‹ Œuvres. Publiées (volume 2)Chapitre 36 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

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coiidiiile des personnes soient développés, où l'analyse et l'examen de ces motifs soient en action, où les erreurs communes soient faciles à saisi?'; de telles histoires formeront plus à cette analyse qu'une instruction directe, qui peut être utile si elle se contente de présenter à l'esprit ses propres résultats, condamnés à rester infructueux si elle est prématurée.

Jusqu'ici nous n'avons que diminué pour l'homme le nombre de ses ennemis, ou que lui préparer des armes. Il reste maintenant à lui apprendre comment il peut les employer pour sa défense. Vainement aura-t-on rendu l'intérêt de faire le mal plus rare et plus faible; vainement y aura-t-on opposé la sensibilité morale, le sentiment de la justice fortifié, perfectionné par l'habitude; vainement l'homme aura-t-il analysé et comparé les motifs de ses actions, si, frappé de l'intérêt du moment, il s'y laisse entraîner sans réflexion; s'il fait, ou par emportement , on par faiblesse , ce qu'il aurait fait par corruption ou par erreur. Il faudra, ou que ses remords le corrigent aux dépens de son bonheui", ou que, fatiguée de cette lutte douloureuse, son âme apprenne à s'endurcir contre leurs atteintes. Il faudra qu'il se corrompe, ou qu'il soit ramené à la vertu, par ce combat lent et pénible des passions et du repentir.

Dans les premiers temps de la vie, nous nous déterminons d'après l'impulsion du moment , et nous n'acquérons que plus tard le pouvoir d'y résister, de suspendre notre action, d'empêcher le désir de devenir une volonté agissante. L'action de ce pouvoir est

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déterminée par l'irnpossibilité d'alteindre ce que nous désirons, ou par des motifs de craindre, soit les dangers ou les peines qui accompagneraient le succès, soit les maux cpii le suivraient , motifs qui nous frappent en même temps que le désir.

Ceux-ci sont particuliers à chaque action; mais il en est un qui s'étend à toutes, la crainte des maux encore inconnus , auxquels une détermination irréfléchie peut nous exposer. De cela seul que nous n'avons pas examiné les suites d'une action , il en résulte qu'elle peut en avoir de funestes qui soient presque inévitables.

Les conséquences sont même probables pour toute action dont la légitimité n'est pas évidente , dont la bonté, la générosité, la justice ne sont pas le mobile. Or, c'est précisément à ce motif général , abstrait en quelque sorte, qu'il faut donner par l'habitude une force capable de balancer nos premiers mouvements. Mais ôtons d'abord à ces premiers mouvements eux-mêmes la violence qu'ils doivent aux vices de l'éducation plutôt qu'à la force réelle des passions. Les enfants qui ont une fois reconnu (pi'en témoignant, qu'en exagérant l'impétuosité de leurs désirs, ils obligeront à y satisfaire, s'accoutument à regarder ces violences comme une véritable force. Loin de songer à résister aux désirs qui les tourmentent inutilement, puisqu'ils ne peuvent les remplir par eux-mêmes , et que la volonté d'autrui s'y refuse, ils s'y abandonnent avec d'autant moins de réserve que plus ils y montrent de ténacité , de passion, plus ils espèrent de succès. Fai-

:ui.

sons donc lous nos efforts pour empêcher de naître l'habitude de ces emportennents presque involontaires; pour en détruire la cause, que jamais l'enfant ne puisse les regarder comme un moyen de forcer à lui obéir. Mais celte vigilance exige quelque adresse ; car le motif que j assigne ne peut être compris d'un enfant , et ce n'est pas une raison pour lui refuser ce qu'il demande , qu'il l'ait sollicité avec force ou qu'il en ait montré un désir plus vif. N'est-il pas important qu'il se croie aimé; et si on l'aime, cette vivacité de ses désirs ne devrait-elle pas produire un effet contraire? D'ailleurs, recevant les soins qui lui sont nécessaires , il doit les regarder avec raison comme une sorte de justice; et comme il ne sait pas distinguer toujours ses besoins de ses désirs, comment l'accoutumer à quelque justesse dans le sentiment qu'il doit avoir de la justice, si on nele punit par une privation plusfortement prononcée, de ce qu'il a été affligé ou blessé de cette injustice apparente?

