais en leur faisant lire des histoiies morales, on remplacera cette instruction directe bien mieux qu'on n'aurait pu le faire par des préceptes.
Toutes les fois que l'esprit n'a pas contracté l'habitude de s'occuper de vérités génér-ales, elles ne font point sur lui d'impressions durables, il les oublie ou n'en conserve qu'un souvenir vague et faible. Il faut donc ne les présenter à la plupart des hommes, qu'à la suite de vérités particulières dont elles sont l'expression commune. Par la même raison, les principes généraux doivent être précédés par des exemples, dont ils ne sont plus alors que la conséquence générale. Ainsi les fal)les morales où les motifs de la