C'est donc en faisant observer aux enfants, par les moyens que j'ai déjà développés, à quels maux on s'expose en cédant à ses premiers mouvements , qu'on peut espérer de leur faire connaître le motif général de suspendre l'exercice de la volonté, jusqu'au moment où la réflexion peut l'éclairer. Il faut leur faire sentir, par leur propre expérience, les inconvénients de cette faiblesse; car il ne suffirait pas ici de parler à la raison : il est nécessaire de rendre pour ainsi dire machinale la répugnance à se livrer à ses premiers désirs , afin que cette ter-

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rem vague , plus prompte que le raisonnenieul , ait la force de suspendre l'action de la volonté.

Ce n'est pas seulement aux premiers mouvements qu'il faut ciaindre de céder sans réflexion; c'est souvent à des habitudes vicieuses qui en ont quelquefois l'apparence, mais qu'il faut en distinguer.

Si tant d'hommes se livrent facilement à la colère, à des actions de brutalité, à des actes spontanés de vengeance , c'est qu'on se plaît à rendre les enfants querelleurs; c'est (|u'on a mis de l'honneur à terminer par la violence les querelles personnelles. Si, parmi nous, les hommes résistent si peu aux moindres tentations delà volupté, c'est qu'on a la sottise d'attacher du mérite à y succomber ; c'est qu'ils placent une fausse gloire de préjugé à braver un préjugé religieux.

Il en est de même de l'ambition. Dire à un homme : ]\e soyez pas ambitieux, c'est dire à un malade: ÎN'ayez pas la fièvre. Ce mot d'un philosophe est juste; mais il ne serait pas absurde de dire à un homme sain de ne pas se donner la fièvie par un mauvais régime. Les mouvements violents des joueurs sont-ils autre chose (ju'une habitude de se laisser entraîner aux impulsions de l'avidité, qu'ailleuis ils seraient obligés de déguiser et de retenir, par le seul intérêt de cette passion ? Combien de désirs, faibles en eux-mêmes , exaltés par l'habitude d'y céder, sont devenus des besoins impérieux ! Ainsi la destruction des préjugés et une éducation dirigée par la raison, non-seulement donneront plus de force j)()ur résister aux pipmieis mouvements , mais

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en diminueionl encore et la fréquence et l'impétuosité.

Cependant il ne suffit pas d'avoir le courage d'appeler à son secours notre raison et notre conscience, il faut encore qu'elles puissent nous défendre contre les sophisnies de l'intérêt personnel- Nous connaissons nous-mêmes, par notre propre expérience, cette demi-bonne foi, et souvent cette bonne foi tout entière , avec laquelle nous portons des jugements différents sur un même objet, suivant ses divers rapports avec nous-mêmes. C'est ce qu'on appelle juger d'après son intérêt, son amour-propre, ses passions : l'esprit est la dupe du cœur. Mais cette illusion est-elle un mal vraiment nécessaire ? Si on ne peut le détruire, ne peut-on pas du moins s'y soustraire? Rarement l'erreur est absolument involontaire; examinons donc à la fois quelle en est la véritable cause, et pourquoi si souvent nous cberchons nous-mêmes à nous tromper; et comment nous le chercbons encore quelquefois après nous l'être avoué à nous-mêmes.

Si l'on se rappelle ce que j'ai dit sur l'origine de nos premiers préjugés, sur la nature des motifs de croire , on verra que nous confondons avec ces motifs l'intensité de l'impression produite sur nous par les objets, toutes les fois que la réflexion ne nous a pas appris encore à séparer l'action de ces deux forces, ou que nous négligeons de faire cette séparation. Ainsi nous croyons ce que nous espérons ou ce que nous craignons , plus fortement qu'une cbose indifférente. Si quelquefois, au lieu

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délie disposés à croire, nous paiaissoiis au conlraiie avoir une persuasion moins facile, ou vaciller dans noire croyance , c'est encore la même cause qui agit dans une direction opposée. Nous cédons à la ciainte de voir notre confiance trompée, ou l'espérance d'échapper encore au malheur nous empêche de céder même à une probahililé plus forte. Si ces deux impressions l'emportent lour à tour, nous fioltons entre deux opinions contraires.

Ainsi, quand nous examinons la justice, ou les suites d'une action qui nous procure des avantages immédiats, les motifs qui nous portent à croire qu'elle est légitime, ou sans danger, acquièrent plus de force , par Timpiession que fait sur nous l'idée du bien résultant de cette action; et comme l'impression n'existe point quand il s'agit de juger la conduite d'autrui, il doit nous arriver souvent d'avoir, sur le même objet, des opinions contradictoires.

Cependant, celte différence dans nos jugements sur les actions d'autrui ou sur les nôtres a deux autres causes. D'abord, nous jugeons plus légèrentenl lorsque nous n'avons aucun intérêt; et si les motifs qui nous font prononcer en notre faveur ne sont pas ceux qui naturellement se présentent les premiers, nous pouvons paraître influencés par un aulre intérêt, même quand nous sommes dirigés pai' la raison. De plus , le désir de donner une meilleure opinion de nous fait pencher noire balance vers la sévérité, quand nous jugeons les actions d'autrui; et notre intérêt peut nous engager ensuite à la teniiplus égale , à devenir moins sévères, même en deve-

liant plus justes. L'hypocrisie de l'austérité, ce masque des sols , tombe alors de lui-même, et presque toujours sans qu'on s'en aperçoive.

Il ne peut y avoir que deux moyens de se soustraire aux effets de cette impression : l'un est l'iiahilude de les séparer dans nos jugements du motif de croire ; l'autre, de diriger notre conduite d'après des principes généraux, adoptés avec réflexion dans un temps où les passions personnelles ne pouvaient agir, et d'opposer cette adhésion forte, impartiale, aux motifs nouveaux de changer d'opinion que l'intérêt peut appuyer.

Le premier de ces moyens exige une instruction dirigée de manièie à éclairer les hommes sur la nature des motifs de croire qui conviennent k chaque genre de vérités ; ce sont les règles d'évaluer ces motifs, du moins avec une exactitude grossière. De tels éléments de logique peuvent être mis à la portée de presque tous les esprits; car il suffit d'y comprendre les conséquences pratiques et sensibles, qui résultent de l'analyse rigoureuse de ces motifs de croire et des méthodes plus exactes de les évaluer.

L'autre exige que chaque homme ait pu se rendre propres des maximes de morale, des règles de conduite qui, générales sans être vagues, soient susceptibles d'une application facile. On doit, non les lui faire apprendre par cœur, mais le conduire à les former lui-même en quelque sorte , soit en les déduisant d'exemples qu'on met sous ses yeux , soit par la combinaison des idées morales antérieurement acquises. Mais il faut alors que les institutions so-

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ciales ne fassent pas naître de contradictions enlre des maximes également vraies , entre le devoir d'obéir aux lois, par exemple, et le droit de résister à l'oppression ; entre la mauvaise foi dont on se rend prescpie toujours coupable en éludant la loi , et la conservation d'un intéiét légitime en lui-même • entre les devoirs de père, d'ami, d'bonnéle homme, et ceux de citoyen. Il faut même que ces institutions ne compliquent pas les rapports des hommes entie eux et leurs intérêts respectifs, de manière que celui qui n'a pu recevoir qu'une instruction commune , se trouvant dans l'impossibilité de connaître ses intérêts ou ses devoirs, ne puisse juger les conséquences de ses actions, ni pour les autres, ni pour lui-même. Quelle morale peut-on espérer de donner à un peuple où la majorilé des citoyens ne peut comprendre, ni les lois auxquelles elle doit se soumettre, ni les motifs de ce qu'on exige d'eux, ni par consé(pient rien hors de !a sphère des actions oii la bonté et la justice naturelle sont des guides suffisants de l'étendue de ces limites, rien en effet de ce qu'ils doivent, soit aux autres hommes, soit à leur patrie? Ce sont ces contradictions, cette complication qui, en rendant difficile la théorie même de la morale, en rendent la pratique générale presque impossible.

Que sera-ce si ces principes, fondés sur des idées superstitieuses ou exagérées, sont dans une perpétuelle contradiction avec la simple raison, avec les penchants de la nature? Transformez les actions vers Icscpiclles lanjour du plaisir et le penchant

SyO FRAGMENT

d'une tendresse mutuelle nous portent impérieusement en des faiblesses honteuses qui deviennent criminelles, dès que la propagation de l'espèce n'est pas le seul motif qui détermine à y céder, et vous aurez besoin d'un docteur en théologie pour savoir distinguer ce qui est légitime de ce qui est coupable. Établissez qu'il n'est pas permis de louer de l'argent comme toute autre denrée, et vous ne pourrez savoir, sans un jurisconsulte où un prêtre, si vous êtes honnête homme ou fripon. On se plaint de la perversité des hommes , et je me suis souvent étonné qu'elle ne soit pas bien plus grande encore, en voyant les effoits que les législateurs et les prêtres ont faits si longtemps pour rendre la vertu difficile et presque contre nature.

Souvent nous-mêmes aidons à nous tromper^ parce que nous redoutons plus le remords et la crainte intérieure des suites de notre action que ces suites elles-mêmes. Nous écartons ce poids qui fait pencher la balance du côté opposé à celui où nos passions veulent l'entraîner : et même, en nous avouant cette mauvaise foi, nous continuons à nous tromper, parce que, déterminés dans un sens indépendamment de ces motifs que nous rejetons, nous avons un intérêt direct de nous délivrer de cette partie du mal, que notre conduite attire sur nous. INous regardons le reste comme incertain, et nous voulons nous affranchir du moins du tourment de le craindre; nous éprouvons déjà les premiers traits du remords, nous osons les braver parce que nous espérons pouvoir les émoussev, et nous en cherchons les moyens.

Dii l'hisïoiki. Dt i.A x' iiPoguii. 671

Souvent nous avons le pouvoir de diriger noire attention vers l'objet dont nous désirons nous occuper. Ce pouvoir est comme celui de déterminer notre volonté vers l'action la plus avantageuse; il est également nécessaire que l'objet sur lequel nous nous arrêtons soit celui dont nous croyons qu'il est plus utile pour nous de nous occuper; car l'attention est libre dans le même sens que la détermination de la volonté.

Ainsi, lorsque nous cberchons à nous tromper nous-mêmes, c'est que nous jugeons plus utile de diriger notre attention vers les motifs qui peuvent déterminer notre jugement, pour ou contre une telle opinion. Voyez un homme qui s'occupe d'examiner les preuves d'une religion dont les teireurs remplissent encore son âme. Une objection lui inspiré-telle un doute? il voit déjà le bras vengeur prêt à le punir de son incrédulité; il désire une réponse qui le délivre de ce doute, comme un criminel attend sa grâce. S'arrête-t-il sur un sophisme donné pour une preuve? la crainte qu'elle ne lui inspire un doute par sa faiblesse lui cause un nouveau trouble ; son attention, dirigée parson intérêt, poite donc avec force sur les idées qui peuvent atténuer celte objection, affermir cette pieuvc, et il Toblige de glisser sur les idées opposées. Ce tableau est celui de tous les hommes, quand, balancés entre leur intérêt ou leur penchant, et ce qu'ils croient être la justice ou un intérêt mieux entendu, mais moins entraînant, ils éprouvent le besoin de croire que le parti qui les séduit est aussi celui de la raison et de la justice.

Syu lllAGMEiST

Les mêmes moyens qui peuvent servir pour apprendie à résister à un premier mouvement qui nous entraîne, sans nous permettre d'examiner, peuvent combattre celui qui nous conduit à prononcer avec partialité. Mais le succès en est plus difficile. S'abandonner sans examen à une première impulsion, c'est une faute giossière, qu'un léger retour sur soimême peut faire apercevoir à l'homme dont la raison est la plus faible et les passions les plus violentes.

Il n'en est pas de même de cette partialité envers notre intérêt; on s'y laisse séduire plutôt qu'entraîner. Dans le premier cas, on sent du moins sa faute apiès qu'elle est faite, et c'est une leçon pour l'avenir. Dans le second, au contraire, le temps fait oublier les scrupules qui auraient pu rester dans les premieis instants. 11 serait donc alors nécessaire de prendre l'habitude de se séparer en quelque sorte de soi-même; d'oublier qu'on examine ses propres intérêts; d'imiter ceux qui, pour étie plus sûrs de l'impartialité d'un conseil, le consultent sous des noms supposés : souvent on s'est servi de ce moyen pour forcer un autre à reconnaître ses torts, et nous pouvons l'employer avec succès en faveur de notre conscience contre nos penchants et nos faiblesses.

Telles sont les habitudes, les ressources dont l'instruction des premiers âges de la vie doit armer l'homme avant de le livrer à lui-même. Alors, dans un pays oij chaque homme entrerait dans la carrière de la vie avec une conscience vigilante et droite, les lumières nécessaires pour connaître ses intérêts, avec l'habitude de les discuter et de les peser, où les ins-

UK l'histoire de I,A X* I^.POQUF. B'J^

titillions sociales bien combinées n'offriraient à aucune classe, ni de vastes espérances, ni la probabilité du succès, une tête calme et nette, une âme sensible et se possédant elle-même, deviendraient des qualités communes; et dès lors les moyens que je viens de développer agiraient dans toute leur force ; les babitudes jouinalièics, les actions communes de la généralité des individus seraient conformes à la raison, à la justice, à l'intérêt général, et l'on pourra dire de ce peuple qu'il a des mœurs; et la conformité de la conduite de l'bomme avec les règles de la morale deviendra, non la vertu d'un jour ou d'un individu, mais une habitude constante et presque universelle. La possibilité de ce phénomène, qui n'a point été réalisé jusqu'ici, est précisément ce que je me propose de prouver. Que ces moyens ne soient pas suffisants pour inspirer a tous les individus de ne jamais commettre une action injuste, qu'ils manquent leur effet sur des caractères inflexibles ou pusillanimes, sur des âmes endurcies ou faibles; qu'ils ne puissent, ni résister à des passions très-violentes, ni rendre tous les hommes capables de grands sacrifices, cette insuffisance ne nuit pas à la vérité de ces principes, à la vraisemblance des espérances que j'ai données, pourvu que le nombre des hommes sur lesquels ils sont sans effet s'évanouisse dans la masse totale d'une nation; pouvu que les circonstances où ils deviennent trop faibles ne se présentent que rarement et pour un petit nombre d'individus. Les mots de mœurs, de morale publique^ ne s'appliquent qu'aux actions communes dont se com-

pose le cours ordinaire de la vie; en les appliquant à un peuple, c'est uniquement de la généralité des individus qu'il faut les entendre. Et qui oserait même en demander, en espérer davantage, puisque jusqu'ici, malgré tant d'institutions compliquées, tant de moyens factices d'exciter l'enthousiasme, de forcer la persuasion; malgré l'emploi de toutes les ressources surnaturelles, la coiruption a été l'état habituel, constant, de tous les peuples connus?

Mais en me livrant à l'espoir que l'innocence et la vertu doivent cesser un jour d'être des exceptions honorables, qu'elles deviendront le bonheur de l'espèce humaine et non plus la gloire de quelques individus, j'ai supposé qu'une raison pure, éclairée, pouvait devenir une qualité universelle, et il me reste à en prouver la possibilité, à en présenter les moyens.

Détruire les préjugés généraux qui peuvent exister dans une nation, mais en évitant qu'ils ne soient remplacés par des préjugés nouveaux; diriger l'instruction publique pour en opérer la destruction graduelle , si on ne peut porter plus haut ses espérances, pour prémunir les générations suivantes contre ceux qui pourraient les séduire, et les préserver des préjugés individuels; apprendre enfin aux hommes à se former des idées précises, à juger avec justesse, à raisonner avec exactitude, et, pour remplir ce but, conduire le développement de leur esprit de manière que leur intelligence se forme avec précision , conserve avec netteté ces notions premières destinées à élre la base de leurs opinions

DE l'histoire de LA X' ÉPOQUE. 5j5

et de leurs principes, de manière à ce qu'ils acquièrent les connaissances nécessaires pour examiner et décider les questions que leurs besoins, leurs intérêts et les événements de la >ie commune peuvent leur offrir à résoudre; que les règles qui doivent diriger leurs jugements et les guider dans leurs raisonnements leur deviennent familières, et qu'enfin un exercice liabiluel donne à leurs facultés la force, la flexibilité, la finesse, la facilité nécessaires pour clierclier sans effort et reconnaître avec sûreté les vérités utiles à leur bonheur : tels sont les moyens de rendre universel chez un peuple l'usage indépendant d'une raison éclairée.

Si on a suivi dans ce tableau l'histoire de la destruction de plusieurs préjugés, dont en Europe la portion des hommes qui ont un peu cultivé leur esprit est entièrement désabusée, tels que l'astrologie, la magie, on verra que la raison n'a point eu la puissance de les enlever d'un seul coup à tous ceux qu'ils avaient séduits. Il a fallu d'abord en faire voir l'absurdité avec assez de force, d'évidence, pour que ceux en qui l'âge ne les avait point encore naturalisés fussent forcés de les secouer; que les enfants à (jui on les avait inspirés dans l'éducation domestifjue ou commune les perdissent en devenant hommes, et qu'enfin ceux qui avaient reçu une instruction bien dirigée fussent assurés d'échapper à ces erreurs. Cette observation est encore plus vraie, si on l'applique à la destruction d'un préjugé dans la masse entière du peuple.

Cependant on pourrait se tromper en jugeant ici

(Je l'avenir d'après le passé. Si, par exemple, en attaquant certains préjugés, on est obligé d'en respecter d'autres, dont les premiers ne sont en quelque sorte que la conséquence; si les hommes sont généralement convaincus que l'ancienneté d'une opinion, l'universalité d'une croyance est un signe presque certain de vérité; si, au lieu de ne croire qu'à leur raison, ils regardent comme un devoir de la soumettre à l'autorité d'autrui; si, au lieu de la prendre pour guide, ils ont peur d'y céder, on voit que, pour détruire un préjugé, il ne suffirait pas d'en prouver l'absurdité , et qu'il faudrait encore réformer à la fois le système entier des habitudes et des principes. Il n'en est pas de même lorsque les hommes peuvent tout dire, se croient permis de tout entendre, et osent tout appeler au jugement de leur raison. Alors on peut espérer qu'il ne faudra pas même tout l'espace d'une génération pour consommer la destruction d'un préjugé, pourvu que l'état général des lumières permette de mettre les preuves qui en établissent la fausseté à la portée de tous les esprits, qu'on ait l'envie de se proportionner à la faiblesse du grand nombre, qu'on insiste avec patience, avec courage, en multipliant, en variant ses attaques, en les dirigeant suivant les différents genres d'esprit, les diverses trempes de caractères.

Il est d'autres erreurs générales qu'on peut espérer de voir s'évanouir aux premières lueurs de la raison : ce sont celles qui ne sont admises ni en vertu d'une persuasion intime, ni par l'impression d'une crainte intérieure, mais auxquelles on adhère sou-

Ui: I, HISTOIKK [)¥. l.\ \' LPOgiJF. ■J'J'J

vent même sans avoir ia peiceplion du sens qu'elle renferme, par l'effel d'une lKd)ilude générale de croire à ceux qui les répandent , ou de céder à un pouvoir (|ui les protège. Ce sont encore celles sur lesquelles repose une partie du système social d'une nation, et qu'on parait ou même qu'on s'imagine croire, parce qu'on agit comme si on les croyait réellenjent.

Ainsi on a pu, pai' exemple, désabuser en peu de temps la masse d'une nation de ceiiaines absurdités religieuses, qui, confondues dans la masse des superstitions, et n'ayant point fixé l'attention du grand nombre, ont pu en être séparées. Telle était la croyance de la transsubstantiation, lorsqu'elle fut attaquée par les réformateurs. On peut de même faire disparaître la superstition pour la royauté, en détruisant la royauté même; le préjugé sur l'utilité de l'inégalité politique, en établissant l'égalité : car ceux que l'intérêt n'atta(;lie pas à ces préjugés, y croient par cette seule raison (ju'ils sont accoutumés à en voir réaliser les conséquences, et qu'on regarde comme nécessaire ce qui existe constamment, surtout si, ne concevant pas les moyens de le remplacer, on est porté, par une crainte vague, à rej)Ousser toute idée de changement.

L'enthousiasme peut accélérer la chute d'un préjugé, mais alors ce sera pour en établir un autre. Si ce sentiment est un mobile et nécessaiie pour toute action qui demande de longs efforts, présente des péiils extraordinaires, exige de grands sacrifices, on ne peut, sans danger, en faire un motif de

